interview

La démocratie est-elle en danger?

©Corbis via Getty Images

Oubliez "La fin de l’histoire" où la démocratie libérale finit par l’emporter. Plus de 25 ans après la publication de son best-seller, Francis Fukuyama se penche sur le libéralisme occidental, aujourd’hui sous le feu des populistes nationalistes. "Les politiciens de droite comme Donald Trump ont misé sur le besoin de reconnaissance de citoyens qui se sentent marginalisés par la mondialisation."

"Je n’aurais jamais écrit ce livre si Donald Trump n’avait pas été élu président des Etats-Unis en 2016, lance d’emblée Francis Fukuyama en me tendant un exemplaire de son dernier ouvrage "Identity". Sa victoire fut un choc pour moi, tout comme le résultat du référendum sur le Brexit quelques mois plus tôt. Je pense que ces deux phénomènes sont le reflet du nationalisme populiste qui menace la démocratie libérale."

Francis Fukuyama

67 ans, Américain, a grandi à New York. Politologue à l’université de Stanford. Devenu mondialement célèbre après la guerre froide avec son ouvrage "The End of History and The Last Man", dans lequel il proclame la victoire de la démocratie libérale occidentale sur tous les autres systèmes. A ensuite écrit quelques best-sellers: Trust (1995), The Great Disruption (1999), After the Neocons (2006), Les origines de l’ordre politique (2011). Son dernier livre, "Identity" (2018), souligne le succès électoral des populistes et le désir des citoyens de retrouver leur dignité.

On peut trouver étrange que Fukuyama tire la sonnette d’alarme à propos de la démocratie occidentale. Le politologue américain a acquis une réputation mondiale en 1992 avec la publication de "La fin de l’histoire et le dernier homme", où il affirmait que la démocratie libérale était le point final d’une longue évolution politique. Fukuyama est devenu le héraut du triomphalisme occidental après la chute de l’Union soviétique. Il a fait ensuite l’objet de moqueries parce que le libéralisme n’a pas apporté le succès sans précédent qu’il avait prédit.

Dans "Identity", Fukuyama développe son magnum opus, dans lequel il avertit que les démocraties libérales modernes devraient continuer à se retrouver confrontées aux demandes de citoyens en mal de reconnaissance. Ces dix dernières années, ce problème est devenu un facteur politique déterminant. Des pays comme la Chine et la Russie exigent une place – d’ailleurs légitime – sur l’échiquier international. Et dans un nombre croissant de pays occidentaux, des groupes se sentant marginalisés se font entendre, et choisissent des outsiders qui promettent de renverser l’establishment traditionnel.

Donald Trump est le visage le plus connu de cette révolte populiste. L’ironie veut que Trump soit apparu dans "La fin de l’histoire" comme la "représentation arrogante" des "excès de la liberté". "À l’époque, je mettais déjà en garde contre le danger que des personnes très ambitieuses comme Trump pouvaient représenter pour la démocratie, explique Fukuyama. Mais j’étais convaincu qu’une économie de marché performante pourrait apporter une soupape de sécurité à leurs ambitions. Un promoteur immobilier comme Trump a pu augmenter sa dignité en gagnant beaucoup d’argent. Mais cela ne lui a apparemment pas suffi."

La présidence de Trump peut-elle être considérée comme une lézarde dans la démocratie américaine?

Non, pas du tout. Selon moi, les Founding Fathers, qui ont créé les Etats-Unis, ont mis en place un système constitutionnel de ‘checks and balances’ (séparation des pouvoirs, NDLR) parce qu’ils craignaient qu’un démagogue comme Trump arrive un jour au pouvoir. C’est pourquoi ils ont créé toutes sortes de barrières de sécurité, comme la séparation des pouvoirs et l’indépendance de la Justice. Ce sont tous des obstacles qui permettent d’éviter que tout le pouvoir se retrouve aux mains d’une seule personne. Et, selon moi, ce système tient bon.

Trump secoue pourtant furieusement la démocratie…

À l’instar des autres leaders populistes, Trump pense que son succès électoral lui donne carte blanche pour attaquer les institutions. Par exemple, il a déjà agressé son propre ministère de la Justice et affaibli le FBI. Et je ne parle pas de ses attaques permanentes envers la presse. Il faudra attendre pour voir si Trump atteint son objectif. Mais n’oubliez pas qu’une élection reste encore le principal contrôle démocratique. La perte de majorité de Trump à la Chambre en novembre dernier a été un premier signal encourageant.

