interview

Peut-on encore sauver le climat?

©LEXEY SWALL/NYT

L’humanité est menacée. C’est ce que pense Katharine Hayhoe, l’une des expertes mondialement reconnues dans le domaine climatique. "Malgré tout, nous ne devons pas tomber dans le défaitisme. Des solutions existent."

Climatologue de grande influence, Katharine Hayhoe avait l’oreille de Barack Obama (ici également avec Leonardo DiCaprio, lors d’un colloque sur le climat en octobre 2016). ©Photoshot

Nous sommes inondés de messages annonçant l’apocalypse. Les glaciers fondent plus vite que prévu, le niveau des mers monte, les canicules, inondations, ouragans et incendies de forêt se succèdent à un rythme de plus en plus rapide, et les ours polaires sont en voie d’extinction. Malgré tout, céder à l’angoisse de nous n’aidera pas à lutter contre le réchauffement climatique, estime la climatologue canadienne Katharine Hayhoe. "La peur libère l’adrénaline dont nous avons besoin pour fuir face à un ours affamé, explique-t-elle, mais, elle n’est pas bonne conseillère pour résoudre la problématique du climat à long terme. Psychologiquement, les humains ne la supportent pas longtemps, et dans ce cas, nous nous distançons du problème et nous lui tournons le dos: si le problème est insoluble, à quoi bon se battre?" Hayhoe plaide pour une autre approche: "l’espoir rationnel". "Rationnel" parce que nous avons intérêt à ne pas minimiser le problème. "Espoir" parce les messages catastrophistes à eux seuls ne suffiront pas.

Katharine Hayhoe

La climatologue canadienne Katharine Hayhoe (47 ans) dirige le Climate Science Center à la Texas Tech University. En tant que professeure, elle étudie l’impact local et régional des changements climatiques sur l’homme et la nature. Elle fait partie des principaux auteurs du très influent National Climate Assessment qui mesure l’impact du réchauffement climatique aux Etats-Unis.

Hayhoe est une des plus célèbres climatologues au monde. Son nom a été repris sur la liste "Time 100" des personnalités les plus influentes et elle a été citée par le magazine Fortune comme faisant partie des cinquante leaders mondiaux les plus importants en 2017.

Hayhoe est une célébrité en climatologie. En 2014, son nom s’est retrouvé sur la liste du "Time 100", qui reprend les 100 personnes les plus influentes de notre planète. Elle y figurait notamment en compagnie de Barack Obama, Jeff Bezos, Jack Ma, Angela Merkel, le pape François et Beyoncé. Elle est connue pour sa capacité à expliquer clairement aux profanes les découvertes en matière climatique et elle a été citée par le magazine Fortune comme étant l’un des cinquante plus importants leaders mondiaux de 2017.

Pour cette experte, nous pensons à tort que les changements climatiques n’auront aucun impact sur notre vie. Que ses effets ne se feront sentir que sur les générations à venir et ailleurs dans le monde. "Mais nous constatons déjà cet impact dans notre vie quotidienne, poursuit-elle. Le monde est aujourd’hui très différent de ce qu’il était il y a 100 ans. C’est particulièrement visible pour les personnes qui ont toujours vécu au même endroit. J’habite dans l’ouest du Texas et même si de nombreux agriculteurs nient l’existence des changements climatiques, ils ne peuvent nier que les étés deviennent plus chauds et les pluies moins prévisibles. Même les climatosceptiques sont passés de l’irrigation traditionnelle par pulvérisation au goutte-à-goutte, une technique qui apporte l’eau à l’endroit précis où les plantes en ont besoin. L’humanité est déjà en train de s’adapter, parfois de manière inconsciente."

Pour un Occidental qui travaille dans un bureau, cette menace semble bien lointaine, non?

C’est une illusion de croire qu’une partie de la population échappera à ces changements.

À Miami, les autorités sont en train de rehausser les rues et installent des pompes pour lutter contre les inondations. Partout, les autorités publiques examinent la manière dont elles peuvent se préparer aux conséquences des changements climatiques, par exemple en matière d’approvisionnement en eau et en énergie. Nous constatons les changements. Les gens s’adaptent, mais les choses n’avancent pas assez vite.

Vous venez de mettre en garde contre le catastrophisme qui pourrait pousser les gens à rester les bras croisés.

Nous devons parler de l’impact que nous voyons déjà, mais sans croire tout ce qui se raconte. Nous devons aussi trouver des solutions pratiques et réalistes auxquelles les gens peuvent participer en apportant leur pierre à l’édifice. Si nous ne faisons que parler des problèmes sans proposer de solutions, les gens se sentiront impuissants et se distancieront de la question. Nous devons reconnaître que la menace est réelle, mais en même temps, nous devons admettre qu’il existe des solutions et que nos choix personnels peuvent faire la différence.

