interview

"Le punk est mort, il n'a jamais trouvé d'héritiers"

©© Parlophone/WarnerMusicGroup

Symbole de l’éternel pop britannicus, Paul Weller, l’ex-leader de Jam, a fait salle comble ce samedi, à l’AB. Rencontre avec un ouvrier du rock, toujours en colère.

Avec le tranchant d’une lame, la rapidité d’un direct au foie, Paul Weller, plus malin que la moyenne de la génération 76-77, a su arrêter The Jam au bon moment. Son trio avait fait le tour du punk, version mod, en six ans, six albums et pas un seul raté. Depuis, l’ado effronté du quartier de Woking, l’une des plus tristes banlieues de Londres, est devenu une institution outre-Manche, en tant que Modfather (emblème de la culture mod) ou parrain du "dad rock" (le rétro-rock dont Oasis  et Blur se sont fait les champions). A côté des jeunes pousses, Weller pourrait passer pour un troubadour déphasé, ou un propriétaire foncier gérant son " estate ". Il n’en est rien.

En bientôt 40 ans d’une carrière erratique, inégale, partagée entre une obsession pour la soul américaine, le songwriting d’un Ray Davies, et le souci de capter les sons du moment, Paul Weller ne cesse d’attiser le feu, renouvelant toujours un peu plus sa palette stylistique. Et lorsqu’il trouve la bonne inspiration, comme avec la plage titre de l’album à paraître le 15 mai, cet ancien alcoolique allonge sur la table… une chanson qui vous tue en douceur. Rencontré à Bruxelles, dans les coulisses de l’Ancienne Belgique, que Weller a rempli le 18 avril, le chanteur-guitariste resplendit en jeune homme en colère de 57 ans. Et, sous le vernis de l’icône du rock, on découvre un homme qui a mieux que la "classe", la soul. 

Votre nouvel album Saturn’s Pattern sonne à des années-lumière de The Jam et de Style Council. Comment le décririez-vous?

Je cherchais à atteindre quelque chose d’unique et d’original. Ce qui est assez difficile. L’histoire du rock est déjà tellement riche et peuplée... Mon défi a été de trouver un son, une couleur qui fasse XXIe siècle. Sans me retourner sur le passé. Alors, je ne sais pas si j’ai réussi... C’est au public de prononcer le verdict. Mais, même si l’on y trouve différentes influences, je crois que c’est une forme moderne de musique psychédélique. S’il ne devait y avoir qu’un concept, ce serait d’emmener les gens dans une ballade sonique. Un trip aux confluents de la pop, du rock progressif et de la soul. 

Dans votre Grande-Bretagne natale, vous êtes une sorte de monument national, un homme qu’on range entre Paul Smith et Ray Davies. Mais, malgré tout, vous n’avez jamais réussi à conquérir pareillement l’Amérique et le Vieux continent. Ça ne vous énerve pas ?

Non, mais j’avoue que c’est un peu la honte... On me demande souvent si mes chansons parlent trop d’Angleterre, d’une certaine "boring England" qu’on secoue dans tous les sens par son col amidonné. Comme si je dédaignais tout public étranger à mon petit monde pas très moderne...

Né en 1958 à Woking, en Angleterre, Paul Weller forme The Jam en 1972.

Quand, début 1977, les Jam enregistrent leur premier 45 tours ("In The City"), Paul Weller n’a guère plus de dix-huit ans.

En 1983, Paul Weller s’associe avec le claviériste Mick Talbot et forme le Style Council. Le duo se sépare en 89.

En 1995, "Stanley Road", son troisième album solo, le rétablit au sommet de sa popularité (1,5 million d’exemplaires vendus).

Au même moment, OasisBlur, Ocean Colour Scene ou Cast élisent Paul Weller parrain du nouveau rock britannique.

Le 15 mai sortira "Saturn’s Pattern" (Parlophone/WEA), son douzième album solo.

Mais ce n’est pas le cas. Je crois, au contraire, que je prends musicalement plus de risques que la majorité des nouveaux groupes. Et, de plus en plus de gens perçoivent une portée plus universelle dans ce que je fais. La preuve, c’est que je reviens presque chaque année en Belgique. En fin de compte, nous sommes tous des étrangers dans le même monde. Mais si la musique est bonne, elle permet de nous unir dans ce partage. 

