"On ne peut pas totalement exclure la possibilité d'une récession"

©REUTERS

Depuis des mois, le mot "récession" est sur toutes les lèvres. Que ce soit dans les salles de marché ou les cercles d’économistes. Si certains jugent le débat "prématuré", peut-on réellement prédire une récession?

Sommes-nous à la veille d’une récession? Cette question, vous l’avez certainement déjà entendue plus d’une fois ces derniers mois. Peut-être que vous vous la posez encore aujourd’hui. Après tout, même les grandes instances mondiales se montrent peu optimistes dans leurs prévisions à court terme. Le Fonds monétaire international (FMI), par exemple, a récemment abaissé les siennes pour la zone euro. Il table désormais sur une hausse de 1,2% du produit intérieur brut (PIB) dans cette région cette année, contre 1,9% en 2018. Et s’attend à une croissance de 1,4% pour 2020 et 2021. La Commission européenne a elle aussi revu à la baisse ses estimations la semaine dernière et parle d’un "nouveau régime de croissance plus modérée". Elle prévoit à présent une croissance de 1,2% l’année prochaine, tout en avertissant que ces prévisions pourraient encore être abaissées dans le futur.

1,2%
Hausse du PIB
La Commission européenne table sur une hausse de 1,2% du PIB en zone euro l’an prochain.

Pour autant, peut-on parler de risque de récession imminente? Et puis d’abord, que signifie le terme "récession"? S’il n’existe pas de définition officielle,  les dictionnaires évoquent simplement un "ralentissement ou fléchissement de l’activité économique" , il est communément admis que l’on peut parler de récession dès lors qu’une région économique enregistre une contraction de son PIB réel (c’est-à-dire en enlevant l’effet de l’inflation) au cours de deux trimestres consécutifs.

Une croissance structurellement plus faible

Bon ça, c’est la théorie. Mais où en est-on concrètement aujourd’hui? "La situation économique est marquée par une croissance qui est devenue structurellement plus faible. Le potentiel de croissance a diminué dans presque toutes les régions", constate Guy Wagner, économiste en chef à la Banque de Luxembourg. Pour la zone euro, il évalue le potentiel de croissance à environ 1%.

"Le potentiel de croissance de la zone euro est d’environ 1%."
Guy Wagner
Banque du Luxembourg

"La zone euro est déjà structurellement plus proche de la récession que les États-Unis, dont le potentiel de croissance est plutôt de 1,5% à 2%", indique-t-il, tout en soulignant que le secteur des services résiste bien. C’est pourquoi l’économiste estime que le débat sur la récession est "prématuré". "Je n’ai pas l’impression que la situation est telle qu’il faille déjà parler d’un énorme risque de récession."

Un constat partagé notamment par Raphaël Gallardo, économiste en chef de Carmignac, une société française de gestion d’actifs. "Nous ne sommes pas encore dans une situation où la récession est un scénario inévitable."

"La Fed doit aller plus loin"

L’économiste considère cependant qu’il est réducteur de se focaliser sur les risques de récession. "Pourquoi? Parce qu’il y a encore toute une chaîne d’ajustements possibles en termes de politique économique et de prix de marché avant que la récession ne devienne inévitable. En tant qu’économiste chez un asset manager, je dois intégrer dans mes modèles les interactions réciproques entre l’économie réelle et les marchés financiers, et non uniquement l’économie". Il va donc plutôt chercher à savoir si les banques centrales font ce qu’il faut pour éviter une récession et si les marchés financiers anticipent suffisamment les risques inhérents.

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Le débat des économistes en chef. Sommes-nous à la veille d’une récession? Les conséquences pour votre portefeuille

Avec William De Vijlder (BNP Paribas), Raphaël Gallardo (Carmignac) et Guy Wagner (Banque du Luxembourg) | 09h30 - 10h15 Mon Argent Corner. Twitter: #finav19


Les banques centrales justement. Depuis plusieurs mois déjà, elles ont complètement changé leur fusil d’épaule en adoptant à nouveau une politique monétaire très accommodante. La Banque centrale européenne (BCE) a ainsi décidé en septembre d’abaisser son principal taux directeur, à -0,5%, et de lancer un nouveau programme d’assouplissement quantitatif. La Réserve fédérale américaine (Fed) a de son côté fait volte-face en janvier dernier. Après avoir annoncé fin 2018 sa volonté de poursuivre son resserrement monétaire cette année, elle a décidé de faire machine arrière en abaissant au final trois fois son taux directeur en l’espace de quelques mois.