À quelles solutions pensez-vous?

Il existe de nombreuses innovations et technologies prometteuses, par exemple l’agriculture régénérative, les voitures électriques, les biocarburants pour les avions, le stockage d’énergie dans des batteries et le captage du CO2.

L’initiative Drawdown répertorie chaque année 100 solutions réalisables pour remédier aux changements climatiques. Elles vont des ‘usual suspects’ comme la construction d’éoliennes ou le reboisement des forêts tropicales, à des idées originales comme la lutte contre le gaspillage alimentaire. Le pourcentage d’énergie renouvelable produite dans le monde n’a pas encore atteint le niveau espéré, mais nous arrivons déjà à 20,5% d’énergie verte si nous additionnons le solaire, l’éolien, l’hydroélectricité, la biomasse et l’énergie nucléaire.

N’est-ce pas une vision trop optimiste? Plusieurs scientifiques annoncent que nous nous rapprochons du point de non-retour qui provoquera une réaction en chaîne.

Il n’existe pas de chiffre magique en dessous duquel tout restera en l’état et où nous pourrons nous croiser les bras. Vous pouvez placer la limite du réchauffement à 1,5 ou 2 degrés Celsius. Vous pouvez dire qu’il est crucial que nous réduisions nos émissions d’ici 2030. Mais les choses ne fonctionnent pas ainsi. Si nous n’atteignons pas les objectifs que nous nous sommes fixés, cela ne signifie pas que tout s’écroulera subitement en 2031. Chaque année compte. Tous les efforts sont importants, et chaque gigatonne de CO2 qui n’est pas rejetée dans l’atmosphère peut faire la différence.

Quelle sera la différence entre un monde qui réduira drastiquement ses émissions de CO2 et un monde qui n’y parviendra pas?

Dans le premier cas, c’est-à-dire si nous réussissons à limiter le réchauffement moyen à 1,5 degré Celsius, les changements climatiques provoqueront des dégâts, certes, mais nous pourrons nous y adapter. Dans le deuxième scénario, disons avec une hausse des températures de 4 degrés, nous ferons face à des changements qui dépasseront nos capacités d’adaptation. Le risque d’effondrement complet du système augmentera nettement.

Comme?..

Il pourrait s’agir de la fin d’une économie agricole dans une région donnée, ou d’une ville qui ne peut plus s’approvisionner en eau, ou encore d’une région qui devient inhabitable à cause de la montée du niveau de la mer. Deux tiers des plus grandes villes se situent un mètre au-dessus du niveau de la mer. Pour les États dont la politique est déjà instable, cela peut être la goutte qui fait déborder le vase et qui les fait basculer dans le chaos.

L’humanité réussira-t-elle à survivre?

Aucun climatologue n’a la réponse à cette question. Existera-t-il encore des terres au-dessus du niveau de la mer? Oui. Existera-t-il encore des terres cultivables? Oui. Mais pourrons-nous encore subvenir aux besoins de 8 milliards de personnes? Probablement pas. Nous aurons beaucoup moins de terres disponibles. Nous devrons subir des ouragans plus violents, plus de pluies et de vagues de chaleur. Le réchauffement climatique menace clairement notre civilisation.

"L’angoisse ne nous aidera pas à résoudre le problème climatique"
Katharine Hayhoe
CEO Atmos Research & Consulting

Le climat change aujourd’hui plus vite que jamais auparavant. La dernière fois où le niveau de carbone dans l’atmosphère fut comparable au niveau actuel, c’était il y a des millions d’années, bien avant l’arrivée de l’Homme sur Terre. Quand le climat s’est stabilisé, le niveau de la mer se situait 20 mètres au-dessus de son niveau actuel. Nous ne sommes pas du tout préparés à cette éventualité.

Maintenant, c’est vous qui nous présentez une image catastrophique…

J’explique les différents scénarios. Les choix que nous poserons seront déterminants.

La transition coûtera cher. Que dites-vous aux gens qui verront leur billet d’avion augmenter et qui devront payer une taxe environnementale pour utiliser leur voiture?

Il ne faut pas se voiler la face: certaines choses seront plus chères, mais les changements climatiques nous coûtent déjà énormément d’argent. Nous devons comparer le prix à payer pour réduire nos émissions à l’énorme facture qui nous sera présentée si nous ne faisons rien. Les primes d’assurance ont déjà augmenté partout dans le monde à cause de l’accroissement des risques liés aux catastrophes naturelles.

Vu l’importance des enjeux, comment expliquez-vous que nous n’arrivions pas à réduire nos émissions de CO2?

