Vivons-nous mieux qu'avant?

Max Roser, économiste: "Les données nous aident à comprendre ce que vivent les autres humains". ©Tom Pilston

Allons-nous avancer ensemble ou pas? Tout est relatif, mais le jeune économiste allemand Max Roser, le "data wizzard" préféré de Bill Gates, fondateur de Microsoft, et du penseur canadien Steven Pinker, est certain d’une chose: "Nous pouvons changer le monde si nous ne nous laissons pas aveugler par les cyniques."

Au milieu du XIXe siècle, 40% des enfants n’atteignaient pas l’âge de cinq ans. Jusqu’au début du XXe siècle, une famille avec trois enfants en perdait statistiquement au moins un. Aujourd’hui dans le monde, la mortalité infantile est inférieure à 4%, soit dix fois moins qu’il y a 150 ans. Dans un pays comme la Belgique, ce chiffre est encore dix fois inférieur à la moyenne mondiale, avec 0,4% des enfants qui décèdent en bas âge, c’est-à-dire quatre enfants sur mille.

6,47
enfants
Il y a une génération, en 1983, les femmes en Iran avaient en moyenne 6,47 enfants. Maintenant, leur nombre a chuté à 1,7 enfant.

"C’est un résultat extraordinaire." Max Roser continue à s’étonner de ces chiffres, même s’il les connaît par cœur. Ce thème fait partie des 2.746 statistiques sur 297 sujets disponibles gratuitement et présentés très clairement sur Our World in Data, l’ambitieux projet de recherche que le jeune économiste allemand (36 ans) réalise à l’université d’Oxford.

Un autre sujet a récemment étonné Roser: en Iran, les femmes ont aujourd’hui en moyenne 1,7 enfant. "L’année de ma naissance, en 1983, le taux de natalité y était encore de 6,47 enfants par femme. En une seule génération, ce pays est passé de plus de six à moins de deux enfants par famille. Je pense qu’en Belgique, le taux de natalité est plus élevé", explique-t-il lorsque nous discutons sur la terrasse du café de l’Ashmolean Museum, vieux de 300 ans, au cœur de la ville universitaire anglaise. Il consulte le site internet de Our World in Data sur son smartphone et il a raison: 1,79 enfant par femme dans notre pays. Il consulte les chiffres de Corée du Sud à titre de comparaison: le Pays du Matin calme a connu la même baisse spectaculaire que l’Iran, mais une génération plus tôt, soit entre 1960 et 1990.

Ce passionné de data trouve cela fascinant. "L’histoire universelle n’a connu qu’une courte période de familles nombreuses. Au cours de la majeure partie de l’histoire, la population n’a crû que très lentement et avec deux enfants survivants, les couples parvenaient tout juste à renouveler la population. Nous avons eu ensuite une courte période où le taux de natalité est resté élevé, mais où la mortalité a baissé. Aujourd’hui, nous sommes en train de retrouver la moyenne de deux enfants par famille, comme ce fut pratiquement toujours le cas."

Max Roser

Né à Kirchheimbolanden (Allemagne) en 1983, Max Roser a étudié l’économie, la philosophie et la géographie. Il est affilié à l’Institute of New Economic Thinking de l’université d’Oxford et a fondé le projet Our World in Data. Avec ce site Web, Roser souhaite mettre à la disposition du grand public autant de données publiques que possible sur l’état du monde, gratuitement et au moyen de statistiques facilement consultables. Le site Web attire plus d’un million de visiteurs par mois. Les grands noms tels que le philanthrope et milliardaire Bill Gates et le penseur canadien Steven Pinker sont de grands défenseurs de son travail.

Roser est aussi un passionné de voyages. Il a déjà parcouru les Andes, l’Himilaya et le Nil.

 

Comme la plupart des bonnes idées, Our World in Data est né d’une frustration personnelle. Roser avait l’impression d’être bien informé de ce qui se passait dans le monde, mais était surpris lorsqu’il lisait certaines tendances qui contredisaient sa vision. "Je suis l’actualité au quotidien, j’ai beaucoup voyagé et je travaille à l’université. Vous pourriez donc penser que j’ai une bonne compréhension du monde. Pourtant, j’avais l’impression d’être totalement ignare en matière d’évolutions importantes, alors qu’il existe suffisamment de statistiques."

Roser, qui a également étudié la philosophie, n’a commencé qu’en 2011, et son équipe comprend aujourd’hui six personnes. "Écrivez dans votre article que nous cherchons un développeur." Avec plus de 1,5 million de visiteurs par mois, Roser & Co. a de quoi rendre jaloux d’autres sites d’information, alors que le sien ne comprend que des séries austères de chiffres et de graphiques sur l’état du monde, avec des thèmes allant de l’obésité au terrorisme, en passant par le bonheur. Roser est devenu célèbre dans les cercles économiques et est écouté par les grands de ce monde, dont les Nations Unies et la Banque mondiale. Récemment, Bill Gates parlait de lui comme étant "son ‘data nerd’ préféré" et de Our World in Data comme "une mine d’or pour les optimistes impatients comme moi". Le célèbre penseur canadien Steven Pinker s’est beaucoup appuyé sur le travail de Roser pour son best-seller "Enlightenment Now", publié l’an dernier. Et feu Hans Rosling, le très populaire statisticien suédois (décédé en 2017), parlait de Roser comme étant "le Picasso des data".

