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Laurence Rasic, responsable du service de psychologie clinique chez EpiCURA: "Jamais je n'aurais cru un jour organiser des funérailles via Skype"

L'épidémie ne malmène pas que les corps. Patients et soignants de première ligne sont plongés dans des situations qui peuvent être émotionnellement très lourdes. C'est là qu'intervient la psychologie clinique. ©Photo News

Que se passe-t-il dans nos hôpitaux, au-delà du froid constat dressé par les statistiques quotidiennes? Afin de le savoir, et de le raconter, L'Echo a fait appel aux soignants et gestionnaires de première ligne. Infirmier, infirmière, médecin ou patron d'hôpital: nous publierons durant les semaines qui viennent des témoignages de l'intérieur. Une nouvelle tête pour l'épisode 13. Dont le boulot est de s'occuper du mental de ceux que le Covid malmène. Qu'ils soient patients ou soignants de première ligne.

Même si c’est à eux que l’on pense en premier quand on évoque l’hôpital, les intensivistes et les urgentistes sont loin d’être seuls à se démener dans la lutte contre l’épidémie qui façonne 2020 à son image. Et puis, parfois, intensivistes et urgentistes ont besoin de vider leur sac, d’être remis d’aplomb, sous peine de ne pouvoir tenir le coup sur la longueur. C’est là qu’interviennent Laurence Rasic et son équipe.

Laurence Rasic est à la tête du service de psychologie clinique du groupe hospitalier EpiCURA, qui totalise quelque 800 lits dans le Hainaut. Voilà ce qui l’occupe en cette période chamboulée. "Notre objectif est de soutenir le personnel dans les unités Covid, afin d’éviter qu’il ne s’effondre."

À la base, l’idée était de mettre en place une ligne d’appel spécialisée à destination des soignants. "Mais, très vite, il est apparu que ce serait ingérable. Beaucoup d’entre eux ont trop le nez dans le guidon, et décrocher un instant pour se confier aurait été vécu comme une forme d’abandon de poste."

"Pas besoin, on verra après"

Les soignants ne venant pas à la brigade psychologique, il a fallu que la brigade vienne à eux. "Nous avons rencontré les équipes sur le terrain, afin de voir quelles seraient leurs demandes." Pas besoin, on verra après, tel était, en substance, le premier message délivré, se souvient Laurence Rasic. "Mais on voyait bien que la présence d’un ou une psychologue leur permettait de s’asseoir, d’exprimer ce qu’ils avaient à dire. Alors, nous avons pris l’initiative de passer tous les jours. Au moment où cela dérange le moins, durant les roulements entre équipes."

Journal de bord

Infirmière, infirmier, médecin ou encore patron d'hôpital: les équipes de première ligne racontent à L'Echo leur quotidien, en ces temps de coronavirus. Ceci est leur journal de bord.

Retrouvez ici tous les épisodes:

www.lecho.be/dossiers/coronavirus/journal-de-bord-de-soignants-belges.html

Ne pas débouler au mauvais moment, ne pas déranger, c’est parfois un art délicat. "Surtout aux soins intensifs, où ils sont sur le qui-vive en permanence et vivent au rythme des ‘bips’." N’empêche, ces visites sont les bienvenues. "Au début, quand beaucoup de patients intubés ne s’en sortaient pas, certains se posaient la question de l’utilité de leur intervention. À quoi sert-on?" Les psychologues sont là pour rappeler qu’un décès ne constitue pas une remise en cause des compétences. Et que dans pareilles circonstances, il n’y a plus de normal et de pas normal, et que chacun fait comme il peut.

"Dans une équipe de soins, tout le monde a la tête haute. Mais dans le bureau du psychologue, on peut s’effondrer en pleurs, sans se sentir en difficulté vis-à-vis de ses collègues."

À côté de ces visites quotidiennes sur place, des consultations individuelles ont été mises en place, pour qui le demanderait. "C’est une question de pudeur, parfois. Dans une équipe de soins, tout le monde a la tête haute. Mais dans le bureau du psychologue, on peut s’effondrer en pleurs, sans se sentir en difficulté vis-à-vis de ses collègues."

Il existe, au sein du personnel, une réserve d’énergie insoupçonnée, note la psychologue en chef. Qui s’inquiète plutôt pour l’après-crise. Quand la pression retombera, et que les émotions creuseront leur petite galerie. "Quand tout ce qui a été mis de côté pourra refaire surface."

La technologie à la rescousse

Les patients ne sont pas oubliés dans ce dispositif. "Nous restons évidemment disponibles pour eux, Covid ou pas Covid." D’autant plus indispensable que l’épidémie charrie son flot de situations émotionnellement lourdes. "Nous avons eu un couple de patients hospitalisés pour le Covid. L’un d’eux est décédé, et l’autre ne pouvait pas le voir."

"Nous avons eu un couple de patients hospitalisés pour le Covid. L’un d’eux est décédé, et l’autre ne pouvait pas le voir."

La technologie a alors son rôle à jouer. "Avec l’équipe d’assistance sociale, nous organisons des réunions en ligne. Nous avons déjà mis sur pied des funérailles via Skype, pour une patiente hospitalisée qui ne pouvait être présente à la dispersion des cendres de son mari. Si on m’avait dit qu’un jour, je ferais ce genre de choses, jamais je n’y aurais cru. Mais on bricole comme on peut."

Et pour permettre à ses propres troupes de bénéficier de conseils et de soutien, des "intervisions" sont organisées une fois par semaine avec des psychologues de l’université de Mons.

Tout savoir sur le coronavirus Covid-19

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