Kinan Azmeh, l'artiste pare-balles

©Piotr Połoczański

Contre les horreurs de la guerre en Syrie, le clash des civilisations, l’érection de murs: une clarinette… Celle de Kinan Azmeh, qu’il fait dialoguer le 3 juin avec l’ORCW

Il y a beaucoup de choses que la musique ne peut pas faire. Ma clarinette ne peut pas arrêter une balle, libérer un prisonnier politique. Elle ne peut rien contre toutes sortes de violences. Mais ce qu’elle sait faire, c’est inspirer les gens, ouvrir leur esprit. Et cela, heureusement, c’est contagieux." Alpagué le 21 mars dernier à Bozar, juste avant le concert d’hommage aux victimes des attentats de Maelbeek et de Zaventem, l’exceptionnel clarinettiste syrien vivant à New York, Kinan Azmeh, livrait tout de go sa profession de foi.

Hewar & Orchestre Royal de Chambre de Wallonie

Samedi 3 juin (20h), à Bozar (salle M)

02 507 82 00 — www.bozar.be

Il a eu tout le loisir de la peaufiner. Une semaine après son arrivée à New York, en 2001, où il venait décrocher un diplôme à la prestigieuse Juilliard School of Music, Al Qaïda émasculait Big Apple et coupait le monde en deux camps. Depuis, il rejoint la cohorte des ressortissants de pays suspects chaque fois qu’il revient de tournée et atterrit à "JFK". Il en a même fait une composition – "Airports". Et cela continue; même depuis qu’il a obtenu sa "green card" et un visa spécial pour "étrangers disposant de qualités exceptionnelles."

La situation ne change pas. "Seule la liste des pays change", sourit-il en référence au "Travel Ban", le fameux décret anti-immigration de Donald Trump qui lui a valu son quart d’heure de célébrité fin janvier. Il s’est retrouvé bloqué à Beyrouth, son avion en rade, mais bien entouré. De Mohammed Ikoubaân, notamment. Le patron de Moussem, centre culturel nomade basé à Bruxelles, avait découvert Kinan Azmeh quatre ans plus tôt et jouera les entremetteurs pour le concert du 21 mars, et pour celui du 3 juin, toujours à Bozar. L’artiste y revient avec son trio Hewar ("dialogue") et l’incorporera aux cordes de l’Orchestre Royal de Chambre de Wallonie alors que tout à côté, la finale du Concours Reine Élisabeth entrera dans sa dernière ligne droite…

Kinan Azmeh & Morgenland Chamber Orchestra

"Il n’y a rien de pur, rien de séparé", affirme-t-il encore. "Entre l’Est et l’Ouest, où est la ligne de démarcation? Il n’y a pas de frontière entre le jazz, l’improvisation et le classique. C’est un continuum." Mais Kinan Azmeh récuse tout autant la notion de "melting pot". "On exagère avec ça: quand vous fusionnez des couleurs, vous n’obtenez que du brun. Personnellement, je veux voir les différentes couleurs et choisir celles qui vont me guider."

Ainsi son jeu réussit-il l’agrégation singulière entre la pureté d’émission et la grande maîtrise qu’il doit à sa fréquentation assidue de Mozart, les rythmes sinueux du free jazz, sa grande passion, et les saveurs camphrées des harmonies orientales qui constituent son socle culturel. Kinan Azmeh retrouvait d’ailleurs à New York la diversité qu’il avait connue dans sa jeunesse à Damas.

Il naît en 1976 dans ce qui était alors un petit centre cosmopolite, riche d’une longue tradition musicale classique et enrichi de musiques arabes, kurdes, arméniennes. "On baignait là-dedans et cela faisait partie de la ‘fabrique’culturelle de la ville." Il décrit sa famille comme très ouverte et poreuse aux influences: "Il suffisait d’aimer quelque chose pour pouvoir l’apprendre. Mes parents ne catégorisaient rien. Et je continue à penser comme eux: la culture doit appartenir à tout le monde."

"Affronter le silence pour produire un son, quand l’air devient note, cela me fascine toujours. Car le statu quo du son, c’est la mort".
Kinan Azmeh

Improvisation

Cette idée, l’artiste l’a coulée dans sa démarche artistique qu’il lie intrinsèquement à l’art d’improviser.

"La musique est l’un des rares langages où l’on peut tout à la fois s’entendre et parler. C’est une plate-forme égalitaire où chacun sent immédiatement qui accompagne et qui guide. Vous vous ajustez en permanence, naturellement", décrit-il. Et dans l’improvisation, le mouvement de chacun devient le modèle de l’autre, et réciproquement, jusqu’à fonder une harmonie commune. Ensemble, des improvisateurs chevronnés réussissent ainsi à se projeter dans un futur partagé et à créer une nouveauté qu’aucun d’eux n’aurait pu prévoir. "Il y a quelque chose de l’ordre de la foi et de l’action qui survient", dit-il.

Kinan Azmeh ne pouvait que rencontrer l’immense violoncelliste Yo-Yo Ma qui depuis 1998 fait dialoguer sans relâche les musiciens occidentaux et leurs collègues orientaux. C’est le fabuleux "Silk Road Project" qui fait mentir, depuis, le "Clash des civilisations" prophétisé par Samuel Huntington. Incorporé depuis 5 ans au cœur de cet ensemble, le clarinettiste explore inlassablement les conditions de la rencontre avec l’autre. Autant d’antidotes à la polarisation effrayante de notre monde. "Le Silk Road, c’est une collection de méthodes pour réussir à faire dialoguer ensemble des musiciens d’horizons très différents!", s’enthousiasme Kinan Azmeh.

Ainsi peut-il livrer son combat le plus intime. "C’est quelque chose d’extraordinaire qui m’envahit à chaque fois", lâche-t-il avant de clore l’entretien. "Affronter le silence pour produire un son, quand l’air devient note, cela me fascine toujours. Car le statu quo du son, c’est la mort. Qu’il s’agisse d’une symphonie de Mahler ou d’un morceau pop, il faut résister contre quelque chose; c’est comme faire du bouche-à-bouche à quelqu’un pour le ranimer. Le souffle, c’est la vie: sans lui, ma clarinette ne serait plus qu’un vulgaire bout de bois."

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