analyse

Concertation sociale | Plus de grèves que d'accords sociaux

  • Le bilan du gouvernement Michel
©BELGA

Ca avait déjà mal commencé. Le 9 octobre 2014, alors qu’il s’apprêtait à entrer en piste, le gouvernement Michel se prenait déjà deux actions syndicales dans les gencives. L’Action commune FGTB-Solidaris-PS renaissait de ses cendres, et les syndicats fourbissaient leurs armes en vue de faire le siège de la Suédoise. Pendant cinq ans s’il le fallait.

Le ton était donné. Il n’a jamais diminué. La concertation sociale a connu, durant l’ère Michel, l’une de ses plus mauvaises périodes. Un peu comme sous Martens V, compare le politologue et directeur du Crisp, Jean Faniel. Les rouages se sont grippés dès le départ, et Charles Michel n’a jamais réussi à les huiler.

"Il y a toujours eu en Belgique une tradition forte de la concertation sociale."
Charles Michel
Premier ministre

Et pourtant, cela aurait pu bien commencer. Dès son entrée en fonction, le Premier ministre avait fait la promesse d’"ouvrir les bras aux partenaires sociaux". "Il y a toujours eu en Belgique une tradition forte de la concertation sociale. J’ai l’intention d’inviter très rapidement les partenaires sociaux pour leur expliquer ce qu’est le contenu de notre programme gouvernemental", disait Charles Michel dans nos colonnes le matin même où il devait prononcer la déclaration de politique générale à la Chambre.

Mais un fossé sépare les termes "expliquer" aux partenaires sociaux les projets du gouvernement – ce qui était dans la tête de Charles Michel et son équipe –, et "négocier" avec les partenaires sociaux les projets du gouvernement – ce qui était dans la tête des syndicats. Deux interprétations diamétralement opposées de ce qu’est la concertation sociale.

Deux définitions

"Les syndicats voulaient être impliqués dans les prises de décisions au même titre que le banc patronal, alors qu’au sein du gouvernement, la concertation sociale, cela signifiait prendre les décisions, puis présenter les choix aux partenaires sociaux", explique Jean Faniel. Et c’est donc là que les choses ont commencé à déraper.

Le gouvernement Michel s’est retrouvé avec la palme du deuxième gouvernement le plus contesté de l’histoire de la Belgique, après Dehaene 1er.

Dès le 6 novembre 2014, Charles Michel voyait défiler à deux pas de la rue de la Loi 120.000 manifestants en colère. Déjà.

Et les manifestations et les grèves se sont succédé inlassablement pendant les quatre années de vie de la Suédoise, perdant peu à peu en ampleur, mais affichant une constance dans le temps. Avec les mêmes thèmes: pensions, salaires, sécurité sociale, services publics. Quatre fronts qui ont constitué la trame de fond du combat syndical. Résultat, le gouvernement Michel s’est retrouvé avec la palme du deuxième gouvernement le plus contesté de l’histoire de la Belgique, après Dehaene 1er.

Pas tout à fait sourd

Charles Michel est-il resté sourd aux appels des syndicats durant toute la législature? Pas complètement. En décembre 2014, un accord social a même été noué et validé par le gouvernement (sur le sujet tendu des prépensions notamment), ce qui avait alors valu cette déclaration de Charles Michel: "La paix sociale est sous le sapin."

"Le 19 octobre 2016, les interlocuteurs sociaux ont été reçus pendant à peine 30 minutes. Symboliquement, 30 minutes c’est dérisoire."
Jean Faniel

À plusieurs reprises, le Premier ministre a reçu les partenaires sociaux au 16 rue de la Loi. Mais pas toujours de manière très crédible. "Le 19 octobre 2016, se souvient Jean Faniel, les interlocuteurs sociaux ont été reçus pendant à peine 30 minutes. Symboliquement, 30 minutes c’est dérisoire", dit-il.

En outre, excepté suite à la première grande manifestation de la législature, Charles Michel n’a jamais pris la peine de rencontrer formellement les syndicats. Ce que faisaient en général ses prédécesseurs.

Tout cela s’est soldé par un bilan assez maigre du camp syndical. "Ils ne sont pas parvenus à infléchir l’action du gouvernement, ni à la table des négociations, ni dans la rue", constate Faniel. Au mieux auront-ils réussi à ralentir certaines réformes (pensions), ou à mettre au frigo certains dossiers, comme la renégociation du droit de grève.

Au mieux des freins, mais ne jamais rien gagner, voilà qui a aussi provoqué quelques fissures dans le front commun syndical. Qui, durant ces dernières semaines, s’est aussi retrouvé débordé par le mouvement contestataire des gilets jaunes.

"L’impression était là que le gouvernement asseyait les patrons dans un fauteuil, et les syndicats sur un tabouret à un seul pied."
Jean Faniel

Mais face à un gouvernement dit "de droite", une défaite n’était-elle pas inéluctable? Combien de fois n’a-t-on pas entendu que "la FEB tenait la plume" des textes gouvernementaux? Une critique récurrente. Justifiée? Rien n’a jamais permis de le prouver. Même si on ne peut nier un déséquilibre dans les rapports. "L’impression était là que le gouvernement asseyait les patrons dans un fauteuil, et les syndicats sur un tabouret à un seul pied", commente Jean Faniel.

Avec une équipe composée de partis pendant tous du même (mauvais) côté, les syndicats ne disposaient plus de véritables relais. Le CD&V a tenté de jouer ce rôle durant toute la législature, mais il l’a fait en mode mineur, isolé. Une situation qui n’avait rien de comparable avec les coalitions précédentes, ou les syndicats pouvaient aller frapper à la porte des socialistes, voire des sociochrétiens, pendant que les patrons toquaient aux portes bleues…

Paradoxalement, malgré cette concertation sociale malmenée, les syndicats et patrons ont réussi, sous Charles Michel, à s’entendre à nouveau sur un texte d’accord interprofessionnel pour les années 2017-2018. Ce qui n’était plus arrivé depuis 2008. Un exploit alors que les règles de la négociation avaient été durcies (avec la révision de la loi de compétitivité de 1996). Les syndicats ont fini par se résigner à prendre tout ce qu’ils pouvaient dans la négociation, même si la besace était maigre, plutôt que se retrouver mis à l’écart, sans rien gagner.

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