interview

Ryley Walker | American troubadour

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Virtuose du fingerpicking, Ryley Walker se produira bientôt en Belgique. Héritier d’une tradition folk légendaire et souvent britannique, le jeune Américain amoureux des vieux vinyles, a pourtant, en l’espace de trois albums, trouvé son style et surtout sa voix.

Ryley Walker, héritier de la tradition folk, avant de chanter, était d’abord pur guitariste. Franchir le pas et trouver sa voix n’a pas été de soi. Car, pour lui, le contenu importe. Il lui a fallu du temps pour se "prendre au sérieux" en tant que chanteur à texte. "Pas pour gueuler au sein de mon groupe punk, raconte-t-il, mais pour chanter, de belle manière, de jolis mots. Car mon désir était que ce soit la plus belle partie de mon travail musical: les mots et le chant… Surtout lorsque vous n’utilisez que la guitare et la voix justement." (Il rit.)

Les amours défunts sont-ils une source d’inspiration pour vous?
M...! C’est une inspiration pour tout le monde: Shakespeare, Homère, ou James Joyce… Cela touche tout le monde où que l’on soit sur la planète… Peu importe qu’on ait 5 ou 80 ans.

"Il est important d’avoir une palette de sons très large, de pousser les murs."

J’ai lu qu’on trouvait chez vous des influences de David Sylvian?
Je l’apprécie énormément, notamment durant sa période avec Japan, un excellent groupe. Leur musique était luxuriante, sorte de paysage sonore… un peu comme Talk Talk et Mark Hollis. J’aime leur spatialité, l’espace qu’ils laissent entre les notes et la voix magique de David Sylvian. Mais j’apprécie aussi son travail en solo aussi, comme "Down to earth" et "The secret of the beehive"…

Il plane une influence jazz sur votre album. Vous connaissez Philip Catherine ou Django Reinhardt?
Je connais le premier cité. Mais quiconque s’oppose au statu quo, aussi bien en musique que dans d’autres formes d’art, m’influence et m’intéresse

Ryley Walker - The Roundabout

 

Et le skiffle?
Oui, c’était une musique traditionnelle de La Nouvelle-Orléans, blues, jazz et folk à la fois, qui incorporait des instruments bricolés et ensuite, dans les années 50, en Angleterre, une façon de jouer de la guitare acoustique, notamment de pincer les cordes. Un truc de teenagers, de groupes de reprises de l’époque.

Vous connaissez le skiffle malgré votre jeune âge, alors que même les plus âgés souvent n’en connaissent rien…
Oui, ce fut une niche musicale, pour un temps très court, pour les jeunes de l’époque.

D’où vous vient cette fascination pour ce style daté?
Pas de mes parents en tous cas: mon père est employé, ma mère travaille dans un supermarché, rien de très musical. N’importe quelle star anglaise de la folk music a commencé avec un groupe de skiffle, style très primitif et fun. Pas qu’eux d’ailleurs: les Beatles débutèrent avec ce style...

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Votre musique paraît d’ailleurs plus anglaise qu’américaine?
C’est en partie vrai, mais c’est ma voix, mon style propre qu’on peut entendre sur "Golden Sings that have been sung". Les deux albums précédents témoignaient d’une plus grande influence de la folk et du rock anglais… et se révélaient quasi pastoraux.

Un peu à la Fairport Convention?
Que j’adore, comme Robert Plant notamment. L’album "Raising Sand" en duo avec Alison Krauss, produit par T-Bone Burnett, est une merveille: un succès public et critique. Je suis également un grand fan de Led Zeppelin, notamment du "III", et du morceau "Tangerine": un chef-d’oeuvre…

Vous êtes plus Tim Buckley ou Tim Hardin?
J’aime Tim Buckley pour son approche complètement folle de la musique. Personne ne sonnait comme lui. Beaucoup d’artistes sonnent comme Tim Hardin, mais personne ne se révèle aussi sincère, honnête, triste et déchirant que lui… Bref, je chéris les deux pour des raisons différentes. Mais au final, si vous me mettez un revolver sur la tempe, je finirais par choisir Tim Buckley.

Et Jeff?
J’apprécie surtout la voix de Jeff Buckley, bien que le son de ses albums soit merdique… Ses chansons sont magnifiques, mais les morceaux sonnent un peu comme du Pearl Jam ou Soundgarden, très années nonante. Ringard quoi!

