chronique

Lettre à Oprah Winfrey

Cécile Berthaud

Madame l’animatrice,

Vous venez d’ajouter, en une soirée, trois médailles à vos faits de carrière. On vous quitte la semaine dernière, puissante animatrice et productrice, et on vous retrouve cette semaine première lauréate noire à recevoir le Cecil B. DeMille Award, nouvelle icône féministe et citoyenne propulsée présidentiable. Entre les deux, la soirée du 7 janvier, celle des Golden Globes, récompenses pour les secteurs du cinéma et de la télévision aux Etats-Unis. C’est décoiffant. Neuf minutes de discours pour vous, une semaine de discours sur vous. Il faut dire que votre discours avait de l’épaisseur, et que la soirée était réussie. Tous ces invités et toutes ces invitées en noir pour dénoncer les violences sexuelles, à la suite de l’affaire Weinstein. Tout cela avait de l’allure.

Neuf minutes de discours pour vous, une semaine de discours sur vous.

Plus, d’après certains, que la bagarre en règle déclenchée quelques heures plus tard par la tribune signée par cent femmes et publiée dans Le Monde. Les Etats-Unis auraient été le symbole de l’unité, tandis que la France aurait été celui du déchirement. Bon, il ne faut pas comparer des ornithorynques et des canards, hein. Vous êtes bien placée pour le savoir, Oprah, une cérémonie de remises de prix de cette importance est scénarisée, millimétrée, rien n’y est laissé au hasard. C’est un spectacle huilé et rodé. Tandis que dans le fief des coqs (c’est l’Hexagone, je sous-titre pour vous), des femmes, dont Catherine Millet, Brigitte Lahaie, Elisabeth Levy, Anne Morelli (ULB), Catherine Deneuve, se sont jetées dans le débat. Je ne suis pas sûre que vous les recruterez dans votre cabinet aux Droits des femmes si vous êtes présidente.

Je ne cautionne pas leur texte. Mais il a le mérite de mettre sur la table une inquiétude, diffuse bien souvent. Des inquiétudes. Il y a celle du "ça peut aller trop loin", "va-t-on avoir sur le dos la police du ‘bien séduire’ à chacune de nos approches?". Il y a celle du "comment je fais moi maintenant? Je tiens la porte ou je ne tiens pas la porte? J’effleure la main ou pas?" Et c’est normal, parce que ce sont des constructions qu’on a toujours connues, qu’on nous a apprises qui sont remises en cause. C’est perturbant. C’est soudainement massif comme mouvement. On tombe des nues, on ouvre les yeux, on acquiesce, on rejette, les arguments volent dans tous les sens. C’est normal, c’est un débat. Il concerne tout le monde, il soulève moult questions, il a la puissance de la détonation. On est tous à fleur de peau, tendus. Chacun est déstabilisé et quand on est déstabilisé on s’accroche à ses positions. Ou à ce qu’on connaît. Ou aux arguments les plus extrêmes qui sont toujours des poignées plus faciles à saisir.

On est en train de construire de nouvelles relations entre femmes et hommes. Cela ne se fait pas du jour au lendemain. Et cela provoque, c’est inévitable, des conflits. Verbaux. Ca peut être anxiogène. Mais rappelons-nous que ce n’est pas une guerre. Il ne s’agit pas qu’un sexe écrase l’autre. Il s’agit de replacer le curseur au centre, d’atteindre l’égalité. Il y a certaines approches de féministes qui sont maladroites, exaspérantes, c’est vrai. Mais il y en a tellement qui sont brillantes, nourries, équilibrées, profondément pensées. Constructives. Faisons-nous confiance, on est capable de réapprendre.

En matière de possibles, vous êtes, Oprah, un bel exemple.

Cécile Berthaud

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