interview

Etienne Daho, gourou pop

©(c) Pari Dukovic

Dans la galaxie de la french pop, Etienne Daho est cultissime. "Blitz", son nouvel album, prouve une fois de plus son goût de l’audace et du mystère. A 61 ans, Etienne Daho capte bien l’air du temps. Interview.

Il est l’un des rares artistes pouvant truster la couverture d’un magazine féminin comme Grazia. L’un des exceptionnels à qui toute une génération d’aujourd’hui, de Lescop à Lou Doillon, doit quelque chose. Considéré par beaucoup comme étant le parrain de la pop française, Daho vit ce statut avec sérénité.

"Cela signifie que ce que l’on a fait et créé, d’autres s’en servent pour créer à leur tour. C’est ce dont rêve tout artiste. Ce n’est pas être une institution. Et puis, moi, je vois qu’il y a un échange." Daho est de son temps. "Moi, j’aime aujourd’hui. Et je me sers de ce qui était bien, hier, pour le retransformer. Cela ne sert à rien de reproduire des choses existantes. En tout cas, je tente de ne pas recopier le passé."

"BLITZ"

Note: 3/5

De Etienne Daho

Sortie le 17 novembre

En concert le 20 novembre 2018 au Forum de Liège et le 21 novembre 2018 à l’AB.

"Blitz" est, vraisemblablement, son album le plus chargé de références musicales et visuelles, cinématographiques et littéraires. "C’est un condensé de toutes ces choses que je me suis autorisé à incarner. Je me suis fait plaisir. Non pas que je ne l’ai pas fait auparavant mais ici, quelque chose de particulier s’est produit. Je suis incapable de l’analyser pour le moment. Peut-être qu’un jour, je saurai. Souvent, je réalise longtemps plus tard ce que j’ai voulu dire dans certaines chansons. ‘Pop Satori’, ‘Eden’ et ‘Blitz’ sont sous-tendus des mêmes choses. Ils sont nés d’un coup de foudre pour un disque et de la rencontre avec un groupe. Et à la base, c’était des expériences soniques."

Marqué par le rock, sa culture de base, Etienne s’était interdit d’approcher d’autres terrains d’expérience et de jeu. "Je me suis cantonné à la pop pour ne pas avoir de musique codée. La pop permet de tout absorber. C’est une zone de liberté."

L’angoisse de la page blanche, Etienne ne semble jamais l’avoir ressentie. Il n’a jamais connu de longs intervalles à ne rien faire, rien humer, rien créer. "J’avale le monde en permanence. Cela me permet de rester dans une turbine de créativité. Je me sens jeune. En tout cas, plein de vivacité et de vitalité. Et aussi de curiosité."

Ambiances mystérieuses

Si l’on trouve "Blitz" fort dark par rapport à ses précédents albums, Daho, lui, y voit plutôt des ambiances mystérieuses. Il est vrai que le mystère, ça lui va bien. "Blitz" parle aussi des dangers du dehors, avec une évidente référence à la période du blitz londonien durant la Deuxième Guerre mondiale. "Je vivais à Londres pendant toute l’écriture du disque. Et entre le Brexit et les attentats, j’ai trouvé les Anglais hantés par le blitz. On sent qu’un truc a changé. Ils ont été extrêmement protégés durant des années. Et tout d’un coup, ça a changé. C’était excessivement palpable. On vit dans un climat de guerre masquée. Un regard de travers de Trump et de la Corée du Nord et c’est parti. On a cette sensation que ça peut péter. Et en même temps, on éprouve une envie de résistance."

Etienne Daho - Les flocons de l'été

A Paris, au contraire, la vie revient et donc, après un an à Londres, Etienne est retourné y vivre. "Moi, je vais où ça bouge. Je préfère passer mon temps là où ça avance." On se souvient qu’au moment de "Saudade", Etienne était le premier à parler de l’effervescence de Lisbonne. Il capte l’air du temps. Et forcément, il va vers cela. A la place de pop star, Daho aurait pu être gourou des trenditudes, des tendances.

