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reportage

En Israël, ultraorthodoxes et Druzes rejoignent Tsahal pour combattre le Hamas

Un soldat israélien prie près de la frontière israélienne après avoir quitté Gaza lors de la trêve entre le Hamas et Israël, le 24 novembre 2023. ©REUTERS

Le massacre commis par le Hamas le 7 octobre a poussé les ultraorthodoxes à rejoindre l'armée israélienne, a constaté L'Echo lors d'un reportage en Israël. Les Druzes, une autre minorité, prennent aussi les armes.

Le garde lève la barrière. Il salue, et nous laisse entrer. La nuit tombe. D'autres soldats camouflés veillent dans la pénombre. Nous sommes aux frontières de la Cisjordanie, au sud de Jérusalem, dans le camp du 21ᵉ bataillon, l'un des plus anciens de l'armée israélienne. Ses unités de réservistes sont chargées de surveiller la ligne de démarcation et de protéger Bet Shemesh, une ville bordée de collines verdoyantes et habitée d'une majorité d’ultraorthodoxes, ou haredim ("ceux qui craignent Dieu"), des religieux adhérant à une lecture rigoriste du judaïsme et rejetant la modernité.

"Au début de cette guerre, j’ai senti que quelque chose allait changer."

Yossi Levi
Major de l'armée israélienne

Les haredim appliquent à la lettre la Torah et refusent de porter les armes. Depuis la création de l’État d’Israël en 1948, ils sont exemptés de service militaire, au grand dam du reste de la population. Mais le massacre commis par le Hamas le 7 octobre a provoqué un électrochoc. Face à une menace perçue comme existentielle, des centaines d'ultraorthodoxes ont rejoint l'armée.

Nahal Haredi

Nous traversons le camp du 21ᵉ bataillon, pour rejoindre le QG. Le major Yossi Levi nous reçoit. Il est le CEO de Nahal Haredi, une ONG créée en 1999 pour faciliter le passage des ultraorthodoxes dans l’armée.

"J’ai grandi dans une communauté haredim. Après un an dans une yeshiva (NDR : une école religieuse), j’ai tout quitté. J’en avais assez d'être enfermé. Je suis entré dans une école d’officiers", raconte-t-il. Il suivra en même temps des études en science politique, en économie et en mathématiques.

"Au début de cette guerre, j’ai senti que quelque chose allait changer", poursuit-il. "Les haredim ont compris que la société israélienne n’accepterait plus qu’une communauté aussi grande ne prenne pas part à la défense du pays."

Un juif ultraorthodoxe aide une femme à allumer l'une des bougies lors d'une veillée pour les victimes du 7 octobre, près du Mur occidental, dans la vieille ville de Jérusalem, le 7 novembre 2023. ©AFP

"Quand un haredim entre dans l’armée, c’est une cause de décès pour sa famille."

Yossi Levi
Major de l'armée israélienne

L'arrivée de religieux au sein de Tsahal n'est pas un phénomène récent, même s'il s'accélère. Plus de 3.000 haredim sont intégrés dans différents bataillons de l’armée, sur une population de plus d'un million en Israël. "La moitié se retrouve dans l’infanterie, l’autre dans le soutien civil, les renseignements et la force aérienne", dit-il.

Après l'armée, l’ONG aide les religieux à s'intégrer dans l’économie israélienne.

Garantir leur mode de vie

Les candidats viennent aussi de l'étranger, des Pays-Bas, des États-Unis et même de Belgique, explique Yossi Levi. Les ultraorthodoxes choisissent l’uniforme "soit parce qu’ils sont inspirés par d’autres soldats, soit parce qu’ils suivent nos programmes d’information", précise-t-il.

L'armée doit leur garantir la poursuite de leur mode de vie ultraorthodoxe: nourriture casher, temps de prière, présence d’un rabbin.

Le plus dur est de gérer la réaction de la famille. "Quand un haredim entre dans l’armée, c’est une cause de décès pour sa famille, elle porte le deuil", dit le major. "Notre tâche est de les accueillir dans des foyers, de contacter leurs parents, de les raisonner. D’expliquer. Après cela, 85% des soldats sont autorisés à retourner dans leur famille."

