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interview

Andrea Illy: "Si nous ne faisons rien, notre production de café sera compromise"

L'entreprise familiale italienne Illy souhaite produire du café climatiquement neutre à partir de 2033. "C'est une nécessité", déclare le président Andrea Illy. "Si nous ne faisons rien, la moitié de nos plantations de café deviendront inutilisables."

L'Union européenne souhaite être climatiquement neutre à l’horizon 2050, mais l'Italien Andrea Illy n'attendra pas ce moment. Il souhaite que sa célèbre entreprise familiale produise du café neutre en carbone d'ici 2033. "Tout et tout le monde devra être climatiquement neutre en 2050. Si nous voulons y arriver, il vaut mieux s'y mettre tout de suite. Pourquoi voulons-nous être climatiquement neutre en 2033? Parce que c'est possible. Et aussi parce que notre entreprise célèbrera son 100e anniversaire cette année-là."

Pour Illy, c'est la logique même de prendre le taureau par les cornes. "Illy a toujours privilégié la durabilité et la qualité. Savez-vous qu'en 1974, nous étions les premiers à développer un système durable pour la préparation d'une tasse de café? Le filtre était en papier."

Illy a décidé de passer à la vitesse supérieure après la conférence de Paris sur le climat en 2015. "Depuis, notre politique de durabilité a été crescendo", poursuit Andrea Illy. "Le monde évolue, et les problèmes climatiques sont de plus en plus préoccupants. La conférence sur le climat fut, pour moi, un moment important. Auparavant, je considérais le climat comme un problème, certes, mais dans mon esprit il s'agissait principalement de réduire les déchets. Depuis, la problématique est devenue beaucoup plus large."

2050
Pour l'économiste Jeffery Sachs, si nous ne faisions rien pour contrer le changement climatique, la moitié des plantations de café serait inutilisable en 2050.

En 2019, Illy a concrétisé ses intentions et l'entreprise a obtenu le statut de "societa benefit", un statut juridique accordé aux entreprises combinant la croissance des bénéfices avec une contribution explicite à la société et à l'environnement. En 2016, l'Italie était le deuxième pays à créer ce statut. Ces entreprises sont obligées de rendre compte publiquement des progrès accomplis.

Qu'est-ce qui vous a poussé à demander le statut de "societa benefit" et de vous fixer l'objectif d'être climatiquement neutre d'ici 2033?

La société. L'objectif de l'Union européenne en matière de neutralité climatique est clair. Mais pour moi, l'écologie et l'économie vont de pair. En 2015, j'ai entendu l'économiste Jeffery Sachs lors de l'exposition universelle à Milan, dont Illy était le partenaire officiel pour le café. Ce fut pour moi un moment de découverte. Son message était que si nous ne faisions rien pour contrer le changement climatique, la moitié des plantations de café serait inutilisable en 2050 à cause de la sécheresse, de la hausse des températures ou des inondations. Si nous n'agissons pas, notre production de café sera compromise.

Nous devons d'abord nous adapter aux changements climatiques et améliorer la façon dont nous produisons nos grains de café. Nous pourrons ainsi augmenter l'efficacité de nos méthodes de production et récolter plus de café sur une même surface. Nous devons, pour cela, remplacer les caféiers actuels par d'autres variétés, mieux adaptées. Pour y arriver, nous avons cartographié le génome (matériel génétique, NDLR) de l'arabica. Nous avons mis ces connaissances à la disposition du monde entier, pour permettre aux scientifiques de développer de nouvelles variétés.

Ensuite, nous devons également réduire les effets du changement climatique. La distribution d'aliments représente 30% des émissions mondiales de gaz à effet de serre. 8% proviennent de l'agriculture. La production de café ne représente qu'une fraction de ce chiffre, mais en optimisant les processus agricoles, il est possible d'engranger d'importants progrès.

"Nous devons éviter la monoculture et faire en sorte que la terre soit naturellement fertilisée, mieux irriguée, et nous devons lutter contre le déboisement."

L'agriculture conventionnelle n'est pas durable. Elle pollue beaucoup et ses émissions de CO2 sont relativement élevées. Nous devons éviter la monoculture et faire en sorte que la terre soit naturellement fertilisée, mieux irriguée, et nous devons lutter contre le déboisement. Car la disparition des arbres prive les caféiers d'ombre. C'est pourquoi nous pensons que l'avenir se situe dans l'agrosylviculture (cultures entourées d'arbres apportant de l'ombre, NDLR). Enfin, nous cherchons également comment capter le CO2 et le réinjecter dans le sol, afin de créer un cycle carbone là où nous cultivons nos caféiers.

Les producteurs de café ne se trouvent pas sur votre payroll. Comment comptez-vous les convaincre?

Nous travaillons en étroite collaboration avec eux. Depuis les années 1990, nous achetons notre café directement aux cultivateurs. À l'époque, nous traversions une crise du café et nous n'étions pas en mesure d'acheter des grains de café correspondant à nos exigences strictes sur le plan de la qualité. C'est pourquoi nous avons commencé à acheter nos grains directement aux fermiers.

Depuis, nous aidons nos cultivateurs, par exemple, via la "University of Coffee", que nous avons créée en 1999. Nous donnons des cours à nos fermiers sur la façon dont ils peuvent améliorer leurs techniques de culture et nous les avons aussi aidés lorsqu'ils souhaitaient investir dans la durabilité. En échange, nos cultivateurs – qui sont aujourd'hui plusieurs milliers – reçoivent une prime de 30% en plus des prix du marché international du café. Aujourd'hui encore, nous comptons les former et expérimenter ensemble dans les plantations de café.