Vous l’avez déjà souligné: on trouve de plus en plus de leaders comme Trump. La démocratie est-elle en danger?

On parle en effet de recul de la démocratie libérale.

"La démocratie libérale est en profonde récession"
Francis Fukuyama
Politologue

Entre les années ’70 et le début du XXIe siècle, le nombre de démocraties dans le monde est passé de 35 à près de 120. Mais depuis lors, la tendance s’est totalement inversée. Des pays comme la Chine et la Russie se montrent de plus en plus assertifs et se présentent comme des régimes alternatifs à la démocratie. Mais plus inquiétant encore: plusieurs jeunes démocraties sont menacées de l’intérieur. En Hongrie et en Pologne, l’érosion de l’État de droit est déjà bien avancée. Trump n’en est pas encore là, même si c’est ce qu’il souhaite.

Comment expliquez-vous que quelqu’un comme Trump puisse séduire autant d’électeurs?

C’est une question d’entrepreneuriat politique. En politique, tout tourne autour de la mobilisation des forces sociales sous-jacentes. Trump est champion dans ce domaine. Pendant la campagne électorale de 2016, il a senti ce que la classe ouvrière demandait et a su surfer sur leur aversion pour l’élite. Peu importe pour ses électeurs que Trump fasse lui-même partie de cette caste. Une partie de sa force d’attraction s’explique par le fait qu’il se comporte comme ses électeurs se comporteraient s’ils avaient de l’argent. Il est la personnification de leurs fantasmes.

Dans votre livre "Identity", vous insistez sur l’importance de la reconnaissance et de la dignité en politique…

Le philosophe allemand Hegel a déclaré que la base de l’histoire de l’humanité était une question de lutte pour la reconnaissance, et que cette quête était selon lui le moteur de l’évolution historique. En réalité, les phénomènes comme la démocratie, le nationalisme et la religion ne sont rien d’autre que des façons d’obtenir de la reconnaissance et du respect. Et dans mon livre "La fin de l’histoire", je mettais déjà en garde contre le fait que le nationalisme et la religion continueraient à mettre la démocratie libérale sous pression. On n’en a malheureusement pas souvent tenu compte.

Dans "La fin de l’histoire", vous semblez indiquer que l’économie de marché est le meilleur moyen de permettre aux personnes d’être reconnues. Avez-vous changé d’avis?

La puissance économique est souvent associée au respect et à la dignité. Si vous avez un emploi, la société vous est reconnaissante pour votre contribution. Mais ceux qui perdent leur emploi voient immédiatement leur statut social s’effondrer. C’est ce qui s’est passé dans le monde, notamment à cause de la mondialisation. De nombreux travailleurs aux Etats-Unis et en Europe vivent aujourd’hui moins bien qu’il y a 30 ans.

Dans le Midwest américain, de nombreuses villes ont vu des usines fermer leurs portes et délocaliser leur production en Asie. Le mécontentement suscité par cette déchéance – qui a touché le sentiment de dignité des travailleurs concernés – a sommeillé pendant des années sans être un facteur politique important. Jusqu’à l’arrivée de Trump, qui a identifié cette colère latente et a proposé un programme nationaliste contre le libre-échange et pour la relance de l’industrie américaine. Sur ce plan, il s’est montré franchement brillant.

On peut s’étonner que ce soient surtout les politiciens de droite qui tirent parti de ce mécontentement. La gauche semble être passée à côté de la question.

C’est la meilleure preuve que les problèmes actuels dépassent les questions purement économiques. Sinon, les partis de gauche auraient pu profiter de la crise financière de 2008. Mais ce ne fut pas le cas, parce que la crise allait plus loin que la seule problématique économique. Les partis de droite ont obtenu de bons scores parce qu’ils ont réussi à associer l’impact de la crise financière à l’identité nationale et au sentiment de perte de dignité.

"Les partis de gauche ont toujours hésité à traiter de l'identité nationale et du nationalisme."
Francis Fukuyama
Politologue

Les partis de gauche ont d’une certaine façon toujours été assez hésitants à traiter de thèmes comme le nationalisme et l’identité nationale. Ils privilégient les valeurs universelles par rapport aux thèmes nationaux. Pour le dire crûment: la gauche se préoccupe autant de la discrimination sociale dans les pays en développement que dans son propre pays. De plus, la lutte contre les inégalités s’est déplacée sur la discrimination envers des groupes spécifiques, comme les migrants, les femmes et la communauté LGBT. C’est ce qui explique que la gauche ait perdu le contact avec son arrière-ban traditionnel.

