Tétanisée par le populisme, l'Europe échoue sur la question migratoire

Le navire espagnol Maria Zambrano a sauvé 118 personnes de la noyade le 4 mai dernier. ©EPA

Incapable de s’unir et de dépasser une phobie des migrants amplifiée par les partis populistes, l’Europe n’a pu répondre à la question migratoire. Le bilan de ces cinq années de législature est un désastre.

Plus de 17.000 migrants noyés en mer en 5 ans. Des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants refoulés aux frontières, renvoyés en Libye et en Turquie, parqués dans des camps sur les îles grecques et italiennes. Quelques dizaines de milliers, à peine, relocalisés dans une poignée de pays européens. Une réforme du droit d’asile au point mort. La politique migratoire européenne est l’échec le plus cuisant de cette législature.

En temps normal, entre 150.000 et 200.000 migrants arrivent chaque année dans l’Union européenne, le plus souvent par les Balkans et la mer Méditerranée en provenance d’Afrique, du Moyen-Orient ou d’Asie centrale. Cela représente un migrant pour environ 2.000 Européens. Un flux gérable, voire insuffisant si l’on veut répondre au vieillissement de la population.

En 2015, une crise migratoire se déclare avec un pic de 1,032 million d’arrivées, contre 225.455 en 2014. Elle a pour origine le déplacement de Syriens poussés par la guerre civile, les atrocités du régime de Bachar el-Assad et les massacres perpétrés par le groupe État islamique. 800.000 d’entre eux sont accueillis en Allemagne, sur décision de la chancelière Angela Merkel, pour des raisons humanitaires et économiques.

Une crise passagère, vendue et revendue par les populistes

Cette crise fut historique mais brève (voir infographie). Les arrivées mensuelles sont revenues à un niveau habituel mi-2016 et ont continué à baisser. Le Haut-commissariat aux réfugiés des Nations unies a dénombré 141.472 entrées en 2018.

©MEDIAFIN

La crise s’est dégonflée. Mais le climat anxiogène, amplifié par les partis populistes, n’est pas retombé. La N-VA en Belgique, la Ligue en Italie continuent, aujourd’hui, à donner l’illusion d’un état d’urgence.

Les attentats du groupe État islamique perpétrés sur le sol européen et la confusion entretenue entre migrants et terroristes, ont marqué les esprits. La communication de crise de l’Union européenne, un langage sécuritaire et technocrate, a participé au désastre. À cela s’ajoute la crise interne du PPE (démocrates chrétiens), la première famille politique européenne, tentée de s’accrocher au maillot de l’extrême droite pour ne pas être dépassée. Viktor Orban et le chancelier autrichien Sebastian Kurz, associé au parti d’extrême droite FPÖ, ont fait de la peur des migrants leur fonds de commerce.

Manque d’ambition politique

Début 2015, face aux arrivées croissantes concentrées en Grèce et en Italie, le président de la Commission européenne Jean Claude Juncker, cornaqué par son chef de cabinet Martin Selmayr, propose de relocaliser 40.000 demandeurs d’asile entre les 28 pays de l’UE. Les anciens pays de l’Est, Hongrie en tête, refusent de participer. Durant cette période, plusieurs pays suspendent, ou menacent de suspendre, l’application des accords de Schengen.

"La déshérence dans l’espace public à laquelle sont abandonnés les réfugiés est la cause principale de l’hostilité populaire à l’encontre des mouvements migratoires."
Guy Verhofstadt
président des libéraux

En septembre 2015, l’UE ferme brutalement la route des Balkans. Des milliers de migrants sont bloqués en Grèce dans des conditions insalubres, dans le camp d’Idomeni notamment, où 15.000 migrants sont laissés à leur sort ou soumis aux exactions des gardes macédoniens lorsqu’ils veulent passer la frontière. Cette image d’être abandonnés, en guenilles, leur colle à la peau, alimentant les peurs des Européens. "La déshérence dans l’espace public à laquelle sont abandonnés les réfugiés est la cause principale de l’hostilité populaire à l’encontre des mouvements migratoires", estime le chef de file des libéraux européens, Guy Verhofstadt.

Le Conseil européen adopte dans la foulée un plan de répartition de 120.000 réfugiés, mais il n’aura pas de caractère obligatoire, les pays de l’Est s’y opposant.

Le 8 mars 2016, l’UE conclut avec la Turquie un accord pour empêcher le franchissement de la mer Égée, contre 6 milliards d’euros versés au régime d’Erdogan. Cet accord et l’apaisement du conflit syrien calment l’hémorragie, mais l’Europe s’humilie en sous-traitant la gestion de la crise. Les flux migratoires se déplacent en partie vers l’ouest, entre la Libye, l’Italie et l’Espagne. Les noyades, l’esclavage dans lequel les migrants se retrouvent en Libye, ne semblent guère émouvoir l’Europe.

Dans son discours sur l’état de l’Union de 2015, Jean-Claude Juncker proposait avec volonté une nouvelle politique migratoire pour l’UE, dont une relocalisation permanente, le renforcement de Frontex, la réforme du règlement de Dublin. Ici encore, les pays de l’Est ont freiné. Le ministre italien de l’Intérieur, Matteo Salvini (La Ligue), s’est employé à saper le peu d’unité restant au Conseil européen. En bout de course, l’UE parvint seulement à adopter le volet sécuritaire, renforcer Frontex. Quant au plan de relocalisation, c’est un échec.

L’onde de choc se propage

À vingt jours des élections, l’onde de choc de la crise migratoire continue à se propager. En Belgique, la question a été récupérée par la N-VA, et le Vlaams Belang, pour parasiter le champ politique et affaiblir l’État fédéral en provoquant, à cinq mois des élections, la chute du gouvernement Michel sur le pacte de Marrakech.

L’extrême droite a fini par revenir au pouvoir en Autriche, en Bulgarie et en Italie en tablant sur la peur des migrants. Avec Vox en Espagne, La Ligue en Italie, Aube Dorée en Grèce, l’AfD en Allemagne, ses élus fleurissent à nouveau dans les parlements. En France, le Rassemblement national arrive en tête des sondages. En Italie, Matteo Salvini a réussi à réduire les sauvetages en mer, provoquant une hausse des noyades. Pour n’avoir su réformer sa politique migratoire, l’Europe est menacée de paralysie. On peine à imaginer le désastre lors de la prochaine législature quand les pays dirigés par l’extrême droite présenteront leurs candidats commissaires européens.

La crise migratoire a accéléré dès juin 2016 une autre crise, celle du Brexit, une majorité de Britanniques ayant décidé de quitter l’UE afin de fermer leurs frontières aux travailleurs d’Europe de l’Est. La question du Brexit, jusqu’ici bien gérée par l’Union européenne, sera omniprésente lors des élections de mai. Comme celle de la crise migratoire, mal gérée et mal comprise.

→ À découvrir: Notre dossier sur le Brexit

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