Pierre-François Laterre, chef des services intensifs de Saint-Luc: "Il va falloir outrepasser les consignes fédérales"

Telle est la principale préoccupation de Pierre-François Laterre: que les services de soins intensifs belges ne se retrouvent pas débordés comme cela a pu être le cas en Italie. ©Photo News

Que se passe-t-il dans nos hôpitaux, au-delà du froid constat dressé par les statistiques quotidiennes? Afin de le savoir, et de le raconter, L'Echo a fait appel aux soignants et gestionnaires de première ligne. Infirmier, infirmière, médecin ou patron d'hôpital: nous publierons durant les semaines qui viennent des témoignages de l'intérieur. Plongée dans les soins intensifs pour l'épisode 5, où la question de l'admission est devenue cruciale depuis le début de la crise.

C’est fou à quel point, et à quelle vitesse, la pandémie a chamboulé et monopolisé nos préoccupations. Pour Pierre-François Laterre, la priorité actuelle, c’est que tout tienne. Son service, et le réseau hospitalier belge dans son ensemble. "Il est vrai que je vois tout sous l’angle des soins intensifs, mais en même temps, c’est mon rôle!"

De fait, le docteur Laterre est à la tête du service des soins intensifs des Cliniques universitaires Saint-Luc. Où, pour l’heure, tout tient debout. "La réaction du personnel infirmier est excellente, tout le monde est au taquet." Il lui suffit de regarder autour de lui pour s’en rendre compte.

Merci, Excel

Pour ausculter la capacité des hôpitaux à absorber le choc, c’est plus complexe. Cela passe par un tableau Excel, lancé il y a une douzaine de jours. "Mis à jour quotidiennement par ma secrétaire." Et qui fournit une vue sur le nombre de lits disponibles dans quelque 35 services de soins intensifs à Bruxelles et en Wallonie.

Voici Pierre-François Laterre, chef du service des soins intensifs des Cliniques universitaires Saint-Luc.

Partielle, certes, mais précise. "On voit que certains hôpitaux commencent à être saturés, à Mons ou Ottignies, par exemple." La situation se tend à Bruxelles tandis que la région la plus épargnée, pour l’heure, est le Namurois.

Risque-t-on d’être dépassés, en Belgique? Tout dépend du nombre quotidien de nouvelles hospitalisations. S’il devait à nouveau s’emballer une semaine durant, eh bien, "cela pourrait casser". Parce que les soins intensifs ne pourraient plus suivre.  

"Une fois admis aux soins intensifs, un patient y reste longtemps: en moyenne entre 12 et 14 jours s’il est sous respirateur."
Pierre-François Laterre
Chef du service des soins intensifs des Cliniques universitaires Saint-Luc

Prenez les personnes hospitalisées, et considérées comme "jeunes", c’est-à-dire affichant moins de 70 printemps. "La situation de quasiment 20% d’entre eux peut s’aggraver et nécessiter un passage aux soins intensifs. Or une fois admis, un patient y reste longtemps: en moyenne entre 12 et 14 jours s’il est sous respirateur."

Heureusement, souligne Pierre-François Laterre, qui garde toujours un œil sur les courbes belges, le rythme des hospitalisations s’essouffle. "Si l’on atteint le pic fin de semaine, on peut amortir la vague. Mais il va falloir outrepasser les consignes fédérales et répartir les patients dans tout le pays, et pas uniquement sur sa province."

"À l'italienne"

Cela, c’est en tenant compte des capacités actuelles. Mais celles-ci ne peuvent-elles pas être étendues? "Bien sûr, à l’italienne alors. Prenez un restaurant étoilé, qui comporte 20 tables. Succès oblige, il en installe d’autres dans une chambre à l’étage et à la cuisine. Le cuisinier est débordé et les clients rouspètent. On aura beau avoir des lits en plus, il faut que l’accompagnement suive. Or beaucoup de services intensifs sont confrontés à une pénurie d’intensivistes. On pourra ouvrir des structures, mais ce sera du sous-qualitatif." À n’envisager qu’en cas de force majeure.

Journal de bord

Infirmière, infirmier, médecin ou encore patron d'hôpital: les équipes de première ligne racontent à L'Echo leur quotidien, en ces temps de coronavirus. Ceci est leur journal de bord.

Retrouvez ici tous les épisodes:

www.lecho.be/dossiers/coronavirus/journal-de-bord-de-soignants-belges.html

De la même façon que si la digue commence à craquer, il sera nécessaire de hausser d’un cran la sélectivité. "Ce sont des choix éthiques que l’on pose déjà toute l’année. Que fait-on, que ne fait-on pas? Est-ce au bénéfice du patient ou tombe-t-on dans la futilité?"

"Mon père a 86 ans, un cancer, et souffre d’insuffisance respiratoire chronique. Moi, je ne l’admettrais pas aux soins intensifs. C’est pour cela que je ne le vois plus depuis trois semaines."
Pierre-François Laterre
Chef du service des soins intensifs des Cliniques universitaires Saint-Luc

Le coronavirus a rendu cet incessant questionnement plus crucial encore, l’amenant dès le début de la crise en amont des soins intensifs, au stade de l’admission. "En réanimation, si l’on n’anticipe pas, on est vite dépassé. À l’heure actuelle, aux soins intensifs, je n’ai aucun patient de plus de 73 ans. Nous n’avons pas fixé de limite d’âge, mais on opère des choix, notamment en fonction du devenir attendu du patient." Autrement dit, a-t-il des chances de s’en remettre? "Mon père a 86 ans, un cancer, et souffre d’insuffisance respiratoire chronique. Moi, je ne l’admettrais pas aux soins intensifs. C’est pour cela que je ne le vois plus depuis trois semaines."

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