Le journal de bord de Clémence, infirmière en chef aux urgences: "C'est difficile de rassurer le personnel quand on fait du bricolage"

Gérer les stocks, adapter les procédures, et même effectuer la distribution nominative du matériel de protection, voilà qui occupe une grande partie du temps de Clémence. ©Photo News

Que se passe-t-il dans nos hôpitaux, au-delà du froid constat dressé par les statistiques quotidiennes? Afin de le savoir, et de le raconter, L'Echo a fait appel aux soignants et gestionnaires de première ligne. Infirmier, infirmière, médecin, ou patron d'hôpital: nous publierons durant les semaines qui viennent des témoignages de l'intérieur. Épisode trois, en compagnie de Clémence, infirmière à la tête des urgences d'un hôpital wallon, et en plein cas de conscience.

Clémence (*) ne vise personne en particulier. Ni son hôpital, ni aucun autre, persuadée qu’en ces temps agités, chacun fait de son mieux. Comme il peut. N’empêche, cette infirmière en chef du service des urgences d’un hôpital wallon avait envie de témoigner. "Parce que ce qui est communiqué au grand public n’est pas toujours réaliste en regard de ce qui se passe réellement dans les hôpitaux."

"Gérer les stocks, adapter les procédures, voilà qui est devenu ma principale occupation et prend 80% de mon temps. Alors que je devrais être concentrée sur la manière de soigner au mieux les patients."
Clémence
Infirmière en chef aux urgences

Ce qui la tourmente, c’est que les préoccupations logistiques accaparent le plus clair de son temps. Il y a le matériel de protection. "Gérer les stocks, adapter les procédures, voilà qui est devenu ma principale occupation et prend 80% de mon temps. Alors que je devrais être concentrée sur la manière de soigner au mieux les patients. Je n’ai pu commencer à lire des articles scientifiques que mercredi passé."

Ajoutez à cela la réorganisation des services de l’hôpital. "Tirer des câbles, installer des chauffages, déplacer des monitorings, réorganiser le circuit des patients."

Distribution nominative

La logistique l’a emporté par KO. Épidémie fait loi. Prenez le matériel de protection. Pour son service, Clémence est la gardienne de la clef; elle seule a accès au Saint des Saints. "J’effectue la distribution de façon nominative à l’équipe."

Journal de bord

Infirmière, infirmier, médecin ou encore patron d'hôpital: les équipes de première ligne racontent à L'Echo leur quotidien, en ces temps de coronavirus. Ceci est leur journal de bord.

Retrouvez ici tous les épisodes:

www.lecho.be/dossiers/coronavirus/journal-de-bord-de-soignants-belges.html

Bien entendu, vu la tension sur les réserves et les voies d’approvisionnement, il a fallu tirer sur la durée de vie des équipements. "Blouses, gants, charlottes, masques. Normalement, tout cela est à usage unique. Pour chaque patient, pour chaque épisode de soins." Ce n’est plus le cas. "On utilise les masques FFP2 durant 8h d’affilée. Pour les masques chirurgicaux, on est passé de 4h à 8h."

Et là, l’hôpital s’est mis à stocker les FFP2 usagés. "On n’en fait encore rien, mais Sciensano a publié une procédure afin de les restériliser. Alors on stocke. D’accord, ils seront à nouveau stériles. Mais le filtre sera-t-il toujours aussi efficace? Cela, on n’en sait rien!"

D’où cas de conscience. Comment, en tant que responsable, rassurer ses équipes? Quand on est soi-même rongé par le doute? "C’est difficile d’être convaincant, quand on tire sur la corde, quand on fait du bricolage. Parce que cela se voit."

"Pas convaincue"

Clémence est lancée. "Tenez, les masques chirurgicaux. En première ligne, dans les zones contaminées, ils constituent la principale protection du personnel soignant. Il n’y a que pour les actes plus contaminants que l’on dispose d’un FFP2." Et elle s’est renseignée, a effectué des recherches. "On nous dit que c’est suffisant. Mais ces masques sont conçus pour protéger les autres, pas celui qui le porte. Ils ont été fabriqués pour cela. Mais aussi testés uniquement dans ce sens-là. Alors je dois rassurer le personnel, mais je ne suis pas convaincue."

"Le jour où le nombre de patients aigus augmentera, je prendrai les dispositions qui s’imposent. Je ne verrai plus mon fils le temps que cela passe."
Clémence
Infirmière en chef aux urgences

Tout le personnel soignant ne l’est pas non plus, d’ailleurs. "Nous avons des personnes qui s’auto-isolent. Des gens qui ne rentrent plus chez eux, de peur de contaminer leurs proches. Je connais une infirmière qui vit dans une partie de sa maison, à laquelle sa famille n’a plus accès. D’autres, dans un système de garde alternée, ont fait le choix de ne plus voir leurs enfants."

Elle-même, séparée, y songe. Reporte pour l’instant. C’est une question de curseur à placer. "Mon fils est en bas âge, et ne pas le voir pour deux mois, ou plus, c’est long." Elle attend le "bon moment", pour peu qu’il existe. "Le jour où le nombre de patients aigus augmentera, je prendrai les dispositions qui s’imposent. Je ne verrai plus mon fils le temps que cela passe."

(*) Son prénom a été modifié

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