interview

Bo Asmus Kjeldgaard, CEO de Greenovation: "Ce serait un plaisir pour moi d'aider des villes belges"

©Carsten Snejbjerg

Il a mis Copenhague sur les rails de la neutralité carbone avec un plan ambitieux à quinze ans. Son conseil pour réussir la transition: faites des plans détaillés et racontez une histoire enthousiasmante.

En 2009, la ville de Copenhague s'est lancée dans un pari fou: atteindre la neutralité carbone en 2025. À quatre ans de l'échéance, le compte n'y est pas encore, mais la ville a connu des transformations profondes, et réduit considérablement ses émissions de gaz à effet de serre, tout en augmentant sa qualité de vie. "Nous ne sommes que 600.000 habitants. On pourrait dire que ce que nous faisons ne pèse pas lourd à l'échelle mondiale. Mais ça compte, parce qu'on a choisi d'être un modèle, d'être les pionniers qui montrent au reste du monde que c'est possible", explique Bo Asmus Kjeldgaard, CEO de Greenovation, qui a initié et mis en œuvre ce plan lorsqu'il était maire de la capitale danoise.

Vous avez été l'un des premiers maires à souligner le rôle des villes pour décarboner nos sociétés. D'où votre implication est-elle venue?

J'ai toujours travaillé sur la durabilité, d'une manière ou d'une autre. Je suis entré en politique dans les années 1990 parce que je voulais faire quelque chose pour le climat et l'environnement. On avait cette vision de faire de Copenhague la capitale environnementale de l'Europe. Ça n'a pas marché tout de suite, parce qu'il était très difficile de trouver du soutien. J'en ai eu un peu. On a créé un parc éolien en périphérie de la ville. Ce ne sont que vingt petites éoliennes, mais à l'époque, c'était le plus grand champs éolien offshore du monde!

Un revirement

Comment était la ville quand vous êtes devenu bourgmestre, en 1998?

À l'époque, Copenhague était une ville dégradée: il y avait des trous dans les rues, on avait un taux de chômage très élevé, la municipalité avait la dette par habitant la plus élevée du Danemark. On a réussi un revirement: on a fait une ville moderne, avec des éoliennes, les déplacements à vélo, des productions durables de toutes sortes. Et une ville avec une très bonne qualité de vie, avec les bains du port. On les a initiés à la fin des années 1990: j'étais responsable de l'eau dans le port, je l'ai rendue si propre qu'on pouvait s'y baigner. Personne ne croyait en cette vision. Je me souviens d'un conservateur qui disait: "Pourquoi ce bourgmestre stupide croit-il que quelqu'un voudra se baigner dans ce port crasseux?" Mais quand on a eu le bain du port, ça a été si populaire qu'on en a d'autres maintenant: tout le monde en voulait. C'est un exemple de la façon de conjuguer durabilité, eau propre et qualité de vie.

Comment êtes-vous parvenu à réunir une large majorité autour d'un plan objectif de neutralité carbone pour 2025?

En 2009, nous avons eu une COP à Copenhague, qui n'a pas été très concluante. Cependant, un de ses succès a été le vote, par tous les partis au conseil communal, de ce plan prévoyant de faire de Copenhague une ville neutre en carbone pour 2025.

Au-delà d'une déclaration politique, il fallait se donner les moyens de la mettre en œuvre: comment avez-vous dépassé le déclaratif?

Comme maire, je devais organiser sa mise en œuvre à partir de 2010. Heureusement, aucun parti ne pouvait faire un budget sans notre parti. Donc, nous étions en position de dire: nous ne ferons pas de budget sans mettre beaucoup d'argent dans ce plan. C'était très cher. Nous avons fait une étude de base pour voir l'état de nos émissions de CO2. Et nous avons élaboré, pour chaque secteur d'émission, des plans très détaillés pour les réduire jusqu'à la neutralité.

On a commandé des centaines de rapports pour chaque secteur, avec des recommandations spécifiques que nous devions choisir pour définir que faire. On avait donc beaucoup de plans spécifiques sur lesquels nous votions au conseil communal. Tout le monde était d'accord pour dire qu'il fallait atteindre la neutralité carbone. Donc, si un parti ne voulait pas d'une politique cyclable ambitieuse et voulait plus de voitures, il devait venir avec des propositions alternatives concrètes pour atteindre cet objectif.

Cela coûtait très cher, dites-vous. Dans quelle mesure étiez-vous confiant dans le fait que l'investissement serait bénéfique pour l'économie de la ville?