Il n’existe pas de marché libre. D’après les calculs du FMI, les carburants fossiles sont subsidiés à hauteur de 160.000 dollars par seconde au niveau mondial. Il n’existe donc pas de ‘level playing field’. Les cartes sont battues au désavantage des énergies plus propres. Conséquence: la transition énergétique est trop lente. Si vous établissez le classement des entreprises sur la base de leur chiffre d’affaires, vous verrez que la majorité d’entre elles sont actives dans l’exploitation, le traitement et la vente de carburants fossiles ou dans la production de voitures qui utilisent ces carburants. Nous avons donc besoin d’un basculement complet de l’équilibre des forces économiques.

Les géants pétroliers font tout leur possible depuis des années pour minimiser l’impact du réchauffement climatique.

La révolution qui nous attend est de la même ampleur que l’abolition de l’esclavage. L’historien français Jean-François Mouhot a démontré que les défenseurs de l’esclavage au XIXe siècle utilisaient en partie les mêmes arguments que ceux utilisés dans le débat sur le changement climatique. ‘Nous avons besoin de l’esclavage, parce que notre économie en dépend et qu’elle risque de s’effondrer’, disaient-ils. Ces mêmes arguments sont aujourd’hui utilisés par ceux qui souhaitent que nous restions dépendants des carburants fossiles. Nous demandons d’importants efforts aux citoyens, mais nous avons réussi à évoluer dans le passé parce que c’était le bon choix.

"La révolution qui nous attend est de la même ampleur que l’abolition de l’esclavage."
Katharine Hayhoe
CEO Atmos Research & Consulting

La fin de l’esclavage aux Etats-Unis s’est accompagnée d’une guerre civile. Devons-nous nous attendre à une guerre du climat?

J’espère me tromper, mais cela fait partie des possibilités. Les changements climatiques mettent le turbo sur d’autres menaces. Ils ne se contentent pas d’accélérer les autres problèmes environnementaux, comme la pollution de l’air, la perte de la biodiversité et la destruction des forêts tropicales. Ils aggravent aussi les problèmes humanitaires comme la pauvreté, la faim, les maladies, l’instabilité politique et la crise migratoire. Plusieurs politologues mettent même en garde contre le danger de basculement vers des régimes totalitaires. Plus nous aurons de catastrophes naturelles, plus les citoyens seront prêts à accorder du pouvoir à leur gouvernement pour résoudre les problèmes dus aux inondations, aux tempêtes, aux sécheresses et aux destructions. Les changements climatiques pourraient donc sonner le glas de la démocratie.

"Les changements climatiques mettent le turbo sur d’autres menaces comme la pauvreté, la faim et la crise migratoire."
Katharine Hayhoe
CEO Atmos Research & Consulting

Les leaders politiques actuels sont-ils suffisamment conscients du niveau d’urgence?

Les horizons des politiciens – c’est-à-dire les élections – sont trop proches pour qu’ils prennent des mesures et puissent évaluer les résultats. C’est pourquoi il est utile de parler des avantages indirects. Par exemple, la fermeture des centrales au charbon a non seulement un impact positif sur le climat, mais améliore aussi la qualité de l’air et la santé publique. Chaque année, on déplore près de 9 millions de décès prématurés à cause de la pollution de l’air. Ce sont des arguments que les politiciens pourraient utiliser.

Comment réussissez-vous à rester optimiste envers et contre tout?

Les choses bougent. Nous avons l’Accord de Paris, les manifestations pour le climat, les nouvelles technologies qui permettent d’extraire le CO2 de l’air et le transformer en matériaux ou en carburant. Si nous étions 40 ans plus tôt, j’aurais été très optimiste, mais nous avons perdu beaucoup de temps. Résultat: nous devons agir sans tarder et trouver des solutions.

Il est cependant capital de donner une image porteuse d’espoir, afin que les citoyens sachent pourquoi leurs actions sont importantes. Nous n’y arriverons pas si nous projetons d’un côté l’image d’un avenir apocalyptique sur une terre devenue inhabitable et, de l’autre côté, celle de l’effondrement de nos économies à cause de nos efforts pour réduire nos émissions. Je souhaite montrer aux citoyens qu’il existe une solution alternative et que nous pouvons opter pour un monde sûr et sain, sans pollution. Les signaux positifs sont là: les jeunes qui sèchent les cours pour manifester, les parcs éoliens au Texas, l’armée qui investit dans les énergies vertes, la Rockefeller Foundation qui met fin à ses investissements dans les carburants fossiles, les actions individuelles des citoyens et des entreprises. Ce sont des initiatives dont nous pouvons tous nous inspirer.

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