La population mondiale est-elle sur le déclin?

©REUTERS

Le journaliste John Ibbitson et le sondeur Darrell Bricker viennent de publier un livre qui jette un énorme pavé dans la mare. Selon eux, l’explosion démographique mondiale annoncée par l’ONU n’aura pas lieu. Ce serait même tout l’inverse…

Au fil des années s’est imposée dans l’imaginaire collectif l’évidence d’une explosion démographique mondiale. Les perspectives alarmistes se sont ainsi multipliées. 9 milliards d’êtres humains en 2050, 11 milliards d’ici 2100, nous annoncent les Nations Unies. Parallèlement à ce "boom" démographique, on assisterait inévitablement à une catastrophe écologique résultant d’un accroissement de la consommation et de la production ayant pour conséquences principales la hausse des émissions de gaz à effet de serre et de la pollution plastique.

Robert Watson, qui a présidé le GIEC, estime par exemple que ce bouleversement démographique entraîne, de manière indirecte, une dégradation de la biodiversité. Comme dans le cas des phénomènes migratoires, certaines Cassandre n’hésitent pas à propager une vision largement apocalyptique du futur à coup de chiffres toujours plus exubérants. Cette nette augmentation de la population mondiale au cours des prochaines décennies serait, entre autres, le résultat d’une croissance démographique africaine devenue totalement incontrôlable.

La réalité est peut-être différente.

Un déclin démographique

À en croire le livre "Empty Planet: the shock of global population decline", écrit par le journaliste John Ibbitson et le sondeur Darrell Bricker, toutes ces projections sont contraires aux faits.

Darrell Bricker

Docteur en sciences politiques, Darrell Bricker est spécialisé dans les sondages et les méthodes de recherche quantitative. Directeur général d’Ipsos Public Affairs (un des plus gros cabinets d’affaires publiques au monde), il fournit des conseils stratégiques à des clients du secteur public, mais aussi à des entreprises privées. Au Canada, Darrell Bricker est considéré comme une voix importante. Il commente régulièrement les affaires publiques pour de nombreux médias à travers le monde.

Comme l’indique le titre de l’ouvrage, les auteurs tablent plutôt, à terme, sur une diminution progressive du nombre d’êtres humains sur Terre: "Dans une trentaine d’années, la population mondiale commencera à décliner. Une fois que le déclin aura commencé, il ne s’arrêtera plus", écrivent-ils. Ce phénomène est en fait déjà en cours: "La population décline dans deux douzaines d’États actuellement. En 2050, ce sera trois douzaines. Certains pays perdent des populations chaque année: Japon, Corée, Espagne, Italie et Europe de l’Est."

Bien sûr, on pourrait croire que ce déclin ne touche pas certains pays qui semblent, de prime abord, afficher une évolution démographique constante soutenue par un bon développement économique, mais il n’en est rien: "La Chine va voir sa population décroître dans quelques années. Vers le milieu du siècle, le Brésil et l’Indonésie suivront. Même l’Inde, qui sera bientôt le pays le plus peuplé au monde, va voir sa population se stabiliser dans une génération, et ensuite décliner", analysent encore les auteurs. Après avoir atteint un pic de 9 milliards d’individus entre 2040 et 2060, il ne devrait plus y avoir "que" 7 milliards d’êtres humains sur Terre en 2100, selon leurs estimations. Or, si la Chine avait pu, on s’en rappelle, limiter son taux de natalité (politique de l’enfant unique), on imagine mal l’inverse se produire: aucun État ne sera en effet en mesure de "forcer" ses populations à avoir des enfants… Le déclin serait donc bien inéluctable.

7
milliards
En 2100, il devrait y avoir 7 milliards d’êtres humains sur Terre.

L’émancipation des femmes

Le constat d’un ralentissement de la croissance démographique est partagé par l’ensemble de la communauté scientifique. Les prévisions des Nations Unies devraient donc être revues à la baisse. Il faut cependant tempérer cette affirmation, comme nous l’explique le démographe Hervé Le Bras: "Entre 1970 et 1975, la croissance de la population mondiale était de 2,1%, aujourd’hui elle est de 1,1%. On estime qu’entre 2060 et 2070, il devrait y avoir une stabilisation. C’est pourquoi on pense qu’en 2100, il devrait y avoir entre 8 milliards et 10 milliards d’individus sur Terre. La croissance se tasse, mais perdure. Par exemple, au Niger, en 2050, il devrait y avoir 70 millions d’habitants; en 2100, 100 millions. C’est bien au-dessus de deux enfants par femme."

