analyse

Quelles coalitions restent possibles à l'étage fédéral?

Les destins bruxellois, flamand et wallon étant plus ou moins bouclés, les regards se tournent vers le Fédéral, où la situation semble, pour l’heure, inextricable. Difficile de savoir qui viendra peupler la table du conseil des ministres.

Le choix de la N-VA de former une nouvelle suédoise en Flandre met-elle en péril la formation au niveau fédéral? On fait le point. Et on dresse l’inventaire des possibles.

Un jour faudra-t-il sans doute rendre gloire aux émissaires envoyés par le Palais dans la jungle postélectorale belge. Informateurs, explorateurs, démineurs – quelle que soit l’appellation des désignés volontaires, leur mission est périlleuse. Sonder les humeurs des uns et des autres, naviguer entre inimitiés et faux-semblants, se jouer des ambitions et des chausse-trapes. Dans une relative discrétion, encore bien. Le tout afin de déblayer le terrain et d’aligner les astres nécessaires à la confection d’un gouvernement fédéral.

L’air de rien, le tandem formé par Didier Reynders (MR) et Johan Vande Lanotte (sp.a) est à la manoeuvre depuis plus de deux mois. Sans déboucher, pour l’heure, sur une percée significative; leur plus haut fait d’armes officiel consistant en une "table ronde" réunie fin juillet, et snobée par Ecolo. Quant à leur "plan A", il a pris l’eau cette semaine, avec la reconduction de la coalition suédoise en Flandre, par la N-VA, le CD&V et l’Open Vld. De quoi doucher l’espoir qu’une bourguignonne, mêlant nationalistes, libéraux et socialistes, prenne pied au nord du pays et, de là, puisse "déteindre" sur le Fédéral.

Les informateurs auraient cesser de travailler sur le "qui" pour plancher sur le "quoi".

Lorsque le "plan A" prend l’eau, c’est que le temps est venu de dégainer le "plan B". C’est là qu’en seraient les informateurs, en piste jusqu’au 9 septembre et reçus ce samedi par le Roi. À en croire "Het Nieuwsblad", ils auraient cesser de travailler sur le "qui" pour plancher sur le "quoi". Soit l’élaboration de la structure d’un accord de gouvernement, réputée "neutre", c’est-à-dire ni de gauche, ni de droite, et formée des grandes priorités du moment. Les partis qui y souscriraient formeraient le prochain exécutif fédéral. Ou comment reporter l’épineuse question des alliances à plus tard, avec un menu déjà posé au beau milieu de la table (ronde).

Quel que soit le succès de cette entreprise, on le voit, la question des partenaires éventuels finit toujours par se poser. C’est ce qui vous est proposé ici: un état des lieux des coalitions envisageables, qu’elles soient probables, possibles, ou invraisemblables. Avec trois hypothèses de départ. Fidèle à sa parole, le cdH opte farouchement pour l’opposition – soyons honnêtes: quand bien même les humanistes changeraient d’avis, leurs maigres cinq sièges ne sont pas en mesure de tout chambouler. Le PTB est laissé de côté. Et rien ne bougera réellement au Fédéral tant que les Régions ne sont pas bouclées. C’est parti.

1. N-VA et PS finissent par trouver un terrain d’entente et convolent

"Peut-être focalise-t-on trop sur ces deux partis, glisse le politologue Dave Sinardet (VUB). Ensemble, N-VA et PS ne pèsent qu’un quart des voix et ont tous deux perdu les élections. Mais bon, la situation politique et le comportement des partis sont tels qu’il faut d’abord passer par cette case-là." Les coalitions mêlant les nationalistes flamands et les socialistes francophones ne sont pas infinies.

"Pour que le PS aille avec la N-VA, il faut qu’il emmène le sp.a avec lui."

