interview

Comment contrer les inégalités?

©Antoine Doyen/Contour by Getty Images

L’impôt sur la fortune se retrouve à nouveau à l’agenda politique. En Belgique comme aux Etats-Unis, où les CEO les plus en vue mettent en garde contre l’augmentation des inégalités. "L’économie ne s’écroulera pas si moins de 0,1% de la population doit payer plus d’impôts", estime Gabriel Zucman, économiste et dauphin de Thomas Piketty.

Qu’est-ce que Ray Dalio, Jamie Dimon et Howard Schultz ont en commun? Tous trois sont des capitalistes purs et durs. Créateur du plus grand fonds spéculatif au monde – Bridgewater – Dalio "pèse" 17 milliards de dollars. Dimon est le patron du géant bancaire JPMorgan Chase et le porte-voix de Wall Street. Et Schultz a construit son empire en transformant Starbucks en géant mondial du café.

Mais ces derniers temps, le trio s’est retrouvé sous les feux des projecteurs pour d’autres raisons: leur mise en garde contre le fait que le capitalisme ne fonctionne plus pour tout le monde; que l’augmentation des inégalités nourrit le populisme, où que l’on soit dans le monde.

Aux Etats-Unis, plusieurs poids lourds du parti démocrate défendent ouvertement le "socialisme", alors que jusqu’à tout récemment, ce mot était tabou. Aujourd’hui, de plus en plus de jeunes Américains ont une image plus positive du socialisme que du capitalisme. Un des remèdes proposés par Dalio, Dimon et Schultz? Imposer davantage les riches, une caste dont ils font eux-mêmes partie.

Gabriel Zucman

Professeur d’économie à l’University of California à Berkeley (Etats-Unis). Spécialiste des inégalités, des paradis fiscaux et de la richesse mondiale. Co-auteur de "World Inequality Report", auteur de "The Hidden Wealth of Nations". Co-directeur de World Inequality Database. A obtenu son doctorat sous la direction de Thomas Piketty, avec qui il collabore régulièrement.

Le professeur d’économie Gabriel Zucman (32 ans) ne peut que s’en réjouir. En tant que dauphin officieux de l’icône des inégalités Thomas Piketty, il mène des recherches à l’University of California à Berkeley sur les inégalités en matière de revenus et de patrimoine. Le Français, qui a fait son doctorat sous la direction de son compatriote Piketty, contribue au "World Inequality Report" publié chaque année, et a signé un livre – "The Hidden Wealth of Nations" – sur le rôle néfaste des paradis fiscaux dans la lutte contre les inégalités. Il a également été conseiller de la candidate démocrate à la présidence Elizabeth Warren, qui plaide pour un impôt annuel sur la fortune de 2% sur les patrimoines de plus de 50 millions de dollars.

Peut-être est-ce dû à son jeune âge, mais Zucman ne reste pas indifférent aux énormes transferts des jeunes vers les aînés qui vont de pair avec l’augmentation des inégalités. Une conclusion qui indique clairement qu’il est nécessaire de passer à l’action sur tous les fronts si l’on veut être efficace: les revenus et le patrimoine, l’impôt des personnes physiques et morales.

Les paradis fiscaux aident par exemple les multinationales à éluder plus de 600 milliards de dollars d’impôts, au bénéfice des actionnaires qui font en majorité partie de la classe sociale élevée. Les gouvernements doivent compenser ce manque à gagner en augmentant les impôts sur le travail ou en coupant dans les budgets, par exemple de l’enseignement, catalyseur par excellence de la mobilité sociale.

La bonne nouvelle? Pour Zucman, l’idée qu’il est impossible d’imposer les gagnants de la mondialisation est totalement erronée. Du moins pour les multinationales, comme vient de le démontrer la France avec sa "taxe Google" sur le chiffre d’affaires réalisé par les géants technologiques sur le territoire français. Et si les super-capitalistes américains et le parti démocrate se rejoignent, on peut s’attendre à voir resurgir des taux d’imposition de 70% ou plus dans le pays qui, selon Zucman, fut le premier à introduire un impôt progressif sur le revenu il y a un siècle, en taxant les plus hauts revenus au taux à 67%.

Depuis la publication du best-seller de Piketty "Le capital au XXIe siècle", l’inégalité est devenue un problème important.

