Coûts des dégâts environnementaux: la face obscure des entreprises

Solvay (ici, l'usine de Solvay Fluor Mexico SA) figure dans la liste reprise par la Harvard Business School. Ses externalités négatives sont nombreuses. ©REUTERS

Dans le sillage de leurs activités, nos entreprises génèrent des externalités négatives dont elles ne sont pas redevables. Les données de la Harvard Business School nous ont permis de lever le voile et de chiffrer le lourd passif de certains grands noms belges.

Imaginez que les entreprises soient obligées d'intégrer dans leur annonce de résultats le coût des dégâts environnementaux qu'elles génèrent: les chiffres seraient probablement beaucoup moins glorieux. Et c'est effectivement le cas. Une entreprise comme Solvay peut s'enorgueillir d'une éthique historique et sans failles, elle n'en était pas moins responsable d'un impact environnemental équivalent à 3,7 milliards de dollars en 2019, près d'un tiers de son chiffre d'affaires. Le brasseur AB InBev, qui revendique une conscience écologique, comme celle qui l'a poussé à tirer deux tiers de sa consommation électrique d'une production renouvelable, devrait réduire de 3,39% ses 52 milliards de dollars de revenus générés par la vente de ses boissons l'année précédant la crise du coronavirus.

4.000
entreprises
L'Impact-Weighted Accounts Initiative (IWAI), née à la Harvard Business School, est une base de données qui reprend, pour le moment, près de 4.000 noms d'entreprises.

Que dire, aussi, de l'entreprise belge de transport maritime Euronav? Avec son milliard de dollars d'impacts environnementaux, elle devrait soustraire 105% de son chiffre d'affaires 2019. Un complet déshabillage financier. Simple vue de l'esprit? Ce n'est pas l'avis de l'Impact-Weighted Accounts Initiative (IWAI), née à la Harvard Business School, dont ces chiffres sont tirés. Nous avons consulté leur base de données: une liste Excel reprenant près de 4.000 noms d'entreprises.

Explications

On le sait, dans le monde de l'entreprise, on ne fait pas d'omelette sans casser les œufs. Ainsi, toute production, toute activité, toute construction génère son lot d'externalités, c'est-à-dire des effets sur la société dont le calcul en termes financiers n'est pas repris dans la comptabilité de l'entreprise.

Ces externalités peuvent être positives, comme la création de valeur immobilière, la synergie avec une autre activité du voisinage, la création d'un tissu économique et social (logistique, commerces, échange culturel, etc.); le monde politique local aura à cœur de les mettre en avant. Mais elles sont également négatives, comme l'impact écologique, les effets sur la santé des riverains, une éventuelle précarité ou dangerosité de l'emploi, etc.

Définir la valeur financière d'une entreprise par une comptabilité classique ne suffit plus à évaluer sa valeur économique globale. Il faut pour cela valoriser, monétiser l'impact de ses externalités. C'est ce que fait l'Impact-Weighted Accounts Initiative (IWAI).

Petite précision: pour l'heure, la démarche de l'IWAI n'intègre pas les problématiques liées au travail, comme la non-discrimination à l'embauche, l'égalité des salaires ou le respect des droits de l'enfance. "Nous sommes en train de construire une énorme base de données, nous explique Rob Zochowski, responsable du programme IWAI à la Harvard Business School, mais les données sur l'emploi sont beaucoup plus difficiles à trouver." Restent, donc, les retombées purement environnementales, reprises parmi les cibles réunies autour des 17 objectifs de développement durable définis par l'ONU. Parmi les cibles, éclaire Rob Zochowski traversant avec nous le dédale des données s'affichant sous nos yeux, on retrouve l'impact sur les personnes vulnérables, l'accès à l'eau et à une alimentation saine, l'utilisation efficace des ressources naturelles, la réduction de maladies dues aux produits chimiques et à la pollution de l'air, la protection de la biodiversité, des écosystèmes marins, des forêts, des zones humides, et bien d'autres choses encore.

En tout, 17 cibles sont rassemblées dans ce fameux document Excel, autant de colonnes que l'IWAI a remplies, calculettes à la main. Comment? En appliquant des coefficients d'impact "fixés par un comité d'analyse de l'impact similaire à ceux qui analysent la comptabilité financière", décrit le président de l'IWAI, l'ancien venture capitalist Sir Ronald Cohen, dans son livre "Impact – Quand l'argent a du cœur" qui vient d'être traduit en français. Avant le krach de Wall Street en 1929, plaide Cohen, les investisseurs ne comprenaient pas les comptes des entreprises. Le gouvernement américain a alors exigé de toutes les entreprises qu'elles s'inscrivent dans une comptabilité transparente, vérifiée par des auditeurs indépendants. "La transparence a conduit à une énorme croissance du marché de l'investissement, les investisseurs et les entreprises estimant qu'ils pouvaient se fier au système comptable américain. Cette fois, c'est la mesure des impacts sociaux et environnementaux des entreprises qui doit être rendue transparente."

