chronique

Il est 5h, Bruxelles s'éveille

Journaliste

Je vous emmène dans les coulisses de la matinale de Bel RTL, où, durant cinq ans, à 7h50, j'ai interviewé le gratin politique belgo-belge, où j'ai surtout vu, derrière le masque, la vitrine et la façade, les femmes et hommes qui font la politique et l'économie de ce pays.

Je ne sais pas – en vérité – si l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, peut-être est-il aussi quelque part entre les mains de ceux qui se couchent tard. Je ne sais pas. Toujours est-il que j’appartiens à la première catégorie: la confrérie des lève-tôt. Je ne traîne pas au lit, je n’ai jamais traîné au lit, et dès le premier battement de cil, je bondis, pas forcément joyeux – soyons de bon compte – mais impatient. Impatient d’en découdre avec la journée qui s’ouvre devant moi.

Cette introduction pour vous emmener là où je le souhaite: dans les coulisses de la matinale. Cela ne m’a jamais pesé de me lever dans les 5h du matin, de gagner la rédaction, d’éplucher la presse, de rôder mes argumentaires et les différentes répliques possibles, de discuter des meilleurs invités possibles à asseoir dans le studio du 7h50. Et de faire cela dans les odeurs de café et dans l’ambiance feutrée d’une rédaction à laquelle les petits matins confèrent une atmosphère si particulière.

Il règne parmi les mâtinaliers – surnom donné aux journalistes et animateurs, une sorte de bonhomie – une connivence ouatée percée de pics de stress à l’heure de la prise d’antenne. Ça marche comme ça lorsque la Belgique s’éveille. Et vous ajoutez un ingrédient: l’humour. Celui qui vient du bout de la nuit, celui qui est là pour chasser le stress et la fatigue. Cet humour grinçant, parfois plat, mais qui est une des marques de fabrique des lève-tôt de l’information. C’est important de rire, surtout quand on dort peu.

Je pourrais écrire un bouquin sur les habitudes alimentaires des petit-déjeuners de tout le gratin politique belgo-belge. En l’espace de cinq ans, j’ai vu défiler des ogres – qui vous ratissent le buffet petit déj mis à leur disposition –, des précieux qui emmenaient leurs propres biscottes, j’ai vu les partisans du thé, ceux du jus d’orange et ceux – je n’invente rien – qui trempaient leur tartine au fromage dans leur tasse de café. J’ai surtout vu, et c’est là la chose cardinale, derrière le masque, la vitrine et la façade, les femmes et les hommes qui font la politique et l’économie de ce pays.

Je les ai vus nus – façon de parler. Le stress et la tension d’une interview matinale ont cela de particulier, combinant un minimum de temps et un maximum d’auditeurs, qu’ils induisent automatiquement un sas de décompression dans la foulée. Un sas de décompression. Et c’est là, souvent, entre quelques paires d’oreilles, qu’on peut entendre des choses carrées et des choses vraies que, parfois, les responsables politiques feraient mieux d’exprimer devant le micro. On y gagnerait tous en crédibilité et sans doute est-ce une des voies pour que la politique retrouve son "P" majuscule dans le cœur des gens.

"Peu importe le ridicule ou la gravité des situations, j’ai toujours considéré qu’on pouvait tout demander aux personnes qu’on interviewait. À condition d’y mettre du respect."

Putain, cinq ans! (J’ai hésité à écrire ça.) Un bail à relancer les cadors de la politique belge. Je suis allé à Anvers plusieurs fois, poireauter sur un parking de supermarché en attendant que Bart De Wever sorte de chez lui pour l’interview. Je me suis fait clouer au pilori en direct par Paul Magnette – "Vous êtes fatigué ce matin, Monsieur Buxant!" J’ai énervé Laurette Onkelinx, Elio Di Rupo ou encore Charles Michel. Je suis passé à côté de mon interview d’Eric Zemmour en oubliant de lui dire bonjour. J’ai traîné le micro derrière Didier Reynders jusqu’en Irak, j’ai mon micro qui m’a lâché devant Manuel Valls, j’ai eu une célèbre avocate qui est sortie du studio tétanisée comme un zombie et une ministre qui s’est plantée en direct dans ses calculs d’économie à la SNCB. Peu importe le ridicule ou la gravité des situations, j’ai toujours considéré qu’on pouvait tout demander aux personnes qu’on interviewait. À condition d’y mettre du respect.

Et avec un sourire, ça passe toujours mieux également.

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