Oui, c'était très bon pour l'économie de la ville. Nous avions déjà l'exemple du succès des éoliennes: dans les années 1970, on avait au Danemark un mouvement environnemental qui refusait l'énergie nucléaire, et à la place on a fait beaucoup d'éolien. Le résultat, aujourd'hui, c'est que le Danemark gagne beaucoup d'argent sur ses produits durables – avec, par exemple, une grande entreprise éolienne comme Vestas. C'était un peu la même idée pour Copenhague: nous devions faire beaucoup pour être les "first movers".

"C'est une des premières fois que la commune nous invite à avoir un partenariat autour d'un objectif qui ne changera pas après deux ans."
Les CEOs des grandes entreprises danoises
Au moment des tables rondes organisées par Bo Asmus Kjeldgaard, alors maire de Copenhague, dans les années 2010

Comment ont réagi les entreprises?

Elles ont compris l'idée. Elles nous ont rejoints. J'ai invité les grandes entreprises à des tables rondes. Je leur ai dit: nous avons cet objectif, tous les partis le soutiennent, vous devez nous aider, comment pouvez-vous nous aider? J'étais un peu nerveux quand j'ai invité tous ces CEOs, mais en fait, ils ont bien accueilli la démarche. Ils ont dit: c'est une des premières fois que la commune nous invite à de telles rencontres, que nous pouvons avoir un partenariat avec la commune autour d'un objectif dont on est sûrs qu'il ne changera pas après deux ans. C'est un plan de 15 ans, et tous les partis le soutiennent. Comme entrepreneur, on aime cette idée, on veut vous soutenir.

"J'étais un peu nerveux"

Vous mentionniez les éoliennes, c'était le cœur de votre action en matière d'énergie?

Dans notre plan pour la production d'énergie, nous avons décidé de supprimer le charbon, le pétrole et de créer 100 grandes éoliennes, d'installer des panneaux solaires et de faire de l'énergie géothermique. Nous avons fait des audits de suivi: la municipalité était obligée, à intervalles réguliers, de constater les progrès par rapport aux objectifs. Si un objectif n'était pas rempli, nous devions ajuster le plan pour retourner sur la bonne voie. Nous l'avons fait plusieurs fois.

Quels étaient les autres grands axes de cette politique?

Nous avons fait un autre plan pour la consommation d'énergie – mise à niveau des bâtiments, accords avec des commerces pour qu'ils utilisent moins d'énergie. Nous avons fait du chauffage à basse température, des grandes batteries pour emmagasiner l'énergie éolienne et solaire... Avec, ici encore, une trajectoire à suivre et des ajustements à réaliser en cas de déviation. Nous nous sommes fixé, aussi, un grand nombre d'objectifs pour rendre la mobilité plus verte.

"Le moyen le plus rapide pour aller d'un point A à un point B, c'est le vélo. Donc, vous voyez des hommes d'affaires, des ministres se déplacer à vélo, parce qu'ils veulent utiliser efficacement leur temps."
Bo Asmus Kjeldgaard
CEO de Greenvision et ancien bourgmestre de Copenhague

C'est peut-être le plus visible quand on se promène à Copenhague: la place qu'y a pris le vélo…

Bien sûr, nous sommes fiers de tous nos cyclistes. Nous pensons que nous sommes la première ville cycliste au monde – avant, c'était Amsterdam. Le moyen le plus rapide pour aller d'un point A à un point B, c'est le vélo. Sur quelques zones seulement de la ville, le métro est plus rapide. Donc, vous voyez des hommes d'affaires, des ministres se déplacer à vélo, parce qu'ils veulent utiliser efficacement leur temps.

"Si vous êtes en voiture à Copenhague, vous êtes une sorte de looser, vous devez attendre."

Comment êtes-vous parvenu à ce résultat?

On a fait des super-pistes cyclables, comme vous avez des autoroutes: des pistes séparées, qui passent au-dessus des rues sans feux rouges. Une autre clé de cette politique était de rendre le réseau cyclable confortable: il faut avoir de l'espace, ne pas être perturbé par le bruit des voitures, avoir des repose-pieds aux feux rouges, des poubelles orientées pour qu'on puisse y jeter les déchets en roulant. On a fait des "ondes vertes" pour éviter l'attente des cyclistes aux feux. On a décidé qu'en cas de neige, les premières voies à dégager étaient les pistes cyclables. Si vous êtes en voiture à Copenhague, vous êtes une sorte de looser, vous devez attendre.

