Un Frenchie "so british"

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Le chef français Vincent Dumestre revisite deux tubes d’Henry Purcell mais, surtout, exhume l’ode funèbre que lui composa son contemporain Jeremiah Clarke en 1695. Poignant.

"Gentilhomme du baroque", comme le surnomma un jour un confrère, Vincent Dumestre ne cesse d’explorer la musique du XVIIe siècle. Pourquoi le Grand Siècle? "Parce que c’était lui, parce que c’était moi", répond le chef français, citant la phrase célèbre de Montaigne à propos de son ami La Boétie. "Il est, en effet, bien difficile de trouver des raisons aux choix de notre cœur… Peut-être est-ce parce que le XVIIe siècle est celui de la profondeur, de l’intimité, de l’expression de l’âme. En musique, cette dimension humaine me touche profondément."

"Le XVIIe siècle est celui de la profondeur, de l’intimité, de l’expression de l’âme. En musique, cette dimension humaine me touche profondément."
Vincent Dumestre

A la tête du "Poème harmonique" – 20 ans d’âge et d’innombrables succès à la scène comme au disque –, expert incontesté de Lully et explorateur combien subtil de la musique française, Dumestre séduit, en tout cas, par une approche toujours longuement mûrie. C’est au retour d’une tournée en Chine – "le pays commence à s’ouvrir à la musique barqoue, comme le Japon l’a fait il y a vingt ans", se réjouit-il – que nous avons happé ce merveilleux musicien pour évoquer son nouveau disque. Il a, cette fois, choisi de traverser la Manche, avec notamment deux pièces majeures d’Henry Purcell, le plus grand compositeur anglais "native" (si l’on excepte Britten, trois siècles plus tard…). Voici donc le pétulant "Welcome to all pleasures", au titre explicite, et la doloureuse "Funeral sentence" écrite lors de la mort de la reine Mary II.

Même si ce doublé parfaitement exécuté ne mérite que des éloges, c’est cependant une troisième œuvre qui rend ce CD indispensable. Il s’ouvre, en effet, sur l’ode funèbre que composa Jeremiah Clarke (1674-1707) pour la mort de Purcell, à 36 ans, en 1695. Une superbe redécouverte pour 23 minutes d’anthologie. Car, si celle-ci avait déjà été enregistrée il y a quelques décennies par un ensemble anglais, il faut bien admettre qu’on l’avait oubliée depuis. Or son exhumation par Dumestre révèle une pièce maîtresse. Il n’a guère de mal à en plaider la cause: "Cette ode comporte des parties chorales fascinantes. De plus, elle présente une dimension opératique, qui rappelle ‘L’Orféo’ de Monteverdi: les bergers se lamentent sur la mort du plus courageux d’entre eux, qui n’est autre que Purcell. Clarke nous offre une déploration à la fois flamboyante et funèbre, avec d’évidentes références à Purcell, dont une allusion à la fin de ‘Didon et Enée’."

Liberté musicale

La musique n’étant jamais que le reflet de son époque, il est intéréssant de se rappeller que celle de Purcell, de Clarke et de leurs contemporains doit beaucoup de sa vitalité à la liberté retrouvée dans cette seconde moitié du XVIIe sièle anglais. Comme le rappelle Dumestre, "Purcell est né en 1659, c’est-à-dire au moment où la mort de Cromwell et le rétablissement de la monarchie allaient rendre aux arts la place qu’ils avaient perdue sous la république. La monarchie avait besoin de festivités pour rétablir son pouvoir. Une période bénie pour les compositeurs, dont Purcell sera le plus célèbre."

"Son of England - Purcell / Clark", Dumestre / Le Poème harmonique / Les Cris de Paris. 1 CD Alpha. Note: 4/5 ©rv doc

Il sera d’ailleurs enterré à Westminster, avec faste. C’est dans ce contexte que Clarke lui composera son ode injustement oubliée.

"Mais le plus remarquable, poursuit Dumestre, est que Purcell avait les mains liées tant sur les plans esthétique que financier par les commandes royales, dont il était tributaire. Malgré cela, il est parvenu à atteindre l’absolu. Prenons la musique des funérailles de Mary. Il devait intégrer toute une procession dramatique en grande pompe, pour une reine aimée de son peuple. Il s’agissait donc d’une pure musique de circonstance. Cela ne l’a pas empêché d’en faire l’un des chefs-d’œuvre de la musique baroque…"

Génie mélodique

Sans doute cette musique n’était-elle pas toujours éloignée de celle de Lully, dont l’écriture orchestrale a imprégné toute l’Europe. Purcell composera ainsi des ouvertures à la française. Il y a cependant des différences: "Chez Lully, note Dumestre, l’instrument double la voix, comme à la Renaissance. L’Angleterre va bousculer cela. Purcell désolidarise le vocal et l’instrumental, laissant aux parties vocales leur autonomie. Les instruments, eux, retrouveront certains motifs vocaux, mais jamais à l’identique."

Perméable aux influences, mais profondément novateur, le génie de Purcell s’explique, en somme, par le fait qu’il valida des éléments existants, mais en leur apportant quelque chose d’extraordinaire, au sens premier. "A l’époque, souligne Dumestre, Purcell reprend cette forme anglaise spécifique qu’est le ground (NDLR: ostinato ou thème répété), mais il y ajoute son génie de la mélodie. Sa musique bouleverse par sa simplicité – apparente! – alors qu’elle est le fruit d’un mariage subtil entre l’intelligence de ses harmonies et la simplicité de ses mélodies. Tout cela a l’air si évident. Or rien n’est moins vrai!"

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