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Le cordon sanitaire fête son trentième anniversaire

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Le cordon sanitaire est double: politique et médiatique. Si le premier se maintient, les contours du second sont nettement plus flous.

L'expression "cordon sanitaire" est sur toutes les lèvres depuis les élections de dimanche. Retour sur l'origine d'un principe qui a récemment fêté son trentième anniversaire.

Selon Benjamin Biard, chercheur au Crisp, l'origine du cordon sanitaire se situe au lendemain des élections communales de 1988. À l'époque, le Vlaams Blok avait fait son entrée en force dans plusieurs conseils communaux en Région flamande. "Ce sont les premiers succès du Vlaams Blok, notamment à Anvers. Tous les partis se sont accordés sur le fait de ne pas s'allier avec eux. Le terme cordon sanitaire avait peut-être déjà été utilisé dans d'autres contextes, mais c'est en tous cas la première occurrence à l'égard du Vlaams Belang."

"Considéré contraire à la Convention européenne des droits de l'homme, ce plan a eu pour conséquence de renforcer le cordon sanitaire."
Benjamin Biard
Chercheur au Crisp

Cette notion s'est ensuite renforcée lors du "dimanche noir" de 1991. "Peu de temps après sa performance électorale aux élections fédérales, le Vlaams Blok s'est doté d'un programme de 70 points sur l'immigration. Il s'agissait d'un ensemble de mesures visant notamment à rapatrier les personnes d'origine étrangères, jusqu'à la troisième génération, dans leur pays d'origine ainsi qu'à créer un secrétariat d'État à l'immigration", explique Benjamin Biard.

Le cordon officialisé par une résolution en 1992

Si certaines revendications ont depuis lors été mises en oeuvre par les partis traditionnels, il n'en reste pas moins que ce programme en 70 points avait été jugé raciste et non démocratique à l'époque. "Considéré contraire à la Convention européenne des droits de l'homme, ce plan a eu pour conséquence de renforcer le cordon sanitaire. Le 19 novembre 1992, le conseil flamand (parlement de l'époque, NDLR) a adopté une résolution condamnant le programme du Vlaams Belang. Ce document, qui n'était pas juridiquement contraignant, a officialisé le cordon sanitaire."

"Le cordon médiatique a toujours été très faible en Flandre et il faudrait vérifier s'il a même existé un jour"
Benjamin Biard

Ce principe fut une nouvelle fois confirmé par l'ensemble des partis politiques flamands après les élections communales de 2000. "Le Vlaams Belang avait enterré son plan radical de 70 points, mais les autres partis ont estimé que cela ne changeait rien au cordon sanitaire. L'organisation Hand in Hand, qui organisait des manifestations à Bruxelles contre le racisme avec beaucoup de succès, avait demandé aux partis de reconfirmer le cordon. Un document avait été signé par tous les partis. Dont Geert Bourgeois pour la Volksunie", rappelle Dave Sinardet, politologue (ULB, Saint-Louis).

Après 30 années d'existence, le cordon sanitaire consistant à ne pas conclure d'accord avec l'extrême-droite n'a donc jamais été rompu. En octobre dernier, la N-VA n'a pas offert les deux sièges dont la liste Forza Ninove du Vlaams Belang avait besoin pour faire main basse sur le conseil communal. Et le cordon ne devrait, en principe, pas sauter à la Région flamande où N-VA et Vlaams Belang n'ont pas de majorité à deux et où il semble invraisemblable qu'une troisième force politique les rejoigne.

Un cordon médiatique chez les francophones

Mais le cordon sanitaire est double: politique et médiatique. Les contours de ce second volet sont moins précis. "Le cordon médiatique qui consiste à ne pas inviter les personnalités du Vlaams Belang dans les débats politiques et à s'exprimer en direct existe principalement du côté francophone. Cela n'exclut pas la possibilité de parler du Vlaams Belang. Par exemple, le safari de l'islam organisé par Filip De Winter à Molenbeek avec l'homme politique néerlandais Geert Wilders avait été traité dans les médias francophones", résume Benjamin Biard. "Le cordon médiatique a toujours été très faible en Flandre et il faudrait vérifier s'il a même existé un jour", ajoute-t-il.

Le chercheur du Crisp explique qu'à la demande du ministre-président flamand Patrick Dewael en 2001, la VRT avait été invitée à réfléchir à la manière de traiter le Vlaams Belang. "Dans une note, la VRT avait indiqué que ce n'était pas un parti comme les autres, qu'il fallait être prudent à son égard et dans le traitement de ses prises de position. C'était une note assez générale mais qui n'a pas été réellement mise en application."

"Il est devenu possible d'inviter des élus du Vlaams Belang dans des émissions à caractère strictement politique mais pas dans les émissions de divertissement"
Dave Sinardet
Politologue (VUB, Saint-Louis)

Dave Sinardet estime qu'il faut toutefois être plus nuancé en ce qui concerne l'existence d'un cordon médiatique en Flandre. "Il y avait une très grande réticence au début des années 90. Les élus du Vlaams Blok - qui n'était pas considéré comme un parti normal - n'étaient pas dans tous les débats. En janvier 1996, il y avait eu une très grande controverse parce que le magazine Humo avait publié une grande interview de Filip De Winter. Lui donner une telle tribune avait été considéré comme problématique", se souvient le politologue de la VUB.

Le Vlaams Belang exclu des émissions de divertissement

À la télévision, les règles relatives au cordon sanitaire ont progressivement évolué. "Si, au début des années 2000, la VRT disait encore que ce n'était pas un parti comme les autres et qu'il fallait un recadrage, la ligne a ensuite changé. Il est devenu possible d'inviter des élus du Vlaams Belang dans des émissions à caractère strictement politique mais pas dans les émissions de divertissement", indique Dave Sinardet qui précise qu'il est courant, en Flandre, de voir des hommes politiques participer à des émissions de divertissement.

Mais, là aussi, la frontière semble parfois floue. "En 2003, une interview de Filip De Winter diffusé dans l'émission Bracke en Crabbé a suscité une nouvelle controverse car il s'agissait d'une émission politique ayant un format proche du divertissement."

Dave Sinardet estime que le Vlaams Belang a été traité comme les autres partis dans les émissions précédant le scrutin communal d'octobre 2018. "Cela s'est fait progressivement, sans doute parce que le Vlaams Belang, affaibli, n'était plus considéré comme une menace. À la N-VA, certains pensent que la disparition du cordon sanitaire était un acte volontaire. Des journalistes de gauche auraient montré le Vlaams Belang plus que jamais pour faire en sorte d'affaiblir la N-VA", fait savoir le politologue qui ne valide pas du tout cette thèse.

Après le cordon sanitaire politique et médiatique, peut-on parler de cordon sanitaire monarchique? La question de savoir si le Palais royal devait recevoir l'extrême-droite divise le pays. Sur les ondes de la Première mercredi matin, le constitutionnaliste Marc Uyttendaele déclarait que le roi romprait le cordon sanitaire en recevant Tom Van Grieken, le président du Vlaams Belang. Une définition du cordon sanitaire que ne partage pas Dave Sinardet. "Marc Uyttendaele estime qu'il ne faut même pas parler avec eux alors que le cordon sanitaire exclut de faire des alliances politiques. Il faudrait commencer par être très clair sur les définitions..."



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