Mais pour Raphaël Gallardo, ce n’est pas suffisant. "La Réserve fédérale a des taux encore trop élevés pour éviter un ralentissement plus profond de l’économie américaine. C’est une erreur de dire comme son président Jerome Powell qu’elle a juste besoin de faire un ajustement. Je pense que la Fed devrait aller beaucoup plus loin, même plus loin que ce qu’anticipent les marchés actuellement."

Quand l’aspect psychologique entre en jeu

Est-ce la bonne solution? William De Vijlder, économiste en chef de BNP Paribas, se montre sceptique quant à la capacité des banques centrales à pouvoir contrer une récession. "Est-ce que trois baisses de taux suffisent à enrayer une baisse de la confiance? J’en doute." Il rappelle que, dans le passé, les banques centrales ont commencé à assouplir leur politique monétaire avant même l’entrée en récession. "Mais quelque part, cela n’a pas suffi ou c’était trop tard. Cela signifie qu’il y a d’autres facteurs en jeu. C’est donc très difficile d’arrêter un tel mouvement. D’autant plus aujourd’hui que la marge de manœuvre des banques centrales est plutôt limitée."

"La marge de manœuvre des banques centrales est limitée."
William De Vijlder
BNP Paribas

Il insiste d’ailleurs sur l’aspect psychologique de la question, qui vient se greffer sur la dynamique observée dans la sphère réelle. "À un moment donné, les gens jettent l’éponge. Ils ont totalement perdu confiance." C’est pour cela, selon lui, que les économistes ont beaucoup de peine à prévoir une récession. Guy Wagner reconnaît de son côté qu’à cause de cet aspect psychologique, on ne peut nécessairement exclure aujourd’hui la probabilité d’une récession.

Peut-on prédire une récession?

Mais comment calcule-t-on ces risques de récession? Quand on demande aux observateurs quels sont les signes avant-coureurs, beaucoup d’entre eux pointent notamment l’inversion de la courbe des taux américains. Cela a d’ailleurs fait grand bruit dans les médias et les salles de marché lorsque le phénomène s’est produit cet été.

"La courbe des taux s’inverse pour éviter une récession."
Raphaël Gallardo
Carmignac

Certaines voix se sont pourtant élevées pour affirmer que le caractère prédictif de cette inversion n’est plus aussi pertinent aujourd’hui. "La courbe des taux ne s’inverse pas en signe de prévision d’une récession. Elle s’inverse pour éviter une récession, explique Raphaël Gallardo. Elle s’inverse parce que le marché obligataire anticipe que la Réserve fédérale est en train de faire une erreur de politique monétaire." Selon lui, cela signifie que la Fed devra se montrer encore plus accommodante.

D’autres économistes comme Guy Wagner soulignent que c’est justement l’actuelle politique monétaire accommodante des banques centrales qui brouille ce caractère prédictif. "Avec des taux négatifs en zone euro, les obligations américaines à long terme sont devenues relativement intéressantes puisqu’à un moment donné, elles offraient un rendement autour de 2%. Cela crée une demande, les prix montent et les rendements baissent."

C’est pourquoi les économistes utilisent aujourd’hui d’autres indicateurs avancés dans leur modèle. L’économiste en chef de la Banque du Luxembourg rappelle que deux facteurs importants ont précédé les dernières récessions: la hausse des taux longs et des prix pétroliers.

De son côté, William De Vijlder évoque des indicateurs qui touchent plutôt à la sphère réelle. En particulier le marché du travail. "Aux États-Unis, on a constaté que lorsqu’en glissement annuel le taux de chômage augmente, on est à la veille d’une récession." Et de préciser: "Pour l’appréciation du risque de récession, ce n’est pas tellement le niveau du chômage qui compte, mais bien la variation." Par conséquent, il considère que les chiffres sur l’emploi, qui en temps normal étaient déjà très importants, le sont encore plus dans l’environnement actuel.

Guy Wagner conclut en réinsistant sur l’aspect psychologique. "J’ai aussi l’impression que lorsque l’on parle de la situation économique, les marchés financiers et les médias aiment les extrêmes. Ce que je veux dire par là, c’est que l’on a tendance à regarder le passé en pensant que ce qui était vrai il y a quelques mois va automatiquement se poursuivre. Or ce n’est pas nécessairement le cas…"

 

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