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Quand le PS a entrouvert la porte au MR

©BELGA

Une semaine avant la constitution du gouvernement bruxellois, d’obscures discussions se sont jouées alors que le MR tambourinait à la porte du PS. Les propositions ont fusé mais Ecolo a barré la route aux libéraux.

N’en déplaise aux libéraux, la situation était on ne peut plus limpide au soir du 26 mai. Au niveau bruxellois, le PS est resté premier parti, il est suivi par Ecolo qui fait une percée et décroche même la plus haute marche du podium à l’échelon fédéral dans la circonscription-capitale, et les libéraux sociaux de DéFI en recul mais toujours solidement arrimé au Parti socialiste avec qui il gouverne depuis 2014. Côté francophone, tout est donc en place pour mettre sur pied une coalition progressiste que tant le PS qu’Ecolo avaient appelé de leurs vœux "là où c’était possible". Malgré une recomposition politique, le tableau est également simple côté néerlandophone avec une alliance Groen–Open Vld–sp.a s’imposant par les chiffres. Le MR est hors-jeu, comme la N-VA. La gauche peut lancer la machine.

Ce n’est pas pour cela que les libéraux diront leur dernier mot. Trois leviers leur font espérer une montée au pouvoir à Bruxelles.

  • Un, ils sont arithmétiquement indispensables en Wallonie en cas d’échec d’une alliance de gauche associant le PTB. Un échec rapidement confirmé.
  • Deux, Elio Di Rupo, président du PS, prône dès le lendemain des élections un contournement de la N-VA au niveau fédéral, ce qui ne peut se faire sans le MR.
  • Trois, l’Open Vld a une dette envers les libéraux francophones qui lui avaient permis, en 2014, de monter in extremis au pouvoir en Flandre.
À l’époque, le discours du PS doit rassurer un parti échaudé par cinq années passées à s’opposer, au niveau fédéral, à une alliance MR-N-VA parfaitement imbuvable pour les militants.

Charles Michel, président du MR, activera tant qu’il le pourra ces trois outils pour sauver la peau des siens à Bruxelles. En face, le PS se montrera beaucoup moins fermé que dans la presse, allant jusqu’à étudier la possibilité d’offrir au MR un poste à responsabilité dans la capitale. Retour sur la formation du premier gouvernement régional issu des élections du 26 mai.

PS échaudé par 5 ans d'opposition

Le décor est donc bien planté, à la mi-juin, lorsque Laurette Onkelinx, patronne des socialistes bruxellois, et Rudi Vervoort, probable ministre-président, annoncent le début des négociations bruxelloises avec Ecolo et DéFI. À l’époque, le discours du PS doit rassurer un parti échaudé par cinq années passées à s’opposer, au niveau fédéral, à une alliance entre le MR et la N-VA parfaitement imbuvable pour les militants. Pas question donc de montrer, même timidement, que le MR est un partenaire potentiel.

La réalité des chiffres s’impose pourtant aux socialistes comme aux autres, elle pousse vers un PS-MR en Wallonie et, par ricochet, à la Fédération Wallonie Bruxelles. Malgré son recul électoral, le MR peut se dire qu’il sera dans trois majorités sur quatre. Il lui manque la Région bruxelloise, pas question de laisser filer si facilement le trio Onkelinx-Khattabi-Maingain. Le cas échéant, les libéraux bruxellois afficheront, en 2024, vingt ans d’opposition à Bruxelles. Cette perspective a de quoi donner quelques aigreurs. Le MR prend langue directement avec Laurette Onkelinx.

Cohérence entre niveaux de pouvoir

Le message adressé à la Schaerbeekoise entend faire vibrer la corde du pragmatisme. "On lui a dit qu’une cohérence était nécessaire entre les niveaux de pouvoirs, explique un ténor libéral. Il y a toute une série de dossiers qui l’imposent comme la mobilité, les politiques économiques ou le dossier des aéroports. Des dossiers bloqués durant les cinq dernières années, précisément à cause de divergences entre le Fédéral et le régional."

Au final, là où il le pouvait, le PS a bien formé un gouvernement marqué à gauche.

En d’autres termes, ou en filigranes, choisissez: sans un minimum de symétrie, le PS risque d’avoir quelques soucis à défendre ses intérêts lorsqu’ils concerneront ceux de la Wallonie et de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Laurette Onkelinx dit "on verra", de toute façon c’est Elio Di Rupo qui gère l’articulation des pourparlers entre les Régions, la Fédération et le Fédéral. La porte n’est donc pas franchement ouverte, mais elle n’est pas totalement fermée non plus. Chez Ecolo, par contre, c’est "no way" depuis le début et dans toutes les langues. La co-présidente Zakia Khattabi est inflexible, ce sera sans le MR ou ce sera sans les écologistes, fait-elle savoir.

En service commandé, l’Open Vld en action

La présidente du Parti, Gwendolyn Rutten et le vice-Premier Alexander De Croo exercent une pression maximale sur leurs négociateurs bruxellois, Guy Vanhengel et Sven Gatz, pour faire monter les libéraux francophones. Les deux bouderont la première réunion de négociation associant les six partis en présence. Nous sommes le 24 juin.