"La décélération démographique est un fait: il y a une plus faible croissance des populations, commente également le démographe Gerard-François Dumont. Au XXe siècle, la population mondiale a été multipliée par 4. Au XXIe, elle devrait être multipliée par 2. Cependant, le ralentissement de la croissance démographique ne signifie pas pour autant le dépeuplement. En matière de démographie, il n’est pas tout à fait exact d’évoquer une situation mondiale, car il y a de fortes disparités selon les régions et les territoires."

En outre, ce n’est pas la première fois que l’on parle d’un effondrement démographique, comme nous le raconte Hervé Le Bras: "Il y a déjà eu des thèses catastrophistes concernant le déclin démographique, notamment celle de l’historien Pierre Chaunu. Il estimait que, dans 700 ans, l’humanité disparaîtrait à cause de la dénatalité."

55
%
55% des habitants du globe habitent désormais en ville.

Tous en ville

Quoi qu’il en soit, l’hypothèse d’une croissance démographique exponentielle semble bien reléguée au rang de mythe. Selon les auteurs, l’urgence démographique annoncée par les Nations Unies ne prend pas suffisamment en compte certains facteurs décisifs, le principal étant l’urbanisation. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, 55% des habitants du globe habitent désormais en ville. Dans trente ans, on estime que ce chiffre sera de 66%.

"A la campagne, un enfant est un atout économique; en ville,c’est un handicap"
John Ibbitson
Journaliste

Comme nous l’explique John Ibbitson, ceci a des conséquences importantes: "À mesure que les pays s’urbanisent, quatre phénomènes se croisent. Un enfant était un atout économique à la campagne; en ville, il devient un handicap, une bouche de plus à nourrir. Deuxièmement, en milieu urbain, les femmes ont plus facilement accès à l’éducation, par le biais des écoles, des médias de masse et des réseaux sociaux. Avec une meilleure éducation, les femmes exigent une plus grande autonomie, ce qui a une influence non négligeable sur le nombre d’enfants qu’elles désirent avoir. Troisièmement, dans la ville, le pouvoir des religions conventionnelles — qui généralement subordonnent les femmes — diminue. Quatrièmement, le pouvoir du clan est également en net recul. En ville, vos collègues ne vous incitent généralement pas à vous installer, à vous marier et à avoir des enfants."

L’évolution démographique en Afrique concentre donc toute l’attention. Hélas, la réalité de ce continent en pleine mutation est trop souvent méconnue: "De nombreux pays d’Afrique subsaharienne s’urbanisent et le taux de natalité commence à diminuer rapidement, poursuit John Ibbitson. Le Kenya en est bon un exemple. De plus en plus de filles et de garçons vont à l’école jusqu’à la 8e année. Le gouvernement fait état d’une chute rapide du taux de natalité. Nous devrions assister à un transfert de pouvoir, de créativité et de dynamisme entrepreneurial vers les sociétés encore jeunes d’Inde et d’Afrique. Les grandes idées et la nouvelle vague musicale et artistique pourraient venir de Lagos et Bombay plutôt que de Los Angeles ou de Paris."

"De nombreux pays d’Afrique subsaharienne s’urbanisent et le taux de natalité diminue."
John Ibbitson
Journaliste

"Pour le cas de l’Afrique, le changement sera très lent, précise cependant Hervé Le Bras. En Afrique du Sud, le nombre d’enfants diminue, mais, en République démocratique du Congo, le chiffre est toujours de 6 enfants par femme. Les modifications vont demander du temps, dépendre de la gouvernance, des conditions sociales et économiques. La natalité baisse, mais reste importante. Par ailleurs, il faut se garder de produire des analyses trop globales concernant ce continent si vaste et si pluriel."

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enfants
Le nombre moyen d’enfants par femme dans l’Union européenne.

L’immigration à la rescousse

Et qu’en est-il de l’Europe? Si l’on se réfère aux statistiques, il faut environ 2,1 naissances par femme pour maintenir à un niveau égal la taille d’une population en l’absence de toute migration. En ce qui concerne l’Union européenne, la moyenne est aujourd’hui de 1,6. Selon les prévisions des spécialistes, nous devrions assister à une stabilisation globale de la population de l’UE vers 2040. Un infléchissement plus ou moins lent devrait ensuite suivre dans les décennies suivantes. Une population vieillissante côtoiera donc une population active en déclin. Mais toutes ces projections dépendent surtout des politiques en matière d’immigration. "En Europe, si le niveau d’immigration se maintient, le renouvellement de la population sera assuré", note Hervé Le Bras. La réponse de l’Europe à la crise migratoire actuelle recèle donc des enjeux très importants.

