Clémence, infirmière en chef aux urgences: "J'ai peur d'inquiéter mes proches en leur racontant mon vécu"

Un lot de masques FFP2 fournis à l'hôpital de Clémence par le SPF Santé se sont avérés être des FFP1. Il a fallu les retirer. À présent, les masques utilisés proviennent de Chine, et tout est en chinois. La confiance placée en eux est... relative. Mais quand on n'a pas le choix... ©Photo News

Que se passe-t-il dans nos hôpitaux, au-delà du froid constat dressé par les statistiques quotidiennes? Afin de le savoir, et de le raconter, L'Echo a fait appel aux soignants et gestionnaires de première ligne. Infirmier, infirmière, médecin, ou patron d'hôpital: nous publierons durant les semaines qui viennent des témoignages de l'intérieur. C'est le retour de Clémence, pour cet épisode 8. Clémence qui reporte la décision de ne plus voir son fils le temps que le Covid soit maîtrisé. Et qui a bien du mal à comprendre le discours officiel autour des tests.

Épuisée. Voilà comment se sent Clémence. En décalage par rapport aux données traçant la courbe de vitalité de l’épidémie. "Je sais que les chiffres indiquent une stabilisation, mais cela ne colle tellement pas à mon ressenti." Parce que depuis son poste avancé, en tant qu’infirmière à la tête du service des urgences d’un hôpital wallon, elle observe la situation empirer. "Les patients qui nous arrivent sont de plus en plus gravement touchés. De plus en plus jeunes, aussi."

Journal de bord

Infirmière, infirmier, médecin ou encore patron d'hôpital: les équipes de première ligne racontent à L'Echo leur quotidien, en ces temps de coronavirus. Ceci est leur journal de bord.

Retrouvez ici tous les épisodes:

www.lecho.be/dossiers/coronavirus/journal-de-bord-de-soignants-belges.html

Pour ne rien arranger, certains parmi eux sont des collègues. "Ce lundi, j’en ai vu passer cinq ou six, dont certains étaient mal en point. Bien sûr, on projette. Cela renvoie à notre propre vulnérabilité. Aujourd’hui, c’est un ou une autre; mais si demain c’était moi ?" Oui, les applaudissements à 20h font chaud au cœur, de même que le hurlement des sirènes des pompiers et policiers devant l’hôpital, ainsi que les livraisons de chocolat ou de pizzas. "Cela nous touche vraiment." N’empêche. Clémence prend son service avec une angoisse grandissante.

À pile ou face

Pour l’heure, son hôpital tourne certes en surrégime, mais dispose encore d’une certaine marge. "Par contre, là où nous sommes inquiets, c’est qu’on ne voit presque plus d’urgences ‘traditionnelles’. Où sont les appendicites et les infarctus?"

"On parle de tester le personnel soignant. Très bien. Mais quelles sont les recommandations? Si vous vous sentez capables de travailler, venez travailler, même si vous êtes positifs. Autrement dit, cela n’aura aucun impact."
Clémence
Infirmière en chef aux urgences

Ce qui complique la tâche, ces derniers temps, c’est l’élargissement des symptômes liés au Covid-19. "Perte d’odorat ou de goût, symptômes digestifs ou cardiaques, voire neurologiques pour les plus âgés. L’orientation des patients en devient d’autant plus ardue." Ce cas-là, filière "coronavirus" ou filière "classique"?

Il y a bien des tests, direz-vous. "Il y en a de nouveaux sur le marché, plus rapides. Mais présentant une fiabilité assez faible, entre 55% et 60%. Soit à peine plus qu’un pile ou face. Si un test de ce genre est positif, il y a des chances que le patient le soit réellement, positif. Mais si c’est négatif, cela ne veut rien dire. On contrôle derrière avec un test classique."

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La pandémie de coronavirus Covid-19 frappe de plein fouet la vie quotidienne des Belges et l'économie. Quel est l'impact du virus sur votre santé et sur votre portefeuille? Les dernières informations et les analyses dans notre dossier. 

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À propos de tests, Clémence a bien du mal à saisir où mène le discours des autorités. "On parle de tester le personnel soignant. Très bien. Mais quelles sont les recommandations? Si vous vous sentez capables de travailler, venez travailler, même si vous êtes positifs." C’est qu’on a besoin de monde sur le pont. "Autrement dit, cela n’aura aucun impact. Surtout qu’un test peut très bien être négatif à 10h, et positif à 17h. Cela n’a aucun sens."

Tenue de peintre

"Les proches vivent le confinement comme des sortes de vacances, avec apéros et visioconférences. Mais pour moi, il est de plus en plus difficile de laisser le boulot au boulot. Je me sens en rupture."
Clémence
Infirmière en chef aux urgences

Pour le reste, le combat quotidien n’a guère changé. Cela reste la galère du côté du matériel de protection. "On a déjà reçu des masques FFP2 de la part du SPF Santé. Sauf qu’il s’agissait en fait de FFP1; il a fallu les retirer de la circulation. Maintenant, ceux dont nous disposons viennent de Chine, et tout est en chinois. On se pose des questions, mais on les porte, parce que c’est tout ce qu’on a. Idem pour les blouses: on utilise ce que l’on nous amène. Au diable les normes, il y a même des tenues de peintre venant du Brico."

Au rayon privé, les choses ne vont pas en s’améliorant non plus. "Les proches vivent le confinement comme des sortes de vacances, avec apéros et visioconférences. Mais pour moi, il est de plus en plus difficile de laisser le boulot au boulot. Je me sens en rupture. Surtout qu’on me pose beaucoup de questions. J’ai peur de les inquiéter en racontant mon vécu et en propageant l’inquiétude qui est la mienne."

Quant à son fils, elle ne s’est toujours pas résolue à ne plus le voir en attendant que la crise sanitaire s’achève. "Je repousse le moment."

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