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interview

"Ce sont les fans qui ont assassiné le rock"

©Photo News

Le rock mène à tout. Même à la création d’un empire. 42 ans après la création de Kiss, Gene Simmons publie un manuel d’économie appliquée. Et se livre sans fard, quitte à cracher sur ses fans.

Derrière sa basse, Gene Simmons peut vomir les flammes de l’enfer. Face à son banquier, le New-Yorkais au masque de "démon" plaide pour une morale ultralibérale. Son manuel d’économie "Me, Inc." cartonne outre-Atlantique. C’est qu’à près de 66 ans, le fondateur de Kiss n’a rien perdu de sa malice de gamin effronté, ni de son sens des affaires. Désormais, le groupe pèse 100 millions d’albums et tourne comme une multinationale: minigolf à Las Vegas, chaîne de restauration, préservatifs, cercueils… près de 5.000 produits dérivés portent sa griffe. En 42 ans de carrière, Kiss est devenu la plus grande marque déposée de l’histoire du rock.

©© Eric Gaillard / Reuters

Juste derrière Mickey, Coca-Cola et Superman. Les mauvaises langues diront que Kiss n’arbore désormais son célèbre maquillage que pour cacher les marques du temps, mais celles-ci n’ont pas encore altéré leurs facultés intellectuelles. Alors qu’un bras de fer oppose plateformes de streaming et quelques grandes pointures de la musique, le bon Gene, cerveau financier de la bande, tombe le masque, hurle sur les fans et se livre sans fard dans les coulisses du Graspop Metal Meeting, à Dessel.

Kiss est né en 1973, en pleine frénésie "glam-rock". A l’époque, qu’est-ce qui vous distinguait des autres groupes?

Les autres groupes étaient stupides. Ils voulaient la gloire, les drogues et les nanas. Moi, je voulais du cash et des gonzesses. Dans cet ordre, très précisément. Parce que sans argent, tu n’as pas de nanas. Sans argent, tu n’obtiens rien. Même Dieu passe son chemin. Compris? (En français dans le texte, NDLR.)

Vous êtes sans doute le seul rockeur à n’avoir jamais bu une goutte d’alcool… Même à l’époque, vous n’avez jamais été tenté?

Non, je n’ai jamais été saoul ou drogué volontairement… Sauf quand je me rends chez le dentiste, mais c’est autre chose. La sobriété a du bon: pendant que tous les mecs allaient se bourrer la gueule et se défoncer, j’en profitais pour me taper leurs gonzesses… La vie est une course. Il ne faut pas déconner. C’est pour ça qu’à 66 ans, ma main tremble moins que la vôtre. Regardez! (Il tend la main.)

Avec vos costumes en cuir et vos paillettes, vos râles incendiaires et votre pyrotechnie, Kiss reste l’un des shows les plus démesurés de l’univers rock. Qu’est-ce qui vous en a donné l’idée?

On était fatigués de voir des concerts de groupes folk, avec des types assis par terre, une guitare acoustique entre les mains, qui vous faisaient payer le ticket au prix fort. Alors, il a fallu trouver un concept… Nous étions juste quatre gamins des rues de New York avec cette grande idée: créer le groupe que nous n’avons jamais vu sur scène. Quarante-deux ans plus tard, vous pouvez jouer au minigolf Kiss à Las Vegas, regarder un match de foot US des Los Angeles Kiss ou partir en croisière Kiss dans les Caraïbes. Vous pouvez même coller un timbre Kiss sur votre carte postale! C’est pas génial?

Avec Kiss, vous avez été parmi les premiers à faire du merchandinsing. Était-ce nécessaire pour survivre dans l’industrie du disque?

Nous n’avions aucune expérience à nos débuts. Mais dès les premiers shows, nous avons remarqué que nos fans faisaient leurs propres t-shirts. Avec un peu de colle, ils ajoutaient des paillettes sur le logo "Kiss". Alors, on s’est dit que si c’est ce qu’ils veulent, autant le leur donner! C’est la pierre angulaire de toute stratégie marketing: donner aux gens ce qu’ils veulent.

Même des cercueils?

Eh ouais! Des préservatifs, des cercueils… Kiss vous fait jouir pour mieux vous accompagner dans l’au-delà!

Si vous êtes un "démon" sur scène, vous savez sortir des dents de requin dès qu’il s’agit d’argent. Qu’est-ce qui vous excite tellement dans le gain?

La même chose que vous… Si vous gagnez 100 millions d’euros à la loterie, vous êtes heureux, non? Pour moi, c’est pareil. Sauf que j’ai plus de 300 millions sur mon compte. Je suis un gars très heureux.

D’accord, mais pourquoi vouloir encore plus? Vous êtes accro?

Ce n’est pas l’argent en tant que tel qui m’attire, mais le fait de jouer le jeu. L’argent, c’est un jeu. Ça donne la mesure de votre réussite. C’est comme gagner une médaille aux Jeux olympiques. Quand vous travaillez dur, les juges vous attribuent de bons résultats. Au plus élevé est votre score, au mieux vous êtes classé. Les hommes les plus puissants du monde – Carlos Slim, Bill Gates, Warren Buffett – se lèvent tous les matins pour aller travailler. Et ils font de l’argent… Ils créent plus d’emplois, contribuent à la société grâce à la philanthropie… Il n’y a que les mauvaises décisions qui coûtent de l’argent.