Quelles données reflètent, selon vous, le mieux l’essence du débat?

Je me concentre avant tout sur les Etats-Unis, où les inégalités ont connu la plus forte hausse. Alors qu’en 1980, le 1% supérieur en termes de revenus représentait 10% du revenu total, ce chiffre a doublé aujourd’hui pour atteindre 20%. La moitié inférieure présente une image inversée: sa part est passée de 20 à 10% des revenus totaux des Américains au cours de la même période."

Le revenu réel annuel moyen de cette moitié inférieure (corrigé pour tenir compte de l’inflation et avant impôts, NDLR) est resté stable à 16.000 dollars. Le fait que la moitié de la population américaine n’ait pas connu d’augmentation de revenus pendant plus d’une génération est pour moi le phénomène le plus frappant de l’économie occidentale.

Par contre, les inégalités n’ont que faiblement augmenté en Europe occidentale, où depuis 1980 la part du top 1% est passée de 10 à 12% des revenus totaux. Cela montre que la politique a aussi un réel impact sur la dynamique des inégalités, et pas uniquement la mondialisation et les évolutions technologiques. Bien entendu, l’Europe a aussi ses problèmes, comme la lenteur désespérante de la reprise économique depuis la crise financière.

Quelle est la principale conséquence de l’augmentation des inégalités?

Si les perdants de la mondialisation sont abandonnés au bord du chemin avec des revenus en stagnation alors qu’ils paient plus d’impôts, le pays risque de se voir confronté à de l’instabilité politique et économique. Nous avons besoin d’une croissance plus équilibrée et plus équitable si nous voulons freiner l’émergence du populisme et préserver la mondialisation.

"Si les perdants de la globalisation sont laissés pour compte, avec des revenus qui plafonnent et des impôts qui augmentent, on risque une instabilité économique et politique."
Gabriel Zucman
Professeur d’économie University of California

Pour Steven Pinker, les prophètes des inégalités se perdent dans leurs analyses "dystopiques". Il fait la distinction entre le bien-être absolu, qui a beaucoup augmenté au cours du siècle dernier pour la partie la plus pauvre de la population, et la richesse relative par comparaison aux plus fortunés. Même si les inégalités ont augmenté, les pauvres s’en sortent mieux aujourd’hui.

Pinker devrait davantage s’inquiéter de l’évolution au cours des récentes décennies plutôt que de se baser sur le siècle dernier. Les revenus et le patrimoine d’une grande partie de la population occidentale n’ont pas augmenté depuis 1980. Lorsque les citoyens vont voter, ils ne tiennent pas compte de ce qui s’est passé pendant les 100 dernières années. Cette stagnation est inquiétante et anime les débats politiques aux Etats-Unis.

Les candidats démocrates à la présidence comme Elizabeth Warren et Bernie Sanders, ainsi que les nouveaux venus comme Alexandria Ocasio-Cortez, plaident pour une augmentation importante des impôts pour les riches. Cela représenterait un changement radical par rapport à l’approche plutôt modérée de Barack Obama. Pouvons-nous qualifier ce mouvement de "game changer"?

Certainement. Pendant longtemps, le parti démocrate n’a pas osé parler des impôts, même si l’augmentation de l’imposition des riches est un sujet populaire auprès des électeurs. Si les démocrates remportent la Maison-Blanche et le Congrès l’an prochain, nous pourrions assister à de véritables changements dans le système fiscal. Ce ne serait d’ailleurs pas vraiment radical: les Etats-Unis ont une longue histoire de taux marginaux élevés de l’impôt des personnes physiques: jusqu’à plus de 90% dans les années’50 et encore 70% au début des années’80. La proposition d’Ocasio-Cortez d’appliquer un taux de 70% à partir de 10 millions de dollars de revenus annuels aurait été considérée comme normale il y a 40 ans.

Les inégalités augmentent aussi bien au niveau des revenus que du patrimoine. L’une des deux est-elle pire que l’autre?