La neutralité carbone permettra-t-elle encore aux cultivateurs d’être rentables?

J'en suis convaincu. Nous n'avons pas encore parlé de technologie et des bénéfices que les cultivateurs et Illy peuvent engranger grâce à elle. Le big data devrait nous aider. Nous allons créer une banque de données reprenant des informations agronomiques et épidémiologiques (données sur l’agriculture et les maladies touchant les plantes, NDLR) et nous les combinerons avec l'expérience des cultivateurs, afin d’obtenir de meilleurs rendements. Les nouveaux tracteurs – contrôlés par GPS – et les drones – qui permettent de mieux cartographier les plantations – devraient permettre d'augmenter la productivité.

Nous veillerons à ce que nos fermiers conservent la même rentabilité. Nous les convaincrons en leur montrant une "proof of concept" où nous prévoyons également l'impact des investissements sur les marges bénéficiaires. Nous comptons lever les éventuelles réticences des producteurs en leur montrant comment le nouveau modèle fonctionne, et en démontrant son efficacité.

"Le risque que les investissements ne soient pas rentables me semble très faible."

Le risque que les investissements ne soient pas rentables me semble très faible. Mais si la marge bénéficiaire des agriculteurs devait se retrouver sous pression, nous examinerions la possibilité de leur offrir une prime supplémentaire pour garantir leur rentabilité.

Vous savez, nous avons commencé en 1991 à travailler directement avec les cultivateurs. Ils ont gagné de l'argent. Nous avons ensuite commencé à rendre la culture du café durable. Les cultivateurs ont gagné de l'argent. Aujourd'hui, nous franchissons le pas vers la neutralité climatique. Les cultivateurs continueront à gagner de l'argent.

La facture est-elle payée par les consommateurs par le biais de prix plus élevés?

Nos clients ne paieront pas plus. Nous allons cependant jouer sur notre durabilité. Illy bénéficie déjà d'une excellente image, y compris sur le plan de la durabilité, et cela ne fera que s'accentuer. L'an dernier, nous avons, par exemple, lancé une campagne avec le slogan "One makes a difference". Nous y encouragions les clients à recycler nos emballages.

"Trois acteurs importants sont impliqués dans le recyclage des capsules: le producteur, le consommateur et l'entreprise qui collecte et traite les déchets."

N'est-ce pas là votre point faible? Des centaines de milliers de capsules de café qui se retrouvent dans les incinérateurs?

Toutes nos capsules de café sont fabriquées en matériaux recyclables. Si elles ne sont pas recyclées, c'est qu'il y a un problème logistique. Trois acteurs importants sont impliqués dans le recyclage des capsules. Le producteur doit utiliser des matériaux recyclables. Le consommateur doit renvoyer les capsules ou les trier correctement. L'entreprise qui collecte et traite les déchets doit pouvoir recycler les capsules.

C'est le nœud du problème. Les capsules pourraient être placées dans le sac PMC, mais elles sont trop petites pour les machines à recycler.

Le dernier maillon de la chaîne est, en effet, le plus faible. En Italie non plus, vous ne pouvez pas jeter les capsules dans la poubelle parce qu'elles sont trop petites. Si les sociétés de collecte de déchets ne les acceptent pas, elles ne pourront tout simplement pas être recyclées. Les pouvoirs publics peuvent faire un effort. On pourrait s'attendre à ce que la politique de traitement des déchets soit réglementée au niveau européen, mais ce n'est pas le cas. Chaque gouvernement fait ce qu'il veut. Certains pays sont déjà très avancés. En Allemagne, 95% des déchets sont récupérés. Tous les pays pourraient le faire! C'est la voie vers l'économie circulaire.

De plus, dans certains pays, nous mettons en place notre propre système de collecte. Nous travaillons alors avec Terracycle (une organisation qui collecte les déchets difficiles à recycler. Les consommateurs placent leurs capsules usagées dans un sac et les renvoient à Illy, NDLR).

Nous expérimentons également des capsules compostables. Ce projet est encore à un stade précoce. La difficulté consiste à bloquer l'entrée d’oxygène dans la capsule, qui doit en même temps résister à une très forte pression. Je m'attends à une bataille entre les capsules recyclables et compostables. Pour l'instant, les capsules recyclables obtiennent de meilleurs scores sur le plan de la durabilité. Mais je peux difficilement prédire quel système deviendra finalement la norme.

Usines plus économiques

De tous les gaz à effet de serre dont le producteur de café Illy est responsable, 66% se retrouvent dans l'atmosphère pendant la culture des caféiers. En plus des plantations de café, trois grosses usines situées dans la ville italienne de Trieste émettent des quantités importantes de CO2. Pour les rendre plus économiques, Illy investit également dans la durabilité.

En 2020, les usines ont réduit de 66% leurs émissions de CO2 par rapport à 2010. Elles utilisent aujourd'hui exclusivement des énergies renouvelables. Illy a remplacé les anciennes machines par de nouvelles, moins gourmandes en énergie. L'air chaud normalement relâché dans l'atmosphère est aujourd'hui récupéré et utilisé pour chauffer de l'eau.

Avec des résultats. Même si les usines ont produit plus de café en 2019, la consommation de gaz a été réduite de 0,96%, la consommation d'électricité a reculé de 2,8% et la consommation d'eau affiche une baisse de 25,5%. 99,6% des déchets produits par les usines sont recyclés, compostés ou utilisés pour produire de l'énergie.

IllyCaffe en 4 dates

  • Chiffre d'affaires (2020): 446,5 millions d'euros
  • Ebitda ajusté: 57,7 millions d'euros
  • Présente dans 144 pays
  • Dirigée par la quatrième génération Illy

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