L’immigration occupe une place de choix dans l’agenda politique, et des leaders comme Trump et Orban augmentent l’inquiétude.

Une partie des opposants à la migration sont de véritables racistes. Mais de nombreux Américains sont simplement mécontents de voir que les autorités ne parviennent pas à contrôler la migration. Le mur que Trump souhaite construire le long de la frontière avec le Mexique – une idée d’ailleurs totalement ridicule – n’y changerait rien. Il ne résoudra pas les problèmes fondamentaux de la politique migratoire.

Que pensez-vous de la situation en Europe, où la crise des réfugiés de 2015 a joué un rôle prépondérant?

Je préconise une réforme en profondeur du système de Schengen (qui prévoit une ouverture complète des frontières intra-européennes). Il ne pourra être conservé tel quel que si les frontières extérieures sont mieux gardées. Et ce n’est pas le cas actuellement à cause de l’absence de politique migratoire commune. On ne doit l’accalmie de la crise qu’à la Turquie qui a empêché les migrants de rejoindre l’Europe, en échange d’un gros paquet d’argent. Mais cette construction risque tôt ou tard de s’effondrer.

"Schengen ne pourra être conservé tel quel que si les frontières extérieures sont mieux gardées."
Francis Fukuyama
Politologue

Au départ, Schengen était un projet économique qui devait faciliter la libre circulation des personnes et augmenter la prospérité. Sa mise en place a provoqué un important flux migratoire interne, en particulier de l’Europe centrale et de l’Est vers l’Europe occidentale. L’arrivée de centaines de milliers de Polonais fut l’un des facteurs déterminants pour les résultats du référendum sur le Brexit. Par ailleurs, les nouveaux États membres comme la Pologne, la Bulgarie et la Roumanie ont vu partir une grande partie de leur population, pour la plupart des personnes hautement qualifiées, comme des médecins et des ingénieurs. Cet effet pervers de Schengen doit être corrigé.

La vague populiste s’appuie en grande partie sur l’impact des réseaux sociaux. Pensez-vous que le rôle de Facebook ou Twitter est déterminant?

Les réseaux sociaux sont l’instrument idéal pour encourager la politique identitaire, vu que vous pouvez établir une connexion avec ceux qui pensent comme vous et exclure tous les autres. Cela crée des liens forts entre des personnes qui ne se connaissent pas du tout. Vous ne pouvez bien entendu pas empêcher qui que ce soit de chercher des personnes qui partagent les mêmes idées.

Le problème, c’est que les réseaux sociaux sont utilisés comme une arme politique par les partis qui souhaitent mettre fin à la démocratie. La Russie fut une pionnière dans ce domaine, mais l’utilisation de ce que l’on appelle des "trolls" s’est élargie aux groupes extrémistes, surtout de droite. Les réseaux sociaux pullulent de théories du complot. On peut y faire quelque chose, en combinant une régulation des pouvoirs publics avec un autocontrôle de la part de Facebook et consorts.

Vous estimez que la démocratie est sous pression. Que peut-on faire pour inverser la tendance?

Il est crucial que tous les démocrates qui se respectent ne baissent pas les bras. Ils doivent surtout proposer des candidats, conclure des alliances et communiquer pour convaincre les citoyens. C’est le plus difficile dans une démocratie: le pouvoir est fixé par ceux qui sont élus. Il n’y a pas de solution alternative. Le problème de beaucoup de pays, c’est que l’opposition libérale ne réussit pas à faire front contre les populistes en place.

Vous ne croyez donc pas que la démocratie libérale est condamnée à disparaître ou devenir un phénomène marginal?

Il est clair que le soutien aux partis traditionnels – démocrates chrétiens, socialistes, libéraux – s’est fortement érodé. Nous ne savons pas si le système démocratique se stabilisera lorsque les nouveaux partis auront bétonné leur pouvoir. On ne peut exclure que tous les partis politiques perdent du pouvoir. D’une certaine façon, l’autorité de toutes les institutions traditionnelles, comme les syndicats et l’Église, est en déclin. Je pense que nous sommes dans une phase transitoire: la mondialisation et les développements technologiques ont modifié en profondeur les sociétés du monde entier. Ce changement se traduit par l’émergence d’un autre type de politique. Cette transition est compliquée et crée de l’instabilité. Et nous ne savons pas où et comment cela se terminera.

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