"Il est capital de limiter les inégalités si l’on souhaite préserver la démocratie"
Gabriel Zucman
Professeur d’économie University of California

Les deux phénomènes sont importants, mais résultent de forces différentes et ont des conséquences tout aussi différentes. Le patrimoine a tendance à être davantage concentré que les revenus. Par exemple, le 1% supérieur aux Etats-Unis représente 20% des revenus, mais pas moins de 40% du patrimoine. Le problème de cette concentration, c’est qu’elle va de pair avec le pouvoir: pouvoir politique, pouvoir de défendre des idéologies et des stratégies, de s’attribuer des marchés et de racheter des concurrents. Il est dès lors crucial de mesurer et de limiter la concentration des patrimoines si l’on veut que le marché soit équitable et que la démocratie fonctionne correctement.

Ces dernières années, de nombreuses recherches ont été menées pour tenter de définir une politique fiscale optimale. Que pouvez-vous en tirer pour lutter contre les inégalités et optimiser le bien-être de la population?

L’idéal est de combiner un impôt des personnes physiques progressif avec un impôt sur les sociétés suffisamment élevé et un impôt sur la fortune. Ce dernier est nécessaire pour les très riches, car certains multimillionnaires disposent de patrimoines immenses, mais de revenus limités. Résultat: l’impôt sur le revenu n’est pas adapté à leur situation. Mais ce n’est pas le rôle des économistes d’indiquer le niveau d’imposition nécessaire, et encore moins de fixer un plafond pour les inégalités entre les personnes. Cela doit rester un choix démocratique.

Pour les adversaires de la hausse des impôts, celle-ci découragerait les gens de travailler davantage, pèserait sur la croissance économique et encouragerait la fraude fiscale. Leur donnez-vous raison?

Il est possible de lutter contre l’évasion fiscale en menant des politiques ad hoc. Un système fiscal qui taxe chaque euro de la même manière, qu’il provienne du travail ou du capital, et qui par ailleurs limite les exonérations, réduit les risques de fraude. De nombreuses études économiques confirment en effet que les riches réagissent à une augmentation des impôts en travaillant un peu moins, mais compte tenu de son effet limité, le taux d’imposition qui maximise les revenus est très élevé, c’est-à-dire qu’il peut aller jusqu’à 80%.

Il s’agit ici du taux appliqué sur la tranche de revenus la plus élevée, à partir de 10 millions de dollars, par exemple. Cela ne toucherait qu’un nombre limité de personnes, tout comme la taxe sur la fortune de Warren à partir de 50 millions de dollars. L’idée que l’économie s’écroulerait si moins de 0,1% de la population payait plus d’impôts est ridicule. Les autres citoyens pourraient peut-être même gagner plus si les riches se préoccupaient moins de façonner le système à leur avantage et au détriment des autres.

Que pensez-vous des mécanismes structurels qui sous-tendent les inégalités, comme la tendance qu’ont les riches à se marier entre eux, à placer leurs enfants dans des écoles privées où l’enseignement est de meilleure qualité, et de disposer d’un réseau social fort? Ne freinent-ils pas la mobilité sociale?

Pour commencer, les Américains ont une image relativement naïve et idéologique de la mobilité sociale. Ils restent convaincus que les Etats-Unis sont le pays des opportunités où un vendeur de hamburgers peut devenir CEO. Il existe peu de fondements factuels à cet égard. Les Américains bénéficient d’une certaine mobilité de revenus pendant leur carrière, comme une augmentation de salaire en cas de promotion, mais beaucoup ne gagnent pas plus que leurs parents au même âge. En fait, l’égalité est plus importante que la mobilité, car lorsque les inégalités sont limitées, la mobilité importe moins.

Par ailleurs, de nombreux facteurs influencent ces inégalités. L’accès à l’enseignement est très important. Les pays peuvent décider de renforcer l’enseignement supérieur en y investissant davantage mais hélas la France, par exemple, fait l’inverse. Elle dépense de moins en moins d’argent par étudiant dans l’enseignement supérieur. Au niveau de l’Union européenne, ce n’est pas beaucoup mieux. Comment un pays peut-il espérer faire partie des leaders mondiaux dans l’économie innovante du XXIe siècle s’il n’investit pas suffisamment dans l’enseignement?

Le président français Emmanuel Macron souhaite fermer la grande école ENA pour créer un "level playing field". Est-ce un pas dans la bonne direction?