Miroir. Un point de départ pourrait être de partir des coalitions régionales. N-VA, CD&V et Open Vld d’un côté; PS, MR et peut-être Ecolo de l’autre – pour DéFI, ce serait sans doute plus difficile et, à vrai dire, leurs deux sièges ne pèsent pas bien lourd. Coalition "miroir" pour les uns, "confédérale" pour les autres. Dotée d’une solide majorité (83 ou 96 sièges sur 150, selon qu’Ecolo soit, ou non, de l’aventure) et impliquant (presque) tous les partis aux affaires. Mais barrée par le PS, qui refuse de prêter main-forte à une suédoise. Parce que c’est de cela qu’il s’agit, au final: la suédoise, augmentée du PS. Et d’Ecolo? Loin d’être sûr, tant les écologistes ont clamé qu’ils ne s’allieraient pas avec la N-VA. "Pour que le PS y aille, il faut qu’il emmène le sp.a avec lui", avance la politologue Émilie Van Haute (ULB).

Barcelone. Va donc pour le sp.a. "Dont il n’est pas certain qu’il accepte de grimper à bord d’une coalition où il n’est pas nécessaire, pointe Dave Sinardet. Du point de vue socialiste, il serait intéressant que ce soit l’Open Vld qui disparaisse." Ce qui donnerait l’attelage suivant: N-VA, CD&V, sp.a côté flamand, PS et MR côté francophone. "La coalition ‘Barcelone’ dit-on en Flandre." Dotée de 80 sièges. Un hic, toutefois: l’Open Vld n’entend guère avoir un pied dedans en Flandre, et un pied dehors au Fédéral – et inversement.

Bourguignonne. Embarquer l’Open Vld pour laisser tomber le CD&V alors? Nous voici dans la configuration bourguignonne, mêlant nationalistes, libéraux et socialistes et pesant, elle aussi, 80 sièges. Pas évident non plus: qui a dit que cela plairait au CD&V d’être exclu de l’étage fédéral? De quoi susciter des remous au sein du gouvernement Jambon? Il serait toujours possible d’incorporer le CD&V à cette sauce bourguignonne, débouchant sur une très large (92 sièges) majorité. Par ailleurs, ajoutons que l’hypothèse bourguignonne a pris un peu de plomb dans l’aile depuis que Bart De Wever a préféré, en Flandre, miser sur une suédoise, rejetant le sp.a.

Ce mariage est-il seulement plausible? Autant d’attelages qui ne tiennent qu’à la condition de voir N-VA et PS enterrer la hache de guerre. Plausible? Il y a deux écoles. Celle qui n’y croit pas trop. "PS et N-VA n’ont tien à gagner à gouverner ensemble", ramasse le politologue Vincent Laborderie (UCL). Les deux formations ont perdu de solides plumes lors du dernier scrutin. "Et sont toutes deux menacées: la N-VA par le Vlaams Belang et le PS par le PTB."

L’affaire est complexe pour la N-VA, dont la position serait plus confortable si elle abattait la carte de l’opposition fédérale, depuis la Flandre où elle est confortablement installée, indique Émilie Van Haute. Qu’irait-elle jouer aux dépanneurs de l’État belge, ajoute Vincent Laborderie, surtout si c’est pour ne plus pouvoir mener une politique de droite comme sous Michel, mais devoir nouer des compromis avec le PS?

"PS et N-VA sont les deux grands ennemis, même si l’on a pu observer ces derniers temps un adoucissement du discours nationaliste, avec des signaux d’ouverture envers les socialistes, la N-VA ayant davantage pris les verts pour cible."
Dave Sinardet

L’affaire n’est pas mieux emmanchée pour le PS. Pas évident de s’associer au grand méchant loup après avoir tapé, cinq ans durant, sur l’axe MR/N-VA. Surtout si c’est pour être pointé du doigt par Ecolo et le PTB. PS et N-VA? Cette voie est barrée, affirme Vincent Laborderie. Plus improbable que celle voyant la N-VA rester sur le banc de touche, nuance Émilie Van Haute, prudente.

Et puis il y a l’autre école, qui ne rejette pas l’idée de cette noce entre nationalistes et socialistes. "Bien sûr que politiquement, l’affaire est sensible, reconnaît Dave Sinardet. PS et N-VA sont les deux grands ennemis, même si l’on a pu observer ces derniers temps un adoucissement du discours nationaliste, avec des signaux d’ouverture envers les socialistes, la N-VA ayant davantage pris les verts pour cible. Mais sur le fond, il serait possible de réunir les deux. La N-VA pourrait effectuer un pas vers le PS en montrant un visage plus social, en réponse notamment à l’un des signaux envoyés par les électeurs. Et le PS pourrait faire un pas vers les nationalistes en matière de sécurité et d’immigration on rappellera que, sous Di Rupo, la politique menée par Maggie De Block ne différait pas tant que cela de celle de Theo Francken."

