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Le footballgate, les dessous d'une enquête hors normes

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Depuis le signalement de transactions financières douteuses dans une banque de Genk jusqu’au spectaculaire coup de filet de mercredi dernier, récit d’investigations menées dans un secret total, qui ont bouleversé le football belge, peut-être pour longtemps.

Au bout du fil, on peut entendre le sourire. "Comment on a fait pour être si discrets? nous dit d’emblée ce fin connaisseur du dossier. Ca fait plaisir à entendre. Cela veut dire que le secret professionnel a été respecté, et ça devrait tout le temps être comme ça. Le monde du foot est tout petit et si une personne apprend quelque chose, tout peut aller très vite dans le mauvais sens."

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C’est peu dire que l’opération menée mercredi a pris le milieu du foot, et même le pays entier, par surprise. Comment une descente de 184 policiers menée à 44 endroits différents du pays a-t-elle pu aboutir? Par la confidentialité totale d’une entreprise de longue haleine qui porte la marque de l’Unité contre la fraude sportive, cette fameuse plateforme qui regroupe ministères, police, parquet fédéral, Commission des jeux, Loterie nationale et fédérations sportives.

Ce groupe créé en 2016 a permis de faire tomber, en début d’année, un important réseau qui s’enrichissait grâce à des paris sur des matchs de tennis truqués. Mais le dossier du football belge, qui a abouti vendredi à 19 inculpations dont 9 mandats d’arrêt, est probablement sa pièce maîtresse.

→ Pour tout savoir sur le footballgate, consultez notre dossier ici.

Tout débute à la fin de l’année 2017. L’Unité contre la fraude sportive, petite cellule au sein de l’OCRC (Office central de répression de la corruption) prend connaissance de transactions financières suspectes menées dans une agence bancaire de Genk par deux agents de joueurs professionnels. Les indices recueillis permettent à cette cellule de penser que des commissions occultes issues d’indemnités de transferts et de salaires de joueurs et entraîneurs y sont dissimulées.

La cellule poursuit son enquête, "via des sources ouvertes, même des articles de presse, un travail d’analyse", indique notre interlocuteur. Selon le parquet fédéral, deux noms apparaissent rapidement, dissimulés derrière des prête-noms: Dejan Veljkovic et Mogi Bayat. Tous deux sont bien connus du milieu du foot belge. Surtout le second, incontournable acteur des fructueux mercatos des clubs.

Les GSM de Bayat et Veljkovic étaient mis sur écoute.

Et surtout, ce sont deux hommes qui ont beaucoup d’ennemis. Vendredi matin, le très réputé agent de joueur Jacques Lichtenstein, l’homme qui a permis à Marc Coucke d’arriver au RSC Anderlecht, a ouvert la boîte à gifles dans un entretien à La Dernière Heure et traite Mogi Bayat de "petit opportuniste qui utilise des méthodes que la Justice pourra expliquer mieux que moi. Je suis à la disposition des enquêteurs". Plus loin: "Cela fait des années que (…) je signale à plein d’acteurs dans le football que je trouve des choses très étranges dans le football belge." Bref: Bayat était sur la corde raide.

Pour l’Unité contre la fraude sportive de la police fédérale, il y avait donc matière à rédiger un procès-verbal initial, transmis au procureur fédéral adjoint Eric Bisschop. Celui-ci a diligenté une enquête et ouvert une instruction judiciaire, permettant ainsi le recours aux "méthodes particulières de recherches", c’est-à-dire notamment des écoutes téléphoniques sur les GSM de Bayat et Veljkovic. Une surveillance intense est mise en place autour des deux cibles.

Veljkovic le plus mouillé

Il suffisait ensuite de travailler et d’attendre, de construire un puzzle à partir de nombreuses pièces présentes sur la table. Et parfois, des événements viennent récompenser la patience des enquêteurs. C’est ainsi que, d’une enquête sur des transactions suspectes, c’est un système de corruption présumée à l’échelle de plusieurs clubs, d’arbitres et de journalistes sportifs qui est mis au jour, notamment autour des clubs de Malines et Waasland-Beveren.

Sur 5 ans, Mogi Bayat aurait payé plus de 10 millions d’euros en impôts.

Parmi les agents, Veljkovic, au vu des éléments communiqués par le parquet fédéral, semble le plus mouillé. "Il a créé des montages avec des clubs pour avoir des rétrocessions et du cash, et pour permettre aussi aux clubs d’avoir du cash pour payer les gens en interne", balance tout de go une autre source judiciaire. De tous les inculpés, c’est lui qui est sanctionné par les chefs d’inculpation les plus lourds.

Pour Mogi Bayat, le fond de l’affaire est d’une autre nature. Et c’est sa manière de gérer les transferts qui pose question aux enquêteurs. Ainsi, il lui est reproché plusieurs contrats douteux et des commissions occultes en éludant l’impôt. "On dit qu’il aurait grugé des gens. Mais non, il n’a grugé personne. La seule discussion qui existe à ce propos, c’est par rapport à l’État. Une commission, c’est contractuel. C’est le monde dans lequel on vit: le football génère tant d’argent, M. Bayat touche sa commission et tout le monde y trouve son compte, y compris le club et le joueur", le défend Me Jean-Philippe Mayence, qui rappelle que son client "paye énormément d’impôts" (plus de 10 millions d’euros en cinq ans, selon nos informations).

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L’autre fait qui a attiré l’attention des enquêteurs comme celle des acteurs du football belge: Bayat travaillait main dans la main avec le sulfureux ex-avocat Laurent Denis, condamné en justice. "Mais il le faisait car Denis est le meilleur dans son domaine, de très loin", concède une source judiciaire.

Le puzzle des enquêteurs est presque entier. Il ne manque que la saisie d’éléments de preuve, d’argent liquide, de comptes et, surtout, de documents qui permettront – ou pas – de prouver les allégations. C’est la partie la plus décisive. Elle doit se passer dans le plus grand secret, sous peine de voir force contrats disparaître dans un broyeur. Nous sommes donc le mardi 9 octobre au soir. L’enquête est considérée comme "mûre".

Le procureur fédéral adjoint Eric Bisschop, en lien avec le juge d’instruction du Limbourg, donne le "go". Ce sera le lendemain aux aurores. Peu avant 6h, des policiers encagoulés pénètrent avec fracas au domicile des principaux suspects, qui sont menottés et embarqués manu militari au commissariat de police de Hasselt pour y être entendus. Les auditions peuvent débuter et changer la face du football belge.

"Il faut créer une loi sur le match-fixing"

Le commissaire Guy Goudesone est directeur adjoint de l’OCRC (Office central pour la répression de la corruption), organe de la police fédérale, et responsable de la Plateforme nationale contre la fraude sportive, au cœur de l’enquête menée dans les tréfonds du football belge. "Il est dommage d’être confronté à des problèmes comme ceux-ci. J’espère que l’on en tirera les leçons pour l’avenir, que l’on travaillera ensemble pour créer un mouvement positif. Pourquoi ne pas imaginer une nouvelle loi antiblanchiment, une autre sur le ‘match-fixing’, pourquoi ne pasréglementer de manière plus stricte la législation sur les agents de joueurs? Des voix s’élèvent en faveur de ces réformes. Il faut aussi des programmes préventifs afin de protéger les jeunes sportifs. Qu’ils comprennent que le match-fixing ne sert à rien. Qu’ils ne se laissent pas entraîner par l’argent. La plateforme réalise déjà des actions de prévention. Le sport a un rôle social très important, il faut l’encadrer."

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