Cette nouvelle comptabilité "influencera les consommateurs, les investisseurs et les salariés, et affectera la valeur boursière des entreprises."
Ronald Cohen
Auteur de "Impact – Quand l’argent a du cœur"

Le comité réuni par l'IWAI va plus loin. Il établit des "principes d'impacts généralement acceptés" (Generally Accepted Impact Principle, GAIP) venant compléter les "principes comptables généralement acceptés" (Generally Accepted Accounting Principles, les fameux GAAP créés dans les années 1930 et utilisés depuis pour établir les comptes financiers des entreprises). Cette nouvelle comptabilité "influencera les consommateurs, les investisseurs et les salariés, et affectera la valeur boursière des entreprises", continue Ronald Cohen. "Cela aura pour résultat final de modifier radicalement le flux des capitaux dans toute la machine économique, en quête d'impact."

"Oui, l'impact de Solvay est important"

Revenons à nos cas cités plus hauts, en particulier à Solvay. Et décryptons en détail les raisons de sa décote environnementale. Selon le document de l'IWAI, les plus lourdes empreintes de Solvay reposent sur trois piliers.

Premièrement: son frein au renforcement de "la résilience des pauvres et des personnes en situation de vulnérabilité" et sa difficulté à réduire "leur exposition aux phénomènes climatiques extrêmes et à d'autres chocs et catastrophes d'ordre économique, social ou environnemental, et leur vulnérabilité" (cible 5 du premier objectif de développement durable des Nations unies. Impact de Solvay pour la société: 1,5 milliard de dollars).

Deuxièmement: sa contribution négative à "éliminer la faim et faire en sorte que chacun, en particulier les pauvres et les personnes en situation vulnérable, y compris les nourrissons, ait accès tout au long de l'année à une alimentation saine, nutritive et suffisante" (cible 1 du deuxième objectif de développement durable des Nations unies. Impact de Solvay: 1 milliard de dollars).

"Oui, l'impact environnemental de Solvay est important, plus important que chez certains de ses pairs."
Michel Washer
Responsable adjoint de la durabilité chez Solvay.

Troisièmement: son impact négatif sur l'objectif destiné à "mettre fin à toutes les formes de malnutrition, y compris en réalisant d'ici à 2025 les objectifs arrêtés à l'échelle internationale relatifs aux retards de croissance et à l'émaciation parmi les enfants de moins de 5 ans, et répondre aux besoins nutritionnels des adolescentes, des femmes enceintes ou allaitantes et des personnes âgées" (cible 2 du deuxième objectif de développement durable. Impact de Solvay: 1 milliard de dollars).

Des chiffres lourds, aux conséquences graves. Parole à la défense: nous avons contacté Solvay pour en savoir plus. Au téléphone, Michel Washer, responsable adjoint de la durabilité, n'esquive pas la question. "Oui, l'impact environnemental de Solvay est important, plus important que chez certains de ses pairs." Un rapide coup d'œil aux données de l'IWAI nous le confirme: Solvay est moins bien classé que l'Allemand Lanxess, son impact est deux fois plus lourd que celui du Français Arkema, et trois fois plus élevé que celui de l'Allemand BASF.

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million de tonnes
L'initiative One Planet de Solvay lui a permis de réduire ses émissions d'un million de tonnes d'équivalent CO2 (8%) en 2020, par rapport à 2018.

"Nous travaillons à le diminuer, continue Michel Waher. Nous utilisons, nous aussi, une méthode pour mesurer l'ensemble des impacts, mais nous le faisons pour chaque produit, dans chaque application." C'est le but du programme "Sustainable Portfolio Management", mis en place en 2009. Un programme destiné à établir l'impact de chaque produit, et dont la méthodologie est amenée à être évaluée au minimum tous les 5 ans par une tierce partie. "Nous avons été en contact avec George Serafeim (détenteur de la Chaire IWAI à la Harvard Business School et auteur de nombreuses publications sur le sujet, NDLR) pour un case study sur Solvay présenté à la Harvard Business School en 2020 et 2021 autour de la méthodologie ‘Sustainable Portfolio Management'. Nous restons en contact avec eux et avec d'autres pour contribuer à l'amélioration de ces méthodologies, y compris la nôtre."

Une approche qui se lit dans l'évolution des activités du groupe. Son initiative One Planet lui a permis de réduire ses émissions d'un million de tonnes d'équivalent CO2 (8%) en 2020 par rapport à 2018, et, sur la même période, de diminuer de 27% ses déchets industriels non recyclables. Dans son rapport d'activité 2020, Solvay dévoile une augmentation de 2% de ses ventes ayant un faible impact environnemental depuis 2018, de 50% à 52%. Une évolution qui fait suite à une hausse de 4% de 2016 à 2018. En revanche, le groupe n'est pas parvenu à réduire ses revenus tirés d'activités ayant un lourd impact environnemental, limitées néanmoins à 8%.

