chronique

L'honneur d'un pays, c'est d'avoir une Justice en état de marche

Il serait heureux, salutaire et pertinent que la prochaine législature soit celle où la Justice retrouve la place et les moyens qui lui sont dus.

J’ai hésité à faire l’un ou l’autre bon mot, à employer l’ironie et le sarcasme mais, en vérité, le cœur n’y est pas. J’ai rédigé quelques mots sur le fait qu’il n’y a pas si longtemps que cela, on démissionnait relativement facilement de son poste ministériel en Belgique, j’observais ci, j’observais ça.

J’ai tout effacé.

Parce que cela m’a paru si futile au regard du crime qui a coûté la vie à Julie Van Espen à Anvers.

Je n’allais pas me payer quelques piques à l’endroit du politique là-dessus.

J’ai donc essayé d’être mesuré et j’ai écrit ceci.

Malgré la campagne, personne n’a tenté de récupérer politiquement le drame d’Anvers et c’est heureux.

En guise de préambule, il me faut admettre que j’ai été heureusement surpris par la tempérance des réactions des responsables politiques après l’annonce du meurtre de Julie par un criminel déjà condamné. Malgré la campagne électorale, une période où l’on fait habituellement feu de tous bois pour saper ses adversaires, partis d’opposition comme de la majorité, à l’une ou l’autre exception près, personne n’a tenté de récupérer politiquement le drame d’Anvers et c’est heureux. Notez que la séquence n’est pas finie; mais jusqu’ici, je n’ai rien relevé en ce sens.

Ceci étant posé, il me semble que des responsabilités doivent néanmoins être pointées – on n’est quand même pas des autruches; sortons nous la tête du sable. Il ne s’agit pas de clouer le ministre de la Justice Koen Geens au pilori, c’est un homme d’une grande intelligence, un homme sage, et il n’a certainement pas à endosser personnellement le poids d’un si triste "couac" — car c’est bien de cela qu’il s’agit. La présidente du Conseil supérieur de la Justice, une magistrale confirmée, a parlé cette semaine de "couac" en évoquant le drame de Julie Van Espen, et elle a eu raison: aucune erreur de droit n’a été commise, la loi a été respectée par les magistrats d’Anvers, s’il faut la changer, c’est au pouvoir législatif à le faire – mais doit-on le faire sous le coup de l’émotion? La réponse, évidemment, est non. Il faut peser et sous-peser ces mécanismes de libérations conditionnelles, en autres en matière de crimes sexuels, et évaluer s’il y a lieu de le faire évoluer. Et on ne fera pas ça sur un coin de table entre deux polémiques sur la taxation de la viande ou autre.

Et en marge de l’évolution législative possible, il est de notre devoir, je pense, de regarder la situation de l’appareil judiciaire, de l’institution Justice avec un grand "J", dans le blanc des yeux – si on peut s’exprimer ainsi.

La situation cauchemardesque qui pousse aujourd’hui les avocats francophones à assigner l’État belge en Justice, la situation cauchemardesque qui pousse des magistrats dans la rue pour manifester, doit cesser. Il manque des juges, il manque des magistrats, il manque des greffiers.

Il faut poireauter des années pour qu’un jugement soit rendu ou qu’un appel puisse être introduit. Ces délais sont insupportables. Et il est pénible d’avoir à constater que ces mêmes délais ont été pointés, à Anvers, comme l’une des causes responsable de l’assassinat de Julie Van Espen. Deux ans que son meurtrier circulait libre – c’est le droit, on l’a écrit – mais ces délais d’attente avant un appel sont beaucoup trop importants.

Pour le reste, l’informatisation de la Justice reste au stade de la blague, et les bâtiments tombent en ruine, déplorait encore cette semaine le président des avocats francophones Jean-Pierre Buyle – un homme mesuré. Il rejoint désormais le constat formulé par Jean de Codt, le premier président de la Cour de cassation, selon lequel la Belgique, en désinvestissant dans l’appareil judiciaire, devient lentement un "État voyou".

Nous ne sommes ni militant ni magistrat mais chacun en Belgique – du plus petit au plus grand – a intérêt à avoir une Justice en état de marche.

Une Justice impartiale, elle l’est, vu la qualité des magistrats dont nous disposons, mais une Justice qui dispose des moyens dont elle a besoin pour fonctionner correctement. C’est l’honneur d’un pays que d’avoir une Justice exemplaire et cela transcende tous les clivages politiques.

Il serait heureux, salutaire et pertinent que la prochaine législature soit celle où la Justice retrouve la place et les moyens qui lui sont dus.

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