Les ultraorthodoxes ne sont pas les seuls groupes atypiques de l’armée israélienne, où plus de 3.000 Arabes israéliens, pour la plupart musulmans, combattent aussi.

Fin 2021, un bataillon composé d’haredim, Netzah Yehuda, a été infiltré par des éléments ultranationalistes. Certains ont commis des exactions contre des Palestiniens, ce qui a conduit Tsahal à relocaliser le bataillon dans le Golan.

"Nous sommes très vigilants par rapport à cela, et nous traitons chaque cas individuellement", dit Yossi Levi. "Il n'y a pas plus de faits de ce genre chez les haredim que dans des unités régulières, mais on en parle plus parce qu'il s'agit de religieux", nuance-t-il.

Le "pacte de sang" des Druzes

"Tous nos droits ne sont pas respectés et c’est une erreur de la part du gouvernement israélien."

Akram Hasson
Dirigeant druze

Les Druzes forment un autre contingent important au sein de Tsahal. Cette communauté proche de l’ismaélisme, un courant chiite, a noué un "pacte de sang" avec Israël. Elle a pris les armes dès le 7 octobre. Nous allons à leur rencontre, à Daliyat al-Karmel, dans le nord du pays, à l'invitation du Congrès juif européen.

"Les islamistes veulent détruire notre communauté. Ils nous persécutent en Syrie, au Liban", raconte Akram Hasson, un ancien député de la Knesset, membre du parti Kulanu (centre). "Par contre, en Israël, nous pouvons être nous-mêmes, car nous vivons en démocratie."

Les Druzes pratiquent une religion ésotérique mêlant des versets de l'ancien Testament et du Coran aux philosophes grecs Aristote et Platon. "Nous croyons en la réincarnation et en la fin du monde. Nous ne nous marions qu’entre nous", dit-il. Il existerait un million de Druzes au Moyen-Orient, dont 150.000 en Israël.

L'officier de l'armée israélienne Kamal Saad, membre de la minorité druze, et son unité dans une ville près de la frontière avec le Liban, le 11 novembre 2023. ©AFP

Les soldats druzes sont appréciés par Tsahal pour leur loyauté. "Nous donnons notre sang à Israël. Nous avons déjà perdu plus de 400 officiers et soldats lors des guerres menées ici", dit-il.

Mais cette minorité s’estime discriminée par l’État d’Israël, au point de remettre en cause le "pacte de sang". Le budget national ne contribuerait pas suffisamment à l’éducation et à la construction de logements.

"Nous avons des problèmes. Tous nos droits ne sont pas respectés et c’est une erreur de la part du gouvernement israélien, car il ne trouvera pas de communauté aussi loyale que la nôtre", poursuit Akram Hasson.

"Le problème, c'est le Hamas"

"J’ai été le meilleur ami de Mahmoud Abbas."

Akram Hasson

L'implication des Druzes dans la guerre est totale, même s'ils se sentent proches des Palestiniens. "Le problème, ce ne sont pas les Palestiniens. Le problème, c’est le Hamas, parce qu'il veut détruire Israël", dit-il. "Il faut l’éjecter de Gaza. Le terrorisme islamiste a déjà brisé tellement de pays musulmans : la Syrie, l’Irak, le Liban. Et il touche l'Europe, la Belgique aussi, où j'ai vécu."

Pour le dirigeant druze, la paix dans la région exigera une amélioration de la situation économique des Palestiniens et l’ouverture d’une route entre Gaza et la Cisjordanie.

Il appelle aussi à un changement de direction en Palestine. "J’ai été le meilleur ami de Mahmoud Abbas. Nous l’avons soutenu, et je l’aide encore aujourd’hui", dit-il. Mais le dirigeant palestinien est, à ses yeux, dépassé par le Hamas, son principal concurrent. "Abou Masin (NDR : Mahmoud Abbas) n’est pas assez fort pour diriger son pays. Il a peur du Hamas", lâche-t-il.

La paix passe aussi par le départ du Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou. "Après le 7 octobre, Netanyahou ne peut plus diriger Israël", conclut-il.

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