L’âme de Syd Barrett, l’un des fondateurs de Pink Floyd, plane sur "Blitz". "C’est le premier album que j’ai acheté quand j’avais douze ans. J’ai eu un véritable coup de foudre. Par la suite, c’est le personnage de Syd Barrett qui m’a fasciné. Comment il a inventé quelque chose. C’est phénoménal d’être un guide pour les autres, d’être celui qui a imaginé des trouvailles guitaristiques invraisemblables. Et à 23 ans, il a laissé tomber. Est-il parti parce qu’il ne souhaitait pas que Pink Floyd devienne un groupe à tubes? Est-ce que ce sont les drogues qui ont fait exploser un problème préexistant? J’ai rencontré des gens de son entourage, dont sa sœur, personne ne peut répondre. C’est comme pour Marilyn Monroe. Cela interroge sur la pureté et la vulnérabilité de l’artiste."

Marlon Brando

Cependant, ce n’est pas le beau visage de Syd Barrett auquel on pense en voyant la pochette de "Blitz". Non, on pense plutôt à Marlon Brando tel qu’il apparaissait dans "Sur les quais", le film qui l’a lancé en 1954. Etienne Daho a choisi d’adopter pour ce shooting la dégaine de Brando. Sait-il, lui, ce qui fait qu’un acteur ou un chanteur devient une icône traversant les décennies? "C’est l’incarnation de fantasmes forts. Marlon Brando a un charme assez trouble qui séduit les femmes comme les hommes. Monroe, c’est pareil." Et les icônes naissent-elles encore aujourd’hui? "Internet peut créer des fantasmes à effet rapide. On peut moins rêver sur les gens aujourd’hui parce que l’effet est quotidien. Pour moi, Arnaud Valois qui joue dans ‘120 Battements par minute’ est assez iconique." Dès qu’il pense à ce film, Daho s’emballe. C’est sûrement son film de l’année et au-delà. Il l’aime parce qu’on n’y voit pas de téléphone portable, pas d’ordinateur, pas de gens déconcentrés. "Ce sont des gens qui sont ensemble, qui s’engueulent quand ils ne sont pas d’accord mais réussissent à faire quelque chose qui les dépasse. C’est un film de génération." Dans son élan hyper généreux sur ce film de Robin Campillo, Etienne Daho cite "Heroes" de Bowie. Car c’est un hymne qui s’applique bien aussi aux deux héros de la saga d’Act Up que relate "120 Battements par minute".

"Je me suis cantonné à la pop pour ne pas avoir de musique codée. Cela permet de tout absorber, c’est une zone de liberté."

L’expo Daho

Initiateur, instigateur et investi d’une expo intitulée "Daho l’aime pop" qui occupera la Cité de la Musique, à Paris, du 5 décembre à fin avril 2018, Etienne Daho dévoile sa passion pour la photo. "Je fais des photos depuis l’âge de onze ans. Ce sont surtout des portraits. J’ai ainsi photographié la nouvelle scène pop. Je me suis retrouvé avec une quarantaine de portraits que la Philharmonie de Paris m’a demandé d’exposer. Finalement, on a opté pour un projet plus opulent où je suis le narrateur de 70 ans de pop française. Cela part de Charles Trenet à tous les gens d’aujourd’hui. C’est ma pop à moi et non un catalogue global."

©rv doc

Outre les portraits, l’expo présentera une salle juke-box avec les titres les plus emblématiques de la french pop selon Etienne Daho. Partager, transmettre, mettre en lumière, autant de choses contenues dans ce nouveau projet fort éloigné des expos à la gloire d’un seul artiste ou groupe. Parmi les 200 portraits d’artistes pop, quelques Belges comme Polyphonic Size et Lio.

Ce qu’il aime dans la nouvelle vague pop qu’il valorise dans son expo, c’est son côté décomplexé. "Ils n’ont pas ces cloisonnements que j’ai subis quand j’ai commencé. A savoir, c’est de la variété, c’est de la pop. J’étais tout le temps en train d’essayer de me justifier. Et j’ai dit que je faisais de la pop pour me tirer d’affaire."

En concert le 20 novembre 2018 au Forum de Liège et le 21 novembre 2018 à l’AB.

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