"Il y a un problème dans la manière dont les gens s’informent et sont informés sur la partie du pays qu’ils ne voient pas de leurs propres yeux."
Max Roser

"En fait, ce n’est pas une forme de communication particulièrement abstraite, comme on pourrait le croire, explique Roser pour justifier sa passion pour les données. En réalité, les données parlent de la vie des gens. La plus grande partie de notre travail porte sur ce qui touche les 7,5 milliards d’habitants actuels de notre planète et les milliards d’autres qui les ont précédés. Et dans certains cas aussi, ce qui attend les milliards de personnes qui nous succéderont. C’est vrai qu’il peut être intéressant d’étudier le parcours individuel des individus. Mais si vous voulez comprendre les milliards de personnes qui forment l’humanité, vous avez besoin de données en grande quantité. Il est très important de savoir ce qui nous arrive. Les données sont également une manière éthique et égalitaire de voir le monde. Nous sommes tous égaux devant la Loi. Les données aident à comprendre ce que vivent les autres humains."

Mais Max Roser est bien conscient du risque qu’il y a à réduire notre civilisation à une série de données chiffrées. "De nombreux aspects importants de nos vies ne peuvent être quantifiés. Nous ne pouvons pas nous limiter aux chiffres bruts. Mais quelle est la solution alternative? Sans données, il est impossible de vérifier l’authenticité ou la signification de certaines choses, alors que nous sommes enclins à vouloir donner des avis sur tous les sujets. Notre langue est d’ailleurs truffée de comparatifs. Nous utilisons souvent des termes comme ‘meilleur’ ou ‘pire’. Mais en l’absence de data, nous ne savons pas ce que cela signifie précisément. Dans ce cas, nous sommes obligés de nous limiter à de vagues hypothèses. Vous n’aimez pas quand le bulletin météo vous dit qu’il fera ‘assez chaud’ ou quand votre patron vous annonce que votre salaire ‘augmentera sensiblement’. Vous exigez des chiffres."

Extrême pauvreté

Roser boit une gorgée de son café "flat white". Peut-il, sur la base d’une aussi importante quantité de données, nous dire si le monde progresse ou non? C’est un débat permanent entre penseurs optimistes et pessimistes. Il est probable que la plupart d’entre nous ne voudrait pas échanger sa propre vie contre celle de ses grands-parents, même si nous parlons souvent du passé comme "du bon vieux temps". En particulier lorsque les actualités auraient plutôt tendance à nous pousser à nous réfugier sous une couverture.

Roser essaie de rester objectif. "On peut difficilement qualifier de négatives l’amélioration de la santé mondiale et la réduction de la mortalité infantile. Le taux d’alphabétisation se situe aujourd’hui à 86%, contre 10% à peine il y a quelques générations. Et les enfants des analphabètes d’aujourd’hui ont un meilleur accès à l’enseignement. Des milliards de personnes sont sorties de l’extrême pauvreté. Et quel que soit le niveau plancher que vous choisissez, le nombre de personnes qui se situent en dessous ne cesse de diminuer. Le monde a beaucoup progressé dans de nombreux domaines importants."

29
%
Les Belges pensent que seulement 29% des enfants de moins d’un an sont vaccinés dans le monde. En réalité, 86% d’entre eux le sont.

"Mais il continue à tourner. Nous ne pouvons pas nous contenter de regarder en arrière et d’être fiers de nous. Personne ne souhaite qu’un enfant sur 25 décède. Si nous prenons uniquement les chiffres actuels, il est facile de penser que le monde est très statique: les gens du nord ont toujours été riches, en bonne santé et bien éduqués, et dans le Sud, c’est le contraire. Mais si vous retournez quelques générations en arrière, vous constatez qu’un endroit comme la Belgique était assez pauvre. Il n’y a aucune raison de penser que les pays pauvres ne pourront jamais atteindre le même niveau que les pays riches. Il faut toujours regarder les deux côtés de la médaille. Certaines choses sont absolument épouvantables, mais dans certains domaines importants, nous avons bien progressé. Et il ne faut pas oublier les risques existentiels de ceux qui viennent de naître. Jusqu’à tout récemment, nous n’avions à craindre que les catastrophes naturelles. Aujourd’hui s’y ajoutent la menace nucléaire et le risque de pandémie."

La conclusion que Roser souhaite tirer avec beaucoup de conviction, c’est qu’il ne faut pas être cynique, car nous pouvons positivement changer le monde à grande échelle. "L’idée que tous nos efforts seront vains, que quoi que nous fassions, ce ne sera jamais assez, et que nous ne pouvons résoudre les anciens problèmes qu’en les remplaçant par de nouveaux: tout cela est faux. Prenez l’éradication de la variole. De nombreux survivants de la maladie étaient marqués à vie et rejetés par la société. Ensuite, grâce au développement d’un vaccin et à la volonté politique, nous l’avons éradiquée dans tous les coins du monde. Certaines estimations indiquent que si la variole existait encore, elle provoquerait 5 millions de morts par an. Tout est donc possible. Mais il ne faut pas se laisser influencer par les cyniques."