"Je comprends la pression des investisseurs de monétiser l'ensemble de l'activité non financière d'une entreprise, mais je ne vois pas comment le faire de manière précise, crédible et sur une base comparable."
Michel Washer
Responsable adjoint de la durabilité chez Solvay.

"Je comprends la pression des investisseurs de monétiser l'ensemble de l'activité non financière d'une entreprise, estime Michel Washer, mais je ne vois pas comment le faire de manière précise, crédible et sur une base comparable. Il existe déjà énormément de standards qui se courent après comme le GRI (Global Reporting Initiative, lancée en 2000, NDLR), le SASB (Sustainability Accounting Standards Board, fondé en 2011, NDLR), etc." La Harvard Business School n'est d'ailleurs pas la seule à tenter de mesurer l'ensemble des impacts. Il y a aussi la Saïd Business School de l'université d'Oxford avec son "Economics of mutuality Lab". Bref, "on est toujours en train d'apprendre."

L'Europe meilleure que les États-Unis

La démarche de la Harvard Business School permet en tout cas la comparaison entre entreprises d'un même secteur. Ainsi des groupes pétroliers, par exemple. En 2019, Total avait un impact environnemental de 14 milliards de dollars, soit 8,36% de ses revenus; Royal Dutch Shell 21 milliards, l'équivalent de 6% de ses ventes. Traversons l'Atlantique et plongeons dans les comptes d'Exxon Mobil: 34 milliards de dollars d'impacts environnementaux, soit près de 14% de ses 255 milliards de chiffre d'affaires. En proportion, les chiffres d'incidence d'Exxon sont deux fois plus importants que ceux de ses collègues européens. Même chose pour Chevron, dont l'impact atteint 11,5% de ses revenus, là aussi sensiblement plus que celui de Total et Shell.

Prenons les constructeurs automobiles. Là aussi, les Européens se classent mieux. Dans un mouchoir de poche, deux constructeurs allemands: Daimler et BMW, suivis des Français Renault et Peugeot. Volkswagen arrive plus loin, les belles promesses lancées dans le sillage du "dieselgate" et de la fraude sur les normes d'émission en 2015 semblent tarder à se concrétiser. Côté américain, on retrouve un General Motors encore moins généreux pour la planète. Pour 100 dollars de vente en 2019, le constructeur américain génère 1,6 dollar de dégâts environnementaux (données 2017, les dernières fournies par l'IWAI pour ce constructeur), contre environ 0,5% pour les deux Allemands les plus vertueux. À noter que, contrairement aux idées reçues, les constructeurs asiatiques ne parviennent pas à s'imposer dans ce domaine, mis à part Mazda.

"Les entreprises qui n'auront pas de résultats financiers attrayants et un impact social à la hauteur seront dépassées par leurs concurrentes. Elles deviendront les Kodak de leur temps, et risqueront de disparaître du fait de leur lenteur d'adaptation."
Ronald Cohen
Auteur de "Impact – Quand l’argent a du cœur"

Tiens, et que dire de Danone qui a défrayé la chronique il y a quelques semaines pour avoir délogé Emmanuel Faber, véritable rock star du durable, des commandes opérationnelles de l'entreprise? Eh bien, comparé à son concurrent Nestlé, il ne fait pas beaucoup mieux, si on place sa performance environnementale en relation avec son chiffre d'affaires: un modeste 1,6% chacun. Une performance, une fois encore, meilleure que leurs collègues américains. Comptez 0,5% à 1% en plus pour Mondelez et Kellogg.

Revenons à Ronald Cohen et laissons-le conclure cette révolution comptable en devenir, lui qui entrevoit dans un horizon pas si lointain l'avènement d'une comptabilité internationale intégrant toutes les externalités de l'activité économique d'une entreprise. "L'impact des entreprises influera fortement sur le capital, les talents et les consommateurs qu'elles attireront. Celles qui n'auront pas de résultats financiers attrayants et un impact social à la hauteur seront dépassées par leurs concurrentes. Elles deviendront les Kodak de leur temps, et risqueront de disparaître du fait de leur lenteur d'adaptation."

Méthodologie

Dix ans de données, près de 4.000 entreprises et 480.000 de cellules Excel... Afin de mettre de l’ordre de tout cela, nous avons utilisé le service de traitement de données Tableau Public. Il nous a permis de faire sens des données de la Harvard Business School en les visualisant dans un tableau de bord composé par nos soins.
Envie de vous promener vous-même dans ces données? Consultez le tableau de bord en ligne sur le site de Tableau. Attention, vu la masse de données, le chargement de la page et des différents onglets peut prendre du temps. Par ailleurs, nous vous conseillons de consulter le tableau de bord sur ordinateur, pas sur support mobile.
Les données originales se trouvent sur le site de la Harvard Business School.
Des questions ou remarques? Contactez-nous sur Twitter, @mdelrue, ou par mail à maxime.delrue@lecho.be.

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