Les gars d’Oasis, de Blur et même les Arctic Monkeys ne jurent que par vous. Ce statut de "Modfather", parrain de l’éternel pop britannicus, ça ne vous angoisse pas?

Je n’y pense jamais, parce que ça n’entre pas dans ma conception du monde. Me réveiller le matin en me disant que je suis un gourou, ça ne mène à rien. Et puis, ça me vieillit... (rires)! Mais si j’ai pu inspirer ou influencer qui que ce soit, c’est pas mal pour un fils de maçon! Mais c’est cet échange permanent, cette fluidité, qui rend la matière musicale si intéressante. Moi-même, j’ai été inspiré par d’autres. Cela dit, pour être honnête, je suis trop occupé à travailler sur mes propres morceaux que pour me soucier de mon éventuel héritage artistique. La vérité, c’est que j’essaie toujours d’avoir une chanson d’avance. Alors, si j’ai la chance de vivre jusqu’à 65 ou 70 ans, peut-être que je prendrai le risque de regarder en arrière. Mais pour le moment, je suis trop occupé. 

Des héros de la génération punk britannique, vous êtes le seul à être demeuré actif. Cette éthique ouvrière, jamais reniée, est-elle l’un des secrets de votre longévité?

Pour moi, le punk, ça n’a été qu’un moment qui n’a duré que deux ans tout au plus. Car après 76-77, c’est devenu "bullshit". Mais à cet instant-là, le punk s’inscrivait parfaitement dans le ton du moment et dans le cours de l’histoire. Il avait son importance en tant que catalyseur pour toute une génération. L’attitude punk, les rythmes, les guitares incisives et les textes correspondaient à une réalité sociopolitique et économique en Angleterre, parce qu’ils mettaient en scène les personnages et les situations du quotidien. A l’époque, je n’avais que 17 ans. Et j’avais le sentiment que c’était justement le bon moment, pour ma génération, de faire sa " révolution ". Mais ça s’arrête là. Les Sex Pistols n’ont sorti qu’un album, les Clash sont devenus un groupe de rock américain... Le punk est mort. Il n’a jamais trouvé d’héritiers. 

À l’époque, vos chansons dénonçaient avec virulence les contradictions du système. Vous étiez contre Thatcher, contre l’austérité, contre le chômage... Avec le recul, vous n’avez pas l’impression que l’histoire se répète?

Si, totalement, mais je ne pense plus à la politique. Le monde est devenu tellement corporate qu’il est dominé par le marketing, les ventes et les cours de la Bourse. C’était déjà le cas dans les années septante, mais à l’époque, l’ennemi était clairement désigné: c’était Thatcher et le néo-libéralisme.

En 40 ans de carrière pro, Paul Weller a produit plus de 25 albums, naviguant entre le rock, le jazz et la soul. ©© Parlophone/WarnerMusicGroup

Entre-temps, quelque chose à implosé. C’est devenu très complexe. Au point qu’aujourd’hui, on est incapable de dire qui est bon et qui est mauvais. Toutes les multinationales et les politiciens se ressemblent. Les pistes sont brouillées. Et je crois que pour beaucoup de personnes, il est devenu très difficile de savoir sur qui être en colère. 

L’Angleterre est à la veille de nouvelles élections. Vous savez pour qui vous allez voter?

Les gens ne sont plus politisés en Angleterre. Et les groupes de musique, encore moins. Il y a une sorte d’apathie générale qui traverse la société. Moi-même, j’avoue en être atteint. Donc, personnellement, je n’irai pas voter. J’en suis incapable, parce que le système est pourri. Et, peu importe qui sera élu, cela ne va rien changer. La plupart des gens refusent de voir l’image dans son contexte élargi, mais les gouvernements ne sont plus que des marionnettes articulées par ceux qui détiennent le vrai pouvoir. 

En tant qu’artiste, vous n’éprouvez plus le besoin de dénoncer le système?

Si, mais seulement si cela me vient naturellement. Pour moi, écrire une chanson politique aujourd’hui, ça partirait du même sentiment que j’avais 35 ans plus tôt. Je ne ferais que repeindre les mêmes idées. Parce que je crois que peu de choses ont vraiment changé, si ce n’est en surface. La société n’a jamais été aussi obsédée par la célébrité et l’argent facile. Les grandes corporations y sont pour beaucoup. 

