Filip Vanhoutte, le Belge qui électrifie le Congo

Filip Vanhoutte estime que les barrages hydroélectriques sont la clé de l'électrification du Congo. ©doc

George Forrest n’est pas le seul entrepreneur belge à s'engager au Congo. De manière plus discrète, Filip Vanhoutte y additionne les centrales hydroélectriques.

"Je suis le seul Congolais qui investisse dans l’énergie en République démocratique du Congo (RDC)." Celui qui l’affirme s’appelle Filip Vanhoutte et est belge. Un paradoxe qui n’est qu’apparent, car l’homme travaille depuis 40 ans dans le secteur de l’électricité en RDC, où il réinvestit tous ses gains.

Fils de parents voyageurs, Filip Vanhoutte est né au Congo belge en 1955, a suivi ses géniteurs sous diverses latitudes, dont plusieurs années au Burundi avant de mettre le cap sur Louvain-la-Neuve. "J’ai fait partie de la première classe d’ingénieurs civils sortis diplômés de LLN en 1979-80."

Coup de dés

C’est alors que son destin s’est joué, sur un coup de dés: " Ma sœur avait épousé un cadre de la Compagnie maritime belge qui travaillait à Kinshasa, relate-t-il. Comme j’avais des billets d’avion gratuits grâce au job d’étudiant à la Sabena, je suis parti la voir à Kin." Durant ces vacances improvisées, notre ingénieur fraîchement diplômé s’est présenté pour une offre d’emploi à la SGEE, une entreprise d’installations électriques. Comme ça, pour voir. Il a aussitôt été embauché

"Aujourd’hui, la centrale de Tshikapa est le seul des cinq projets de départ qui fonctionne toujours!"
Filip Vanhoutte
Fondateur, STS et EDC.

Il y est resté trois ans, le temps de faire ses classes, avant de voler de ses propres en ailes en créant, avec un associé belgo-indien, la Société des techniques spéciales (STS) à Kinshasa. "On réalisait des installations électriques dans les bâtiments et sur les réseaux, notamment en sous-traitance pour la SNEL, la Société nationale d’électricité."

Seul sur place

De 1984 à 1991, la PME s’est bien développée, employant juusqu'à 100 personnes, au moment où des militaires ont déclenché des pillages qui allaient perdurer jusqu’en 1993. Filip Vanhoutte a mis sa famille à l’abri, a racheté les parts de son associé et… est resté seul sur place pour maintenir sa société en activité.

Un pari qui s’est avéré payant. Une dizaine d’années plus tard, fort de sa fine connaissance du marché et de ses réalités,  il fait le siège du ministère de l’Énergie congolais pour le persuader d’ouvrir le secteur de l’électricité au privé, en concurrence avec la SNEL. Il faut savoir qu’en dehors des grandes villes, 95% de la population en RDC était (est toujours) privée d'électricité.

En 2002, le ministre Jean-Pierre Kalema entrouvre le marché en lançant un  appel d’offres pour la réhabilitation ou la construction de centrales hydroélectriques. Cinq projets ont été retenus, dont celui déposé par Vanhoutte: la réhabilitation de la centrale de Tshikapa, dans la région diamantifère du Kasaï.

Des rumeurs étaient nées selon lesquelles Filip Vanhoutte et son équipe recherchaient des diamants cachés au fond de l’eau…

Avancer malgré les rumeurs

L’entrepreneur a créé une nouvelle entreprise, EDC, dont il a ouvert le capital à la province, pour scinder ses activités d’installations, de réseau et de bureau d’études (STS) et les nouvelles (EDC), qui vont de la construction de la centrale à son exploitation et à la distribution et la commercialisation du courant (concession de 30 ans).

La  remise en état de la centrale, "abandonnée dans un état incroyable", s’est avérée une aventure. Comme le chantier avait nécessité des plongées dans le fleuve au large des turbines, des rumeurs étaient nées selon lesquelles Filip Vanhoutte et son équipe recherchaient des diamants cachés au fond de l’eau

Autres soucis: le transport des turbines durant trois mois à travers la brousse, des pseudo- plongeurs qui se mettaient en bouche un simple tuyau relié à un compresseur... Mais la persévérance du Belgo-Congolais a fini par porter ses fruits, si bien qu’en 2009, la centrale de 2 mégawatts était inaugurée par le président Kabila et commençait à alimenter la ville de Tshikapa. "Aujourd’hui, c’est le seul des cinq projets de départ qui fonctionne toujours!"

Collaboration avec Nethys et Stéphane Moreau

Fort de ce succès, Filip Vanhoutte continue à électrifier d’autres régions du Congo. En 2016, il a décroché une concession pour construire et exploiter une centrale de 2,5 mégawatts près de Béni et Butembo, dans le Nord-Kivu. Pour contribuer au financement du projet, il avait réussi à y intéresser Elicio ( Nethys) et à titre privé Stéphane Moreau, Pierre Meyers et Marc Beyens. Il avait fondé avec eux Électricité du Bassin d’Ivugha (EBI).

"Pour réussir au Congo, il faut se montrer correct et juste, fournir un travail de qualité, engager du personnel local et respecter les coutumes et traditions."
Filip Vanhoutte
fondateur, STS et EDC.

Un an avant, Nethys avait sponsorisé l'édition spéciale des Francofolies qui s'est tenue à Kinshasa, un sponsoring qui aurait pu être lié à EBI, créé 12 mois plus tard, selon le journal La Meuse qui relate le récent jugement en appel condamnant Nethys à payer un complément de 119.000 euros à l'organisateur de l'événement.

Quoi qu'il en soit, suite à l’affaire Moreau, Nethys (Elicio) a revendu les actifs d’EBI et les Vanhoutte ont poursuivi le projet. "Les" Vanhoutte parce qu’entre-temps, Filip a fait entrer ses deux fils dans l’affaire: Loïc, ingénieur civil, et James, économiste. Et depuis, la nouvelle centrale tourne à plein régime, à la grande satisfaction de la population locale. Une deuxième est actuellement en cours de construction sur la rivière Talihya (10 mégawatts), dans la même région, et aussi les nouveaux projets fourmillent.

"Pour réussir au Congo, il faut se montrer correct et juste, fournir un travail de qualité, engager du personnel local et respecter les coutumes et traditions", conclut Filip Vanhoutte. Qui regrette que les entrepreneurs et investisseurs belges ne s’y intéressent pas davantage.

Les entrepreneurs belges du bout du monde

Du Canada à l’Indonésie, en passant par l’Argentine, le Congo et le Vietnam, L’Echo est parti à la rencontre de Belges qui ont créé leur boîte à l’autre bout du monde. Retrouvez ici tous les articles de la série.

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