75%
Dans le plan de la commune de Copenhague, il a été décidé que 75% des déplacements devraient se faire à pied, à vélo ou en transport en commun, et maximum 25% en voiture.

On a aussi décidé que 75% des déplacements devraient se faire à pied, à vélo ou en transport en commun, et maximum 25% en voiture. On a voulu mettre en place une tarification routière pour faire baisser le nombre de voitures, mais le gouvernement ne nous l'a pas encore permis. Pourtant, on l'a vu à Stockholm, à Londres: ça fonctionne très bien, on a besoin de ça à Copenhague. En attendant, on a pu réguler les voitures en fixant un prix élevé au stationnement, et en réduisant le nombre de parkings. On a fait le métro, un réseau de bus avec priorité dans les feux rouges, des choses comme ça.

C'est aussi un travail de réforme au sein des administrations publiques?

C'est le quatrième axe de notre action: on a regardé comment baisser la consommation des bâtiments municipaux, des transports. Dès 2010, nous avons acheté des voitures à hydrogène – nous étions parmi les premiers au monde – et aujourd'hui, on n'achète plus que des voitures électriques dans la flotte municipale. On a aussi une politique d'appels d'offres très efficace: tout ce que nous achetons – crèches, écoles, etc. – est évalué à l'aune de son impact environnemental.

"Nous avons réduit nos émissions de CO2 de 64%. Alors même que, pendant cette période, le nombre d'habitants de la ville a augmenté de 30%."

À quatre ans de l'échéance, où en est Copenhague?

Nous avons réduit nos émissions de CO2 de 64%. Alors même que, pendant cette période, le nombre d'habitants de la ville a augmenté de 30%. C'était une des raisons qui nous ont contraints à ajuster en permanence nos plans. Nous devons toujours trouver quelques centaines de milliers de tonnes de CO2 avant 2025. Sous peu, deux groupes de travail vont proposer des solutions. Elles vont probablement vouloir le faire en construisant davantage de parcs éoliens. Le problème, c'est qu'il est très difficile, au Danemark, de trouver des lieux pour les installer, à cause de l'effet "Nimby" (acronyme de l'expression "Not In My BackYard", "pas dans mon jardin", NDLR). Mais je crois qu'on va y arriver.

"Je pense que la plupart des gens n'avaient pas grand-chose à faire [de l'objectif zéro émission pour 2025]. Aujourd'hui, c'est très différent, parce que tout le monde est fier que nous ayons commencé si tôt."

Quand le Conseil communal a décidé de l'objectif zéro émission pour 2025, quelle réception cette décision a-t-elle eue? Les citoyens comprenaient, ou a-t-il été difficile de les convaincre?

Je pense que la plupart des gens n'en avaient pas grand-chose à faire. On avait un mouvement vert à l'époque à Copenhague, qui était très satisfait de ce plan, mais ce n'était pas la majorité. En ce sens, on peut dire que c'est un plan décidé d'en haut. Tous les partis politiques l'ont soutenu. Peut-être aussi en raison de la réunion de la COP 15. Donc, c'était difficile d'avoir la majorité de la population derrière ce plan. Aujourd'hui, c'est très différent, parce que tout le monde se soucie du climat. Maintenant, tout le monde est fier que nous ayons commencé si tôt.

Le Danemark lui-même a suivi Copenhague dans la fixation d'une ambition climatique forte. Il est sur la bonne voie?

Le Danemark a décidé de réduire ses émissions de CO2 de 70% avant 2030. Mais on a le même combat qu'à chaque fois qu'on fait de tels plans. À quel point faut-il être précis? Quand devons-nous faire les réductions? Le gouvernement social-démocrate parle de faire l'essentiel des réductions à la fin de la période, vers 2028, parce qu'il y aura probablement de nouvelles technologies à cette époque, donc ce sera plus facile et moins cher. Mais il faut le faire maintenant. 

Quel premier conseil donnez-vous à une ville qui s'engage vers la neutralité carbone?

Sans doute que la leçon la plus importante pour moi est qu'il est crucial d'être précis. De faire des plans détaillés pour chaque secteur. Et ensuite, de suivre ces plans, de les évaluer et de les ajuster chaque année, pour être sûr d'atteindre l'objectif. J'ai vu tant de discours qui brassaient du vent à travers le monde, et n'ont débouché sur rien de concret cinq ans après, parce que ce n'étaient que des discours.

"J'ai vu tant de discours qui brassaient du vent"

Quelles seraient les autres grandes leçons que vous tireriez de l'expérience de Copenhague?