"En Europe, si le niveau d’immigration se maintient, le renouvellement de la population sera assuré."
Hervé le Bras
Démographe

Plus largement, à l’échelle mondiale, la clé de voûte du déclin démographique est bien l’immigration, selon nos deux auteurs. Mais cette immigration devra nécessairement s’accompagner d’un réel processus d’intégration ainsi que de la formation d’un véritable multiculturalisme pour éviter toute ghettoïsation. Plutôt que de se fermer sur elles-mêmes en alimentant une résurgence des sentiments nationaux et ethniques, nos sociétés devront faire preuve d’élasticité sociale et être capables d’accueillir de nouveaux arrivants tout en les harmonisant à des valeurs communes: "Alors que les politiques natalistes — congés payés, aides publiques aux services de garde d’enfants, politiques visant à aider les femmes à rester sur le marché du travail — peuvent contribuer à ralentir le taux de déclin, la seule solution pratique à la baisse du taux de fécondité consiste à favoriser l’immigration pour pallier le manque de jeunes travailleurs avec des travailleurs venus de l’étranger, explique John Ibbitson. Mais de nombreux États trouvent inacceptable d’admettre un nombre élevé de citoyens non autochtones. Pour cette raison, le Japon, par exemple, a perdu près de 450.000 habitants l’année dernière.

Dans ce contexte, toute la question est bien de savoir quel pays pourrait être l’Amérique du XXIe siècle… "L’Amérique sera l’Amérique du XXIe siècle, à condition de ne pas se plier aux exigences nativistes de fermer ses frontières aux nouveaux arrivants, poursuit John Ibbitson. La Chine, qui n’accueille pas les immigrants, commencera à perdre de la population dans quelques années. La Russie devrait également connaître un grave déclin de sa population. Si la démographie est un destin, les États-Unis devraient être voués à dominer ce siècle de la même manière qu’ils ont dominé le précédent."

Du tout bon pour le climat?

De manière logique, on imagine que ce phénomène de déclin démographique pourrait modifier la donne climatique: "L’impact du déclin de la population sur l’environnement sera entièrement bénéfique, affirme sans détour John Ibbitson. Cela aidera à réduire la courbe des émissions de carbone et à réduire les contraintes sur la chaîne alimentaire. En outre, l’urbanisation conduit à l’abandon de terres agricoles marginales, permettant à ces terres de retourner en brousse, ce qui favorise la biodiversité." L’occasion aussi de tordre le cou à certaines idées reçues au sujet de l’Afrique, comme le souligne Hervé Le Bras: "Un accroissement de population au Niger ne change pas la situation pour les émissions de CO2, tandis qu’un accroissement de population aux USA aurait une incidence évidente." "Un homme ne naît pas pollueur, tout dépend du comportement de l’individu", déclare pour sa part Gerard François Dumont.

D’un point de vue économique, la question est plus complexe. "Les conséquences du déclin de la population ne sont pas bonnes, constate John Ibbitson. Chaque année, il y a de moins en moins de jeunes travailleurs qui paient les impôts nécessaires pour répondre aux besoins des citoyens âgés en matière de soins de santé et de retraite. Et moins de jeunes signifie moins de consommateurs pour stimuler la croissance économique."

John Ibbitson

Journaliste au quotidien canadien "The Globe and Mail" depuis plus de vingt ans, John Ibbitson s’intéresse plus particulièrement à la politique canadienne et américaine, mais aussi aux tendances démographiques mondiales. Il est l’auteur de plus d’une douzaine de livres, notamment "The Landing" et "The Big Shift" (avec Darrell Bricker).

Une population qui décline va-t-elle générer plus de richesse ou plus de pauvreté? Sur ce point, les avis divergent. Certains estiment qu’une baisse de la population va nécessairement provoquer un séisme économique qui aura pour conséquence un appauvrissement général. À l’inverse, au début du XIXe siècle, l’économiste Thomas Malthus préconisait des restrictions démographiques pour éviter toute paupérisation. Dans cette perspective, l’économiste Adair Turner pense que les pays dans lesquels le taux de fécondité est le plus bas sont ceux où l’économie va le mieux prospérer. Une réduction de la population active pourrait être en effet favorable aux salariés, devenus plus rares, et avoir un impact positif sur l’emploi ainsi que sur les conditions générales de vie.

D’autre part, les métropoles, en plus de constituer un environnement plus sécurisé pour leurs habitants, pourraient offrir des logements à des loyers plus abordables. Mais ici doit cesser le jeu des prédictions, car l’avenir n’est pas entièrement écrit. L’évolution démographique dépendra, entre autres, de la situation géopolitique, des modes de gouvernance, des pratiques alimentaires, des conditions sanitaires, mais aussi des taux de pollution. Au bout du compte, les fluctuations démographiques ne sont jamais que l’indicateur de l’adaptation des individus au monde qu’ils créent, ou qu’ils détruisent.

"Empty Planet: the shock of global population decline" par John Ibbitson et Darrell Bricker, Little, Brown Book Group, février 2019.


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