Vous connaissez l’oeuvre de Robert Wyatt?
Oui, j’adore Soft Machine et le travail solo de Wyatt, mais je n’arrête pas d’écouter l’album éponyme de Matching Mole, le groupe qu’il a fondé par la suite: à la fois bizarre, arty, du progressif rock universel et ridicule à la fois… Très bon. Et, qui plus est, doté un grand sens de l’humour.

Et, comme lui sur ses albums solos, vous mixez folk et jazz.
Tout à fait. Et il est important d’avoir une palette de sons très large, de pousser les murs…

Quid de Nick Drake?
Evidemment, il est important: il y a eu des périodes dans ma vie où je n’écoutais rien d’autre que Nick Drake pendant six semaines. Il m’arrive de le laisser de côté pendant deux voire trois années. Mais à chaque fois, il revient me hanter pour le meilleur ou pour le pire. Je suis fasciné par ces vieux vinyles qu’on fait tourner sur les platines.

A mon tour, je suis fasciné par le fait que, si jeune, vous écoutiez autant de vieux disques…
J’ai toujours collectionné les disques depuis que je suis gamin. Plus jeune, je me baladais avec des dégénérés: nous étions nuls à l’école et passions notre temps à ramasser des disques, punks d’abord.

Et, de fil en aiguille, le disquaire du coin, nous voyant revenir, nous conseillait, nous orientait vers des disques de Pink Floyd puis Can… Une chose menant à une autre, c’est une boucle sans fin, la musique…

Vous vous voyez évoluer vers des "protest songs"?
Beaucoup de choses me traversent l’esprit, notamment après la tuerie d’Orlando en juin dernier. Pour l’heure, l’Amérique est perçue de façon négative. Le moment est venu d’en parler, mais je veux d’abord en apprendre un peu plus, plutôt que d’éructer bêtement. Mais ce qui se passe politiquement actuellement est assez dingue.

Justement, que va-t-il se passer mardi? (L’interview est réalisée avant les résultats du scrutin, NDLR.)
Je ne sais. Trump est fou, qui promeut la haine, et capitalise sur la peur des gens. Islamophobie, homophobie, droits des femmes. Drôle d’époque…

Clinton est moins diabolique. Le maître mot, c’est "tout sauf Trump". Il faut mettre fin à ce carnaval.

J’appréciais Bernie Sanders, mais il est trop à gauche, trop européen, trop dirigiste, trop social, trop libéral… Ce dont la plupart des Américains ne veulent pas. Libéral est une insulte en Amérique.

Le 10 novembre, à l’Ancienne Belgique (Bruxelles). Le 11 novembre aux Muziekcentrum Cactus (Bruges).

Ryley Walker, "Golden Sings That Have Been Sung"

Note: 4/5

Âgé de 27 ans à peine (l’âge que Nick Drake, son modèle, n’atteindra jamais) Ryley Walker est un virtuose de la guitare acoustique, dans la ligne de John Fahay, inconnu de ce côté-ci de l’Atlantique. Le jeune homme, qui s’est, depuis 2014, décidé à poser sa voix sur ses compositions, qui doivent autant au jazz, à la musique folk qu’au blues, en est déjà à son troisième album. Le natif de Chicago y déploie à nouveau une alchimie intimiste parfois jazz ("Funny thing she said"), aérienne, voire new age épurée à la David Sylvian ("A Choir Apart"), country ("Roundabout") ou blues ("Age Old Tale"). L’orchestration subtile (discrète clarinette, piano électrique, steel guitare et percussions à moufles sur "The Halfwit In Me", qui ouvre l’album) confère une amplitude inattendue à des compositions qu’on pourrait croire, au premier abord, linéaires.

Mais, finalement, au fil des écoutes, elle dévoile leur richesse, leur beauté que vient parfois écorcher une voix un peu monocorde. Pas l’instrument favori de Walker, qui a tendance à alanguir à plaisir des morceaux plus mémorisables, quand ils sont plus ramassés ("I Will Ask You Twice", "The Great an Undecided"). Reste qu’en cette époque où les feuilles commencent à se ramasser, la mélancolie ensoleillée de Ryley Walker, reproduite aussi sur la pochette, résume parfaitement le sentiment de l’automne finissant.


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