Idées fausses

Pendant ses années de recherches en statistiques, Roser a été frappé par l’ignorance des gens en matière de chiffres. "Par exemple, si vous demandez aux Belges de citer le pourcentage d’enfants de moins d’un an qui sont vaccinés dans le monde, la réponse est en moyenne de 29%, alors que le chiffre réel est de 86%. Le pourcentage était déjà supérieur à 29% dans les années ’80. Les gens ont une image du monde qui remonte aux années ’60 et ’70. Ils sont dépassés sur de nombreux plans."

"Les évolutions ne font jamais la une des journaux. C'est ce qui explique notre ignorance"
Max Roser

Il fait allusion aux médias et à l’enseignement. "Nous comptons sur ces deux systèmes pour donner aux citoyens une image correcte du monde. Les actualités portent essentiellement sur ce qui s’est passé au cours des dernières 24 heures, voire des dernières minutes. Mais les grandes transformations, les résultats incroyables, comme la vaccination des enfants, ne s’obtiennent pas en 24 heures. Il faut des décennies. Les évolutions ne font jamais la une des journaux. C’est ce qui explique notre ignorance."

La manière dont les médias relaient les informations contribue également au constat bizarre, mais systématique, que les gens ont tendance à être positifs à propos de leur environnement immédiat, et négatifs à propos de la situation de leur pays ou même du monde: optimisme local, pessimisme mondial. "Demandez-leur ce qu’ils pensent des soins de santé, de la criminalité ou des normes sociales: ils seront très positifs à propos de leur quartier. Mais demandez leur avis sur le pays, et le résultat sera très différent. Si chaque communauté du pays pense que tout va bien chez elle, mais que cela se passe mal chez les autres, c’est qu’il y a un problème dans la manière dont les gens s’informent et sont informés sur la partie du pays qu’ils ne voient pas de leurs propres yeux."

"On pourrait donc en conclure que le travail effectué par les médias n’est pas aussi fantastique qu’on peut l’imaginer. Ils font en sorte que les contrées lointaines aient l’air plus effrayantes que leur propre région. Une autre explication possible, c’est que les mauvaises nouvelles voyagent plus loin que les bonnes. Lorsque nous entendons parler de l’Afrique, c’est toujours en cas de catastrophe ou de conflit. Mais la fin d’une guerre, l’augmentation des revenus et l’amélioration de la santé ne font pas la une des journaux. Beaucoup de choses peuvent s’écrouler en quelques secondes, mais il faut plus de temps pour les reconstruire."

Cela ramène Roser à la raison d’être de ses recherches: le sentiment erroné qu’ont les gens de savoir et de comprendre ce qui se passe dans le monde parce qu’ils suivent les actualités. "C’est tout simplement faux. L’histoire universelle n’est pas la somme des actualités. Il n’y a pas que les catastrophes. La révolution industrielle est née ici, et certains l’ont vécue sans avoir lu la moindre ligne à son propos. À aucun moment les journaux n’ont annoncé sa naissance en première page. Il est inquiétant de constater que tant de connaissances n’atteignent jamais le grand public. On peut donc parler d’échec de notre modèle opérationnel. Les recherches financées avec l’argent public doivent être disponibles pour tous."

Impact

Roser se bat pour ce principe et constate avec plaisir à quel point le travail de Our World in Data peut faire la différence de manière totalement inattendue. Par exemple, les statistiques sur le suicide ont contribué aux actions concrètes d’une ONG en Asie. "Nos données indiquent que les gens utilisent tous les moyens disponibles lorsqu’ils veulent se suicider, des armes aux voitures. Et que les candidats au suicide ne le planifient pas longtemps à l’avance. Lorsqu’ils arrivent au point où ils n’en peuvent plus, le risque augmente qu’ils utilisent une arme qui se trouve à portée de main. Dans certains pays asiatiques, les candidats au suicide avalent des pesticides. La semaine dernière, j’ai appris qu’une fondation allait accorder une bourse à une ONG qui pousse à remplacer les pesticides toxiques par d’autres qui sont aussi efficaces, mais non létaux pour l’Homme. Nos statistiques ont joué un rôle important dans cette décision."

"Récemment, un psychiatre nous a informé qu’il utilisait nos données pour aider les personnes qui avaient des crises d’angoisse. Ces personnes sont tellement submergées de mauvaises nouvelles et par un sentiment de désespoir qu’elles perdent totalement confiance dans le monde. Et d’après le psychiatre, les statistiques globales sur le monde l’aident à montrer à ses patients que de nombreuses choses importantes fonctionnent très bien. Je ne m’y attendais pas."

"On dit souvent que les données brutes n’ont aucun impact sur les gens et qu’ils ne s’intéressent qu’aux histoires, principalement celles de personnes auxquelles ils peuvent s’identifier. Mais si les psychologues estiment que notre travail est utile, alors que demander de plus?"

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