Vous devez aussi créer un bon narratif. À Copenhague, on l’a bâti autour du concept de "liveability", un mot-valise qui allie live quality et durability.

Une autre leçon, c'est bien sûr d'avoir un engagement politique fort et une vision sur le long terme: allez-y, mais en ayant bien fait votre devoir politique, en ayant rassemblé le soutien d'une majorité des partis.

"La prise de conscience et le changement des habitudes commencent par les enfants – ils parlent à leurs parents de ce qu'ils ont appris à l'école."

Il faut faire des expérimentations aussi – on en a fait beaucoup dans un quartier de 40.000 habitants, Nyhavn, avec des batteries, du chauffage basse température, etc. Beaucoup de ces expériences ont pu être élargies au reste de la ville.

Une autre leçon, c’est que la prise de conscience et le changement des habitudes commencent par les enfants – ils parlent à leurs parents de ce qu'ils ont appris à l'école. J'ai initié des centres nature, où les écoles pouvaient aller et apprendre sur le climat, la nature, les déchets, l'eau propre. On a pu ordonner à tous nos services publics environnementaux de faire des centres d'éducation. C'est très populaire.

"Si vous avez des parcs éoliens et que vous pouvez faire des actions que les gens puissent acheter, alors ils sentent vraiment qu'ils possèdent le projet. C'est une très bonne manière d'impliquer les gens."

Enfin, il faut inclure toutes les parties prenantes concernées – entreprises publiques et privées, universités, architectes. On a fait des appels d'offres invitant les architectes, entreprises privées, à proposer de nouvelles idées innovantes. Il faut travailler activement pour impliquer les citoyens. En organisant des rencontres, mais pas seulement. Si vous avez des parcs éoliens et que vous pouvez faire des actions que les gens puissent acheter, alors ils sentent vraiment qu'ils possèdent le projet. C'est une très bonne manière d'impliquer les gens.

Dans quelle mesure avez-vous pu compter sur les citoyens pour financer vos plans? Était-ce significatif?

Oui. Des vingt éoliennes avec lesquelles on a commencé, les citoyens en ont acheté dix. Donc l'investissement pour la municipalité n'était que de la moitié. Les citoyens ont eu un bon retour sur investissement.

Est-ce que vous voyez des villes s'intéresser à votre exemple, prendre contact avec vous pour prendre vos conseils?

J'ai beaucoup de contacts dans différentes villes à travers l'Europe. J'ai ma propre entreprise, Greenovation, qui soutient les villes et les gouvernements qui veulent évoluer de cette manière. Je travaille avec le gouvernement du Bangladesh, des villes d'Écosse, de Suède, d'Allemagne. Certaines envoient leurs experts étudier pendant une ou deux semaines à Copenhague pour apprendre comment le faire. J'essaye de réunir les meilleures leçons, pas seulement de Copenhague, pour réussir ce processus. Ce serait un plaisir pour moi d'aider des villes belges.

Voyez-vous la crise du Covid comme un accélérateur du changement dans les villes?

Je poserais la question différemment: utilise-t-on l'argent, après le Covid, pour un changement vert? Le constat, aujourd'hui, c'est que peu de pays le font vraiment. Pourtant, les problèmes auxquels nous faisons face sont gravissimes. On a déjà les tempêtes, les inondations, les réfugiés climatiques, la fonte des glaces. Peut-être avons-nous passé le point de non-retour. Il est essentiel d'agir.

"Face à la crise climatique aussi, on sait quoi faire: fabriquer des éoliennes, faire de l'énergie solaire, sortir du pétrole, arrêter le charbon. On sait exactement quoi faire, mais on ne le fait pas."

Si, au début de la crise du Covid, on avait dit: "Il faut utiliser de l'alcool pour se laver les mains, mais on attendra un an de plus parce qu'il y aura sûrement un meilleur gel sur le marché", tout le monde aurait dit: "qu'est-ce qui se passe, là? On sait que ça marche." Face à la crise climatique aussi, on sait quoi faire. On sait qu'on doit fabriquer des éoliennes, faire de l'énergie solaire, sortir du pétrole, arrêter le charbon. On sait exactement quoi faire, mais on ne le fait pas. Et c'est un très gros problème. J'espère que Copenhague va pouvoir montrer que c'est possible de changer les choses, inspirer le reste du monde, et inciter d'autres villes à faire de même.

On sait exactement quoi faire, mais on ne le fait pas"

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