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Winter is coming

Chroniqueur

Sur les résultats des élections, la percée du Vlaams Belang, sa réception au Palais par le Roi et sur la fracture nord/sud.

On vous a laissé là, le week-end dernier, avant d’aller dans l’isoloir, et on vous retrouve une semaine plus tard plantés à peu près au même endroit – dans ces augustes colonnes. Le lieu est le même mais la dimension a changé: ce pays (?) a voté en masse dimanche dernier pour la droite nationaliste et extrême en son nord, et a poussé les forces d’extrême gauche en son sud.

La semaine a passé, la commotion reste.

Et où en sommes-nous aujourd’hui? Wat hebben we geleerd?, comme disent nos amis flamands – et j’insiste sur le mot "amis" en ces temps qui s’annoncent pénibles pour les rapports flamands/francophones.

Donc. Où en sommes-nous?

On a d’abord appris qu’il y avait en Belgique quasiment autant de politologues, d’analystes et de constitutionnalistes que d’habitants. Il en sort de partout. C’est un sport bien de chez nous que de donner son avis à tout bout de champ – un peu comme les onze millions de sélectionneurs qui se révèlent lorsque joue l’équipe des Diables rouges.

Passons.

On retiendra notamment de cette semaine que le roi Philippe a reçu le Belanger Tom Van Grieken en son Palais.

J’ai entendu le constitutionnaliste Marc Uyttendaele (avec brio, d’ailleurs) expliquer que c’était une mauvaise idée, puis j’ai entendu le constitutionnaliste Johan Vande Lanotte (avec brio, également) expliquer que c’était une bonne idée. En vérité, comme le pays, aujourd’hui, je suis partagé. Je pense que le Roi essaye de slalomer habilement entre les portes que lui ont imposées ces élections; il attaque la descente de manière brutale en recevant l’extrême droite mais son choix a été celui-ci: entre apparaître comme un souverain à la solde des partis francophones (de gauche) et faire entrer le loup d’extrême droite dans la bergerie, Philippe a choisi la seconde option.

Le loup est passé dans la bergerie mais le Roi peut encore parler avec les 50% de Flamands qui ont voté pour la droite nationaliste. Ce qui est indispensable. Car quelle que soit l’aversion qu’on puisse avoir pour les thèses défendues par l’extrême droite – ce qui est mon cas – je suis convaincu que rompre les liens du dialogue avec les Belges qui ont donné leur suffrage à ce parti est contre-productif. C’est se couper de toute possibilité de ramener ces citoyens, disons, égarés à l’extrême, dans le jeu plus modéré. Je crois en la force du dialogue et de l’argumentation même quand c’est l’émotion qui a guidé ce vote-là. C’est quand tout dialogue cesse que la lumière s’éteint. Ce qui nous guette.

On notera que dans le délicat voyage qui attend Philippe (notez le lyrisme), il peut compter sur une "Main" d’exception, la Main du Roi, pour employer une expression de Game of Thrones. Son homme de confiance, son directeur de cabinet, Vincent Houssiau, est de ces derniers grands commis de l’État dont il est – par exemple – difficile de donner le sexe linguistique. Il prononce un mot sur deux en français, l’autre en néerlandais. Et sa fine connaissance du jeu politique belge devrait aider Philippe à tenir le cap.

Le cap, mais quel cap? Je suis plutôt pessimiste et c’est pourquoi j’ai titré "winter is coming", du nom de la devise de la Maison Stark (encore une référence à GoT, c’est la dernière). Je suis pessimiste parce que le fossé est plus profond que jamais – pour ne pas reprendre l’expression "deux pays" qu’aime Bart De Wever. Les francophones, à quelques exceptions près, ne comprennent pas cette Flandre de droite et de droite radicale ulcérée par le gauchisme francophone et qui emprunte la voie de l’Italie. Les Flamands, dans leur grande majorité, sont abasourdis de voir des communistes rafler des sièges en Wallonie et à Bruxelles.

Écrire/dire que vous comprenez les Flamands et vous apparaîtrez comme un traître. Écrire/dire que vous comprenez les francophones et vous apparaîtrez comme un suppôt du gauchisme. Voilà où nous en sommes avec un pays divisé. La fracture est désormais dans les têtes. Mes amis flamands sont abasourdis que des francophones veuillent maintenir un cordon autour du Belang là où certains de mes amis francophones se lancent dans des comparaisons entre la Flandre d’aujourd’hui et celle qui collabora durant la Guerre.

Je suis pessimiste.

Mais peut-être le duo que le Roi a mis en piste, Didier Reynders/Johan Vande Lanotte, me fera-t-il mentir.

On en parle la semaine prochaine.

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