"En temps de crise, la lasagne belge est ingérable" (vidéo)

Au début de l'épidémie, les hôpitaux ont tenté d'alerter les autorités sur la nécessaire coordination avec les maisons de repos, qui allaient constituer un point aussi critique que le nombre de lits en soins intensifs. Sans succès. ©Photo News

Que se passe-t-il dans nos hôpitaux, au-delà du froid constat dressé par les statistiques quotidiennes? Afin de le savoir, et de le raconter, L'Echo a fait appel aux soignants et gestionnaires de première ligne. Infirmier, infirmière, médecin, ou patron d'hôpital: nous publierons durant les semaines qui viennent des témoignages de l'intérieur. Dans cet épisode 11, Philippe Leroy pointe les faiblesses de l'organisation institutionnelle du pays. Qui peut parasiter la lutte contre l'épidémie: les hôpitaux ont tenté d'avertir que les maisons de repos constitueraient un point critique. Mais n'ont guère été entendus.

C’est un fait, on est loin du relâchement. N’empêche, la trêve pascale était la bienvenue au CHU Saint-Pierre. "Un long week-end, plus calme, ou plutôt moins chargé", résume son directeur général, Philippe Leroy. Voilà quelques jours que les patients qui font leurs valises sont plus nombreux que la cohorte des nouveaux admis que s’évertue à alimenter le Covid. De quoi redonner un peu de mou du côté de la capacité d’accueil. "Et un peu d’oxygène aux équipes."

La lasagne institutionnelle belge “ingérable” en temps de crise | Journal de bord de Philippe Leroy

Car il faut que tout le monde tienne le cap, alors qu’une charge émotionnelle intense est venue se greffer à la fatigue physique, déjà redoutable à elle seule. "Au déclenchement de l’épidémie, on avait demandé à tout le monde de reporter ses congés, ce qui avait été fait dans un grand élan de solidarité. Il est temps à présent de faire souffler les gens, en organisant une tournante de récupérations et de congés. C’est indispensable, voilà deux mois que le personnel est mobilisé au maximum."

Encore un demi-marathon à courir

Le tout, sans baisser la garde. Parce que si le grand patron n’entrevoit pas de seconde vague à l’horizon, il anticipe qu’avec la levée progressive du confinement, le coronavirus continuera à faire des siennes. "Je vois cette lutte comme un marathon. Dont la ligne d’arrivée est encore loin. Je ne parlerais pas de seconde vague, mais de seconde partie de la course. Nous devrons conserver le rythme durant plusieurs semaines encore."

"Avec nos blouses en tissu, on est revenus au système d’il y a vingt ans."
Philippe Leroy
Directeur général du CHU Saint-Pierre

Poursuivre sur la même lancée. Maintenant que la débrouille s’est, disons, institutionnalisée. "Notre bricolage s’est normalisé." Les solutions alternatives mises en place pour pallier le manque de matériel de protection se sont avérées efficaces. "Avec nos blouses en tissu, on est revenus au système d’il y a vingt ans. Et nous avons été pionniers dans le recyclage et la stérilisation des masques FFP2. De nombreux hôpitaux nous ont emboîté le pas et, de l’Afrique du Sud au Canada, en passant par l’Asie et les États-Unis, on nous a demandé notre protocole, qui est assez simple."

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Poursuivre, tout en faisant le gros dos et en éprouvant, chaque jour qui passe, les failles du système institutionnel belge. Cette "lasagne de responsabilités" mêlant Fédéral, Régions et Communautés, dans laquelle "trop d’entités disposent d’un morceau de compétence et ont quelque chose à dire". Ce qui fait que "chacun a peur de marcher sur les plates-bandes de l’autre", tout en se montrant susceptible. Résultat, une ligne de commandement tout sauf claire, un jeu de neutralisation et une belle cacophonie. 

Pour Philippe Leroy, patron du CHU Saint-Pierre à Bruxelles, l'épidémie a crûment mis en lumière les failles du système institutionnel belge.

Soit un modèle déjà complexe en temps normal, "qui peut tenir la route à condition de disposer d’un énorme bottin de procédures, mais qui en période de crise, vire à l’ingérable et à l’invivable".

"Notre message n'est pas passé"

Un exemple, Philippe Leroy en tient un tout chaud, sous le coude. En tirant notamment les leçons de la crise italienne, il y a un mois, les hôpitaux ont pressenti que la situation dans les maisons de repos allait se montrer extrêmement critique, autant que la capacité en soins intensifs, et qu’il fallait se coordonner avec elles. "Cela a été très compliqué de trouver quelle était l’autorité concernée qui aurait pu organiser pareille coordination. Nous avons frappé à différentes portes, mais notre message n’est pas passé." Alors le CHU a agi à son échelle, en prêtant main-forte et en détachant du personnel auprès de quelques institutions de son réseau. "Il a fallu attendre que la situation devienne préoccupante pour qu’il y ait un réveil du côté des autorités."

"Les mesures prises par le Conseil de sécurité, les hôpitaux les apprennent via la presse, comme tout le monde. Et si nous souhaitons faire remonter un message, nous ne savons comment procéder, ni qui contacter."
Philippe Leroy
Directeur général du CHU Saint-Pierre

Pas facile de se faire entendre, donc. "Il manque un canal de communication privilégié entre les autorités et le terrain. Les mesures prises par le Conseil de sécurité, les hôpitaux les apprennent via la presse, comme tout le monde. Et si nous souhaitons faire remonter un message, nous ne savons comment procéder ni qui contacter."

Ingérable, disait-on.

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