C’est la question qui taraude nos démocraties: qu’est-ce que la vérité? Hier, valeur logique, booléenne; aujourd’hui, postulat politique, donnée marchande, axiome d’experts ou pseudo, à vous de choisir.

Autant de savons mouillés qui nous échappent, de lits fangeux, d’échafaudages vermoulus sur lesquels tout un chacun bâtit une vision du monde, sa vision du monde. Hier, les sophistes balançaient la leur dans les auditoires, aujourd’hui, ils gazouillent sur Twitter. Bienvenue dans l’ère du ma-vérité-n’est-pas-la-tienne (post-scriptum: "Et n’essaie pas de me dire que j’ai tort."), l’ère des fameuses "inconnues inconnues" de Donald Rumsfeld, ou des "faits alternatifs" d’un plus récent Donald, non moins prolixe en distorsion douteuse de la vérité.

Pourtant, les questions nous brûlent les lèvres, et ce magazine en soulève cinq. Le populisme nous envahit-il? Le climat va-t-il nous foudroyer? Et nos vies privées, notre démographie, notre niveau de vie, comment vont-ils évoluer? Des questions qui demandent des réponses, rejettent les postulats, abhorrent les approximations. Et pour poser les diagnostics, il nous faut, plus que jamais, des faits, des données, des réalités sur lesquels nous pouvons nous appuyer.

C’est ce que font dans ces pages des penseurs comme Max Roser, disciple de l’optimiste Steven Pinker. Chiffres à l’appui, ils glorifient tous deux notre époque et démontent la sinistrose ambiante. Ont-ils raison? Oui, selon Bill Gates, ambassadeur de poids. Mais l’influent milliardaire soutient aussi "Sapiens", le livre de Yuval Noah Harari dans lequel l’auteur dénonce l’être humain, ce "serial killer écologique", ce cerveau sans libre arbitre, cet inadapté chronique. Un paradoxe? Harari étudie l’histoire dans son ensemble et télescope les faits, rétorquera-t-on, Roser et Pinker exploitent des données plus récentes, dessinent des tendances. Et pourtant, le siècle de Pinker est encore trop long, estime dans ce magazine Gabriel Zucman, l’élève de Thomas Piketty. L’économiste français juge au contraire que le bien-être des hommes n’a plus augmenté depuis 1980.

"Si les chiffres ne parlent pas d’une seule voix, qui le peut?"

Mais alors, si les chiffres ne parlent pas d’une seule voix, qui le peut? Face aux climatosceptiques, Katharine Hayhoe préfère observer: "A Miami, les autorités sont en train de rehausser les rues." Et d’ajouter que l’argument utilisé contre le changement climatique est exactement le même que celui des défenseurs de l’esclavage: nos économies, sinon, risquent de s’effondrer. La vérité se lit aujourd’hui: dans nos contrées, l’esclavage a vécu, nos sociétés ont survécu.

Même posture pour Yves-Alexandre de Montjoye, ce conseiller belge de la puissante commissaire Margrethe Vestager: oui, notre vie privée est menacée par des comportements monopolistiques et potentiellement liberticides, mais nous avons des solutions, nous dit-il. "Big data et vie privée peuvent vivre ensemble."

"Nous avons des solutions": elle est peut-être là, la vérité. Ni absolue, ni relative. Elle se construit, émerge d’un sens commun, apaisé, créateur. Elle devient alors inébranlable. Elle est notre vérité.

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