La fermeture d’une école qui forme 100 ou 200 étudiants ne fera pas la différence. Par contre, investir davantage dans les universités publiques qui forment des centaines de milliers d’étudiants pourrait avoir un impact important à long terme, sur les plans de la productivité, du bien-être et des revenus.

Dans le dernier "World Inequality Report", vous dénoncez les énormes transferts du secteur public vers le privé dans pratiquement tous les pays depuis 1980. Quel rôle cette tendance joue-t-elle dans les inégalités?

Dans ce domaine, deux processus entrent en jeu. Le premier est la privatisation à grande échelle des actifs publics. Ces derniers sont par définition répartis de manière relativement égale au sein de la population, tandis que les actifs privés ont tendance à se concentrer sur le long terme. Par ailleurs, la dette publique a énormément augmenté. En Europe, le patrimoine public net – c’est-à-dire les actifs moins les dettes – est devenu soit nul, soit négatif, ce qui signifie que la prochaine génération héritera de moins d’actifs et de plus de dettes. En plus d’une planète polluée dont elle devra s’occuper.

‘La prochaine génération héritera de moins d’actifs et de plus de dettes. En plus d’une planète polluée dont elle devra s’occuper.’
Gabriel Zucman
Professeur d’économie University of California

La lutte contre les changements climatiques touche également la question des inégalités. En France, les "gilets jaunes" s’opposent aux taxes sur l’essence et le diesel qui les touchent de manière excessive, et en Belgique, l’idée d’introduire un péage électronique sur les routes a été rapidement abandonnée. Comment sortir de cette impasse?

Le péage routier et la taxe sur le CO2 sont de bonnes idées, mais elles ne peuvent fonctionner que si elles sont compensées par des impôts progressifs dans d’autres domaines. Les taxes environnementales ont en effet tendance à être très régressives et donc de toucher davantage les revenus les plus faibles (parce qu’à cause de leur taux fixe, elles représentent une partie plus importante du budget – plus limité – des personnes à bas salaire, tandis que l’impôt progressif augmente parallèlement aux revenus, NDLR). La progressivité des impôts est d’abord là pour compenser la régressivité d’autres impôts comme la TVA et les accises.

"Le péage routier et la taxe sur le CO2 sont de bonnes idées, mais elles ne peuvent fonctionner que si elles sont compensées par des impôts progressifs dans d’autres domaines."
Gabriel Zucman
Professeur d’économie University of California

Mais Macron réduit précisément la progressivité en supprimant l’impôt sur la fortune et en déclarant ensuite que les plus pauvres doivent payer davantage via les taxes environnementales. Cela ne peut pas fonctionner. L’histoire des rébellions contre les impôts nous apprend qu’une hausse des taxes régressives provoque des réactions virulentes, sauf si elle est compensée par plus de progressivité dans d’autres domaines, afin que chacun contribue davantage.

Nous n’avons pas encore parlé de l’évasion fiscale mondiale dans le cadre de l’impôt des sociétés. Vous plaidez pour que les bénéfices imposables des multinationales, qui se retrouvent aujourd’hui en partie dans des paradis fiscaux, soient répartis et taxés dans le pays où le chiffre d’affaires est réellement réalisé. La tentative européenne de taxer les géants technologiques de cette manière a échoué. La France a ensuite décidé de faire cavalier seul. Était-ce une bonne idée?

Je suis plus favorable à une collaboration internationale, mais il est très difficile en Europe d’arriver à un consensus avec 27 ou 28 États membres. J’aurais préféré que la France entreprenne une action commune avec cinq ou dix pays qui souhaitent aller de l’avant. C’est la meilleure manière d’arriver à l’harmonisation fiscale nécessaire au lieu d’attendre que toute l’Europe bouge.

Cet échec vous a-t-il étonné étant donné que les sociétés touchées sont surtout des sociétés technologiques américaines?

L’Europe compte de célèbres paradis fiscaux comme l’Irlande, le Luxembourg et Chypre. Ils ont tout intérêt à conserver le statu quo, car ils gagnent beaucoup d’argent grâce à la concurrence fiscale. Les pays qui en sont victimes doivent arriver à un accord et prendre l’initiative. La compétition internationale doit se faire en augmentant la productivité des travailleurs grâce à la qualité des universités et en investissant dans les infrastructures et des services publics de qualité. Pas en faisant des cadeaux fiscaux aux multinationales.

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