L’Open Vld bruxellois se lance dans un double jeu. D’un côté, il rassure ses partenaires francophones et néerlandophones: il va y avoir du show mais nous tiendrons bon, disent-ils dès le début. Sven Gatz l’admettra une fois que l’accord bruxellois sera bouclé, par cinq fois son parti aura demandé que le MR monte à bord. Ministre, il est aujourd’hui considéré comme un félon dans son propre parti. Au MR, il est littéralement honni. "Il paiera très cher cette trahison", peste un libéral.

Sven Gatz l’admettra une fois que l’accord bruxellois sera bouclé, par cinq fois son parti aura demandé que le MR monte à bord.

Le parti va vivre ensuite de longues semaines d’humiliation. Il est ostracisé de toutes parts. Le 17 juin, Jean-Marc Nollet, coprésident d’Ecolo et négociateur wallon lance son idée de coquelicot. Le principe? Un axe minoritaire PS-Ecolo associant la société civile pour proposer au Parlement wallon une ébauche de déclaration de politique générale suffisamment consensuelle pour décrocher les trois députés qui manquent pour former une majorité. Il est destiné à contourner le MR. Le PTB et le cdH enterreront la jolie fleur dont personne, à vrai dire, n’a jamais vraiment cru les promesses.

Pas question d'abandonner le navire bruxellois

La mort du coquelicot replace le MR sur la scène wallonne. Et du côté de Charles Michel, il n’est pas question d’abandonner le navire bruxellois. Il y va bien sûr d’un intérêt partisan somme toute légitime mais il s’agit aussi de mettre fin à un ressenti chez les libéraux bruxellois qui se sentent parfois oubliés par l’appareil du parti. Charles Michel va activer sa dernière carte: la négociation wallonne. C’est à cette table, durant la semaine du 5 juillet, qu’il va une nouvelle fois faire sa demande: si vous voulez que les négociations se passent bien au sud, il faut nous impliquer dans la capitale. L’insistance du MR ne laissera pas tout à fait les socialistes de marbre.

Charles Michel va loin. On entend qu’il était prêt à signer sans regarder les accords engrangés par PS, Ecolo et DéFI.

D’autant que Charles Michel va loin. On entend qu’il était prêt à signer sans regarder les accords engrangés par PS, Ecolo et DéFI. "Fumisterie", dit-on au MR. Mais Michel revendique bien une place de ministre dans le prochain gouvernement bruxellois sans pour autant chasser DéFI, absent du paysage politique wallon. Un ministre surnuméraire à Bruxelles? L’idée est étudiée au PS et au MR. Mais vite écartée. Le nombre de ministres est cornaqué par la loi à Bruxelles.

Ce n’est pas le cas à la Fédération. Attention, chaise musicale libérale: DéFI perd un ministre bruxellois au profit du MR mais récupère un secrétaire d’État d’Ecolo et un poste de ministre surnuméraire à la Fédération Wallonie-Bruxelles (ou un poste important, glisse une source libérale). Comment faire avaler la pilule à Ecolo? En lui offrant la ministre-présidence de la Fédération Wallonie-Bruxelles, pardi. Au MR, on est alors persuadé que Zakia Khattabi est intéressée par la fonction.

Le PS propose une présidence d’assemblée au MR

L’opposition au MR venait surtout d’Ecolo.

De façon quelque peu surprenante, le PS ne se ferme pas, il semble même s’ouvrir. Il va jusqu’à proposer une présidence d’assemblée au MR, assurent plusieurs sources. L’information est démentie par Rudi Vervoort. "On a balayé cette proposition", entend-on chez les libéraux. Le PS ne se démobilise pas. Il organise une rencontre durant cette fameuse semaine entre Elio Di Rupo et Zakia Khattabi. Le président du PS veut comprendre pourquoi elle se montre si inflexible à l’égard des libéraux. La co-présidente des verts confirmera son "no pasaran".

Retour à la case départ. "L’opposition au MR venait surtout d’Ecolo", concède un ténor socialiste de la capitale.

Au soir du 12 juillet, la proposition de Charles Michel sort dans la presse. Personne n’en veut alors qu’un accord bruxellois, sans les libéraux, n’est plus qu’une question de jours, malgré les pseudo-blocages de l’Open Vld. Pour les négociateurs bruxellois, il devient impératif d’aller vite, d’accoucher d’un gouvernement avant le 21 juillet afin d’éviter que les discussions wallonnes, opportunément gelées après l’échec du coquelicot, ne viennent polluer davantage le processus à Bruxelles.

Un double courant au PS

Posture ou réelle volonté de renouer avec le MR? L’ambiguïté du Parti socialiste alimente en tout cas l’impression diffuse à ce stade d’un double courant au PS. D’un côté un Di Rupo braqué sur le Fédéral – où la famille socialiste est première – et dont l’objectif numéro 1 reste de contourner la N-VA. De l’autre, un Paul Magnette plus rétif à toute forme de collaboration avec la droite. Mais au final, là où il le pouvait, le PS a bien formé un gouvernement marqué à gauche.

Fin du premier épisode de la saga de cet après élection 2019.

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