Aujourd’hui, toutes les marques estampillées "mod", comme Ben Sherman ou Fred Perry, appartiennent aussi à des multinationales. Et pourtant, cela ne vous a pas empêché, il y a quelques années, de sortir une gamme de polos avec la marque Fred Perry. C’était pour des raisons commerciales?

Non, je voulais juste qu’ils ressortent exactement les mêmes polos que je portais quand j’avais douze ans, en 1971. J’ai participé au design et, bien entendu, ils m’ont payé. Mais je ne l’ai pas fait pour l’argent. Je voulais juste faire mes propres "Fred Perry"! Contrairement au punk, le mouvement "mod" ne meurt jamais. Il disparaît un moment, devient underground, et puis refait surface. J’ai été surpris de remarquer que ces dernières années, même des kids de 16-17 ans commençaient à se réapproprier cette culture. Mais je crois que la raison pour laquelle ça traverse les décennies, c’est que ça s’adapte et se réinvente.

"Les Sex Pistols n’ont sorti qu’un album, les Clash sont devenus un groupe de rock américain… Le punk est mort. Il n’a jamais trouvé d’héritiers."
Paul Weller
Auteur-compositeur, ex-leader de The Jam

En 1989, quand votre second groupe Style Council a rendu l’âme, vous avez failli toucher le fond… Qu’est-ce qui vous a permis de rebondir?

J’ai dû rebondir pour des raisons purement pratiques. Mon père, qui était aussi mon manager, m’a ouvert les yeux. Je n’avais plus d’argent, il fallait refaire de la scène, mais je n’en avais vraiment pas envie. Je me disais que j’avais tout fait, obtenu plein de succès pour me crasher lamentablement… Il m’a fallu du temps pour accepter de tout recommencer. Après Style Council, je me suis retrouvé à jouer dans des endroits paumés, face à 100, 200 personnes. Ça a été l’expérience la plus humiliante de ma vie. Mais avec le recul, c’est la meilleure chose qui ne me soit jamais arrivée. Ça m’a appris l’humilité! On ne peut jamais capitaliser sur son passé. Et on ne peut jamais prétendre être aussi bon que son dernier album ou son dernier concert. Mais depuis, je me suis rabiboché avec ma six corde, réconcilié avec mes pulsions rock et le groove noir. Et je crois que le public a suivi. 

Vous allez avoir 57 ans cette année, dont 40 ans de carrière pro. Un passage difficile à négocier pour la plupart des rockers… Avez-vous le sentiment d’être toujours cet adolescent énervé ou celui d’être un "dad-rock"?

Quarante ans de carrière, ça paraît long, mais tout s’est passé si vite… Je crois que j’ai enfin atteint une forme de maturité, mais il m’a fallu du temps pour l’acquérir. Je suppose que ce sentiment de bonheur ne vient qu’avec l’âge.

©© Parlophone/WarnerMusicGroup

J’avais à peine 17 ans quand on a formé The Jam. Je n’appréciais pas mon travail de la même manière à mes débuts. J’étais trop stupide, trop arrogant. Mais j’aime beaucoup cette manière de vieillir, de profiter du temps avec ma famille, d’une journée ensoleillée, sans jamais me poser. J’ai constamment des envies d’innovations. Et ça me plaît. Mais ne me demandez pas quelle gueule j’aurai quand j’aurai atteint la foutue soixantaine! 

Les Who vont rejouer ensemble cet été à Hyde Park. Si même Kate Bush est capable de réussir son comeback, n’avez-vous jamais été tenté de reformer The Jam?

Jamais. Même si on m’a déjà proposé une montagne de fric pour le faire... The Jam appartient à un moment de l’histoire. Et chacun de nous a vraiment apprécié ces instants. Mais on ne peut pas recréer le passé… C’était une machine à singles. On nous guettait. On alignait les pochettes. On poussait le son. Mais il fallait que ça s’arrête. La seule raison qui pourrait me faire changer d’avis, c’est qu’on nous garantisse que le retour des Jam fera planer la paix dans le monde et nourrira la planète… Mais je ne crois pas aux contes de fées (éclats de rire)!

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