chronique

Sur l'exode des journalistes vers le monde de la politique

Martin Buxant

Pourquoi ces journalistes d’expérience quittent-ils le champ médiatique pour les sirènes de la politique en brûlant au passage tous leurs navires? Ou plutôt: comment la sphère journalistique ne parvient-elle pas à conserver ses talents et ses piliers d’expérience?

On a déjà beaucoup écrit, beaucoup dit, sur les transfuges entre monde médiatique et politique. Il a été souligné que cela participait à la "star-académisation" de notre système politique – on vient chercher des figures connues pour siphonner les suffrages des électeurs et on espère faire un carton le jour J. La mécanique a été décrite dans tous les sens, d’ailleurs, elle n’a rien de compliqué et – il faut l’écrire – toutes les formations politiques participent à cette pêche "miraculeuse". Or ces dernières semaines, dans la perspective du 26 mai, les choses se sont considérablement accélérées en la matière. Tour à tour, Christian Carpentier (de Sudpresse au cdH), Philippe Malherbe (de RTL au cdH), Maroun Labaki (ex-Le Soir à Ecolo) et Michel De Maegd (de RTL au MR) ont quitté le champ journalistique pour sauter dans celui de la politique. Pour être juste, il faut faire preuve de nuance et on doit à la vérité de dire que l’engagement de Christian Carpentier n’est pas celui de la politique active puisqu’il ne figure pas sur une liste électorale. N’empêche – et c’est là un des points qui nous préoccupe – ces départs consécutifs signifient un appauvrissement certain de la réserve qualitative, du stock, de journalistes francophones. Oui, m’opposerez-vous, mais des légions entières de jeunes diplômés sortent chaque année des écoles de journalisme, on trouvera bien là chaussure à son pied pour utilement remplacer les quatre partants.

Oui et non.

Cela nourrit l’idée d’un certain entre-soi politico-médiatique dont ces deux professions n’ont certainement pas besoin.

On ergotera comme on veut mais – allez, comme le bon vin – il faut des années pour installer un bon journaliste – certainement dans des domaines comme la politique et l’économie – où la connaissance simple et théorique ne suffit pas et où (malheureusement) l’intoxication est reine. L’esprit critique forgé au contact récurrent des politiques permet le décodage, l’analyse, permet de cerner le vrai du faux et, parfois, de séparer le bon grain de l’ivraie. Dès lors, question, pourquoi ces journalistes d’expérience quittent-ils le champ médiatique pour les sirènes de la politique en brûlant au passage tous leurs navires? Ou plutôt: comment la sphère journalistique ne parvient-elle pas à conserver ses talents et ses piliers d’expérience? La réponse, à notre estime, est relativement simple: le journalisme, quand on l’exerce avec passion, est un métier terriblement usant. C’est éreintant et magnifique à la fois, chaque jour livre son flot de rencontres et de découvertes, mais chaque jour livre aussi son lot de désillusions. L’actualité ne prend jamais de vacances. Elle peut agir comme une drogue. Et c’est usant. Ajoutez à ce paramètre de l’usure, le contexte morose de l’univers médiatique où la presse écrite périclite depuis des années et où la télévision classique est à la peine face à la nouvelle offre digitale, et vous obtiendrez quelques-uns des éléments qui conduisent des journalistes chevronnés à entrer en politique. On l’a dit, c’est regrettable pour la richesse et la qualité de l’offre journalistique. On le dit, c’est regrettable, également, parce que ça nourrit l’idée d’un certain "entre soi" politico-médiatique dont ces deux professions n’ont certainement pas besoin aujourd’hui. La crédibilité de la parole politique et celle des journalistes est, dans l’opinion publique, égale ou légèrement supérieure à zéro. Cette crédibilité en berne, c’est un miroir dans lequel nous sommes tous forcés de nous regarder aujourd’hui.

Je n’ai pas de solution pour endiguer cet exode vers la politique – je me borne à le constater et à le relater du point de vue d’un journaliste qui voit des collègues compétents s’en aller vers d’autres horizons. J’ai failli écrire ici: attention à ce que seuls les cyniques et les désillusionnés ne restent dans les médias. Mais ce n’est pas le cas, il nous reste un paquet de gens formidables. Haut les cœurs!