2. Les nationalistes restent à quai et ne grimpent pas à bord du Fédéral

C’est l’(éventuel) acte 2. PS et N-VA s’étant avérés incompatibles, les formules excluant les nationalistes sont mises à l’essai. Partant avec un handicap de base: exclure N-VA, Vlaams Belang et PVDA revient à ne pas disposer d’une majorité dans le groupe linguistique néerlandophone. Tout à fait jouable en théorie fédérale, nettement plus sensible dans le paysage politique belge actuel. Et d’autant plus difficile pour le CD&V et l’Open Vld, en cheville avec la N-VA en Flandre, ajoute Dave Sinardet. Ou justement pas, argumente Vincent Laborderie. Une fois l’exécutif flamand formé, ceux-ci auront les mains libres au Fédéral, débarrassés du "chantage flamand".

"Il y a aussi la perspective de décrocher le poste de Premier ministre, ce qui est toujours tentant."
Émilie Van Haute
Politologue

Par ailleurs, différentes considérations pourraient rendre la pilule "contournement de la N-VA" moins amère pour les partis flamands. Comme cette étiquette de "parti responsable" qui ne laisse pas pourrir la situation avec un Brexit qui rôde dehors et un budget en capilotade. Ajoutez la pression qui finira bien par s’exercer en provenance du monde patronal, excédé par des affaires courantes faisant mine de s’éterniser. "Il y a aussi la perspective de décrocher le poste de Premier ministre, ce qui est toujours tentant", pointe Émilie Van Haute. Et la crainte de nouvelles élections, risquant de laisser beaucoup de partis plus sonnés encore.

À nouveau, les pistes ne sont pas légion.

Arc-en-ciel. De toutes les configurations "classiques" envisagées avant le 26 mai, c’est la seule qui ait survécu au verdict des urnes. Minoritaire côté flamand, l’arc-en-ciel réunissant socialistes, libéraux et écologistes détient une majorité à la Chambre. Mais à un fil, avec 76 sièges. Trop court.

Arc-en-ciel "bis". En théorie, le CD&V pourrait remplacer le sp.a dans cet arc-en-ciel, de quoi permettre de passer à 79 sièges. Ce qui est toujours court. Et défie un peu la logique des familles politiques.

Arc-en-ciel élargi. D’où l’idée d’adjoindre le CD&V à l’arc-en-ciel classique, de quoi engranger 12 sièges de plus. Et d’atténuer l’aspect minoritaire côté flamand (41 sièges sur 89). De loin la coalition la plus probable si PS et N-VA restent fâchés.

3. Et pourquoi pas un gouvernement avec la N-VA mais sans le PS?

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Après tout, si PS et N-VA ne veulent pas l’un de l’autre, un gouvernement sans le PS mais avec la N-VA n’est-il pas envisageable?

Jamaïcaine avec la N-VA. Arithmétiquement, c’est jouable. Prenez une jamaïcaine mêlant libéraux, centristes et écologistes, et complétez avec la N-VA. Politiquement, c’est autre chose. Hautement improbable, tant nationalistes et écologistes ont déjà étalé leur inimitié.

4. Quelques pistes hors des sentiers battus

En cas de crise, la Belgique a le don de se montrer créative.

En cas de crise, la Belgique a le don de se montrer créative. Aussi peut-on évoquer quelques scénarios plus extravagants. Comme la mise sur pied d’un gouvernement d’experts – mais "couvert" par quelle majorité? Ou la tenue de nouvelles élections, avec, histoire de ne pas laisser le pays en plan trop longtemps, un exécutif intérimaire prenant en main les dossiers qui urgent. Comme le budget. Mais alors, quitte à se taper la sale besogne, pourquoi ne pas carrément former un vrai gouvernement? Allez savoir.

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