Vous venez de publier un livre, "Me, Inc.", édité à la manière d’une bible d’hôtel américain. Pourquoi ce titre mégalo?

Tout est une "marque"… Seulement, les gens ne le comprennent pas. Dès qu’un groupe vend un t-shirt, il devient une marque. Je suis une marque. Même vous, vous êtes une marque. Votre réputation vous précède. Alors, si vous êtes un pauvre con, ça se sait. Mais si vous dites ce que vous pensez et faites ce que vous dites, votre marque est bonne. Si vos services sont bons, vous êtes payé. Si vous fournissez un travail remarquable, vous serez payé encore plus. Si plus de deux personnes veulent vous payer pour le même boulot, votre prix monte… C’est ça le capitalisme!

Parmi vos conseils, vous dites qu’"il vaut mieux être une pieuvre qu’un poisson, car si vous perdez un tentacule, vous pouvez vivre avec les sept restants"… Vous vous êtes déjà planté?

Je me plante tous les jours. Henry Ford aussi s’est mis en faillite. Tous les gros hommes d’affaires ont connu l’échec à répétition, ce qui les a menés au succès. Mais vous savez, le business, c’est l’école de la vie. J’ai été enseignant dans une école primaire. Mais tout ce que j’ai enseigné à ces gosses n’a jamais eu aucun sens. Bien sûr, vous pouvez suivre des cours pour devenir ingénieur du son, médecin ou avocat. Mais aucune école ne vous apprend à gagner de l’argent. Les milliers de gens qui viennent nous voir en concert ne savent pas ce dont il est question dans la vie. Ils ne savent pas ce que ça signifie de payer des taxes, ce qu’est une hypothèque ou un leasing… Ils ne savent pas à quel âge ils devraient se marier et combien ça va leur coûter! Ils ne pensent pas qu’ils vont sans doute devoir divorcer. S’ils ont un enfant, ils n’anticipent pas le fait qu’il va falloir débourser entre 500.000 et 1 million d’euros pour l’élever jusqu’à sa majorité. Le livre est traversé par une idée très simple: la vie vous donne des choix. Tant que vous ne vivez pas en Irak, en Iran ou en Afghanistan, vous êtes libre de vous marier à 20 ans ou à 50. Ce qui est bien plus raisonné, parce qu’à ce moment-là, tout l’argent que vous générez est pour vous.

Vous avez quitté Israël à l’âge de 8 ans pour vivre le "rêve américain". Pensez-vous qu’un parcours comme le vôtre soit encore possible de nos jours?

Le "rêve américain" n’a jamais été aussi réaliste! Ces 5 dernières années, l’Amérique a créé plus de milliardaires que jamais auparavant… Mais, pour les nouveaux groupes de rock, c’est devenu invivable. Les jeunes groupes sont incapables de vivre de leur musique. Parce qu’il y a trop de téléchargements et de partages gratuits. Le rock n’est pas mort de cause naturelle. Il n’a pas disparu en raison de son grand âge. Il a été assassiné. Ce sont les fans qui l’ont assassiné. Ils ont volé l’argent qui revient aux artistes. Moi, ça ne m’affecte pas parce que je suis riche. Mais si j’avais 20 ans aujourd’hui, je n’aurais aucune chance.

Pourtant, en 2014, les revenus de la musique numérique étaient plus importants que ceux du disque aux États-Unis… C’est bien la preuve que l’industrie du disque parvient à s’adapter, non?

©doc

Si un album est vendu au travers d’une maison de disque, je vais toucher 2,5 ou 3 dollars. Si je le vends par mes propres moyens, je toucherai entre 10 et 18 dollars. Mais pour une chanson écoutée sur Spotify, l’artiste ne touche que 7 cents… Vous savez, sur les 30 années qui ont suivi la naissance des maisons de disques, entre 1958 et 1988, il y a eu Elvis, The Beatles, les Rolling Stones, Led Zeppelin, Jimi Hendrix. Tous les grands: Genesis, ZZ Top, AC/DC, U2, Metallica, Madonna, Michael Jackson, peut-être même Kiss… De 1988 à nos jours, donnez-moi seulement cinq noms. Où est le nouveau Black Sabbath? Où sont les nouveaux Beatles? Les seuls groupes qui parviennent à remplir des stades sont des groupes de vieux. L’industrie est foutue. Parce qu’il n’y a plus de maisons de disques pour soutenir les jeunes talents. Résultat: ceux qui sont censés prendre la relève sont obligés de vivre chez leur mère et composer avec de petits boulots. Et ça me brise le cœur, car il devrait toujours y avoir de nouvelles générations de groupes musicaux.

"Me, inc.", de Gene Simmons, éd. Harper Collins, 2014, 224 pages, 18 euros.

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