interview

Sandrine Dixson-Declève: "Le problème, c'est le profit court-termiste"

Le parcours de Sandrine Dixson-Declève est exemplaire. Son "plus"? Une vision panoramique et une expertise dans de nombreux domaines liés au développement durable. ©Tim Dirven

Sandrine Dixson-Declève est l'une des expertes les plus respectées en matière de problématique climatique et environnementale. Industries, ONG, organisations gouvernementales: son champ de connaissance est aussi vaste que sa boulimie d'action.

Coprésidente du Club de Rome, conseillère auprès des Nations unies et de la Commission européenne, Sandrine Dixson-Declève est considérée comme l'une des plus fines expertes en matière de question climatique et de développement durable. Son "plus": une vision panoramique des enjeux environnementaux, qu'elle a acquise jadis en conseillant aussi bien les dirigeants, que les PDG ou les secteurs les plus polluants.

Retour sur un engagement qui a démarré pour elle à 7 ans, dans un supermarché de Palo Alto, en Californie. Ce jour-là, Sandrine est face à un choix cornélien: quelles tomates choisir? Celles cueillies par des migrants, mais qui ont bénéficié d'une juste rémunération, ou les autres, nettement moins chères? Nous sommes en 1973, et contrairement aux idées reçues, la Californie est alors précurseure sur la question des ressources naturelles, mais surtout de l'impact de l'activité humaine sur celle-ci. Il faut dire que l'époque est celle des premières grosses vagues de sécheresse, des premiers chocs pétroliers et comme avec l'eau, l'État connaît ses premiers rationnements.

"Il faut du temps pour s'unir autour d'une cause commune."
Sandrine Dixson-Declève

La famille Declève, des Belgo-Français, a atterri ici pour suivre le papa, qui s'est vu proposer un poste de professeur en cancérologie à l'Université de Stanford. Chaque été, la famille revient à Bruxelles. L'occasion, pour Sandrine, de retrouver son grand-père – l'un des premiers fonctionnaires à la Commission européenne –, et de déjeuner avec lui le midi. 

Changer le monde

Sandrine, elle, n'a pas d’ambition précise, sauf une: celle de changer le monde.

C'est ainsi qu'elle poursuit ses études à Davies, en sciences politiques et relations internationales, tout en s'investissant à 100% dans les mouvements antiapartheid, qui ne voient pas spécialement d'un bon œil l'engagement de "ces blancs bien nés" dans des causes qui ne leur appartiennent pas.

Sandrine tient bon, mais retient "la complexité des choses, et le fait qu'il faut du temps pour s'unir autour d'une cause commune". Diplôme en poche, elle fait ses stages auprès du sous-gouverneur de Sacramento, avant de rejoindre la Commission européenne pour un stage de 18 mois, son futur mari sous le bras, un Anglais  rencontré à l’université et qui ne parle alors pas un mot de français.

Selon Sandrine Dixson-Declève, le problème ne réside pas dans les volontés individuelles, mais dans le "système", où le profit économique court-termiste prime toujours.

À l’issue de son stage, elle est engagée par Globe – l'ONG présidée par Al Gore – qui réunit alors parlementaires européens, américains, russes et japonais en vue d'influencer les législations (inter)nationales. Elle y restera deux ans, avant d'entamer un master et une thèse qui verra le jour en même temps que sa première fille.

C'est alors que, pour mieux organiser son temps, Sandrine Dixson-Declève devient consultante à mi-temps, tout en travaillant en parallèle pour une ONG environnementale. Ses clients? De très grosses entreprises. Sa spécialité? La transition industrielle. Ses secteurs de prédilection? Le chimique, le nucléaire, le pétrole et le gaz. Si aujourd’hui, par exemple, le nombre de PPM du pétrole à la pompe est passé de 2.000 à 10, c’est à Sandrine Dixson-Declève que vous le devez.

Au service de sa majesté Charles

Naturellement, elle finit par taper dans l'œil d'un chasseur de têtes. Le Prince of Whale’s Corporate Leaders Group – un réseau d’entreprises qui vise la neutralité carbone – cherche un président, elle en deviendra la tête pensante durant près de 10 ans. Au-delà des réelles avancées, et de l'influence que le groupement a pu avoir sur certaines décisions politiques, ce qu'elle retient, c'est le constat d'une réelle volonté d'améliorer les choses, et ce, "de tous les côtés".

"Mon gros problème, c'est que j'ai dû mal à dire non. Tout est tellement intéressant, et il y a tellement de choses à faire."
Sandrine Dixson-Declève

Selon elle, le problème ne réside pas dans les volontés individuelles, mais dans le "système", où le profit économique court-termiste prime toujours. Durant ses années au service du prince Charles, elle continue à se rôder à l'art délicat des négociations, surtout celles qui se tiennent en amont et qui permettent d'aboutir à de réelles avancées, comme les accords de Paris en 2015, auxquels elle a participé activement.   

Boulimie d'action

"Mon gros problème, c'est que j'ai dû mal à dire non. Tout est tellement intéressant, et il y a tellement de choses à faire", confie-t-elle souvent. Alors, en 2016, Sandrine Dixson-Declève dit "oui" aux Nations unies, son rêve de petite fille. Elle en ressortira un an plus tard avec un bon gros burn-out. L'occasion, pour elle, de rebondir et de créer une fondation, We Can, pour partager son expérience des difficultés pour les femmes à dépasser la culpabilité éprouvée face aux enfants et aux engagements. Ou comment résoudre ce dilemme: vouloir "faire et donner toujours plus" à tout le monde. Et ne pas toujours y arriver.

Indécrottable optimiste et éternelle combattante, Sandrine Dixson-Declève se demande souvent ce qu'elle aura pu faire de plus, sans trouver de réponse. Face à un CV en béton armé, elle confie pourtant que ce qui la rend encore plus heureuse, c'est d'avoir gagné le respect de ses deux filles, tellement fières de leur mère.

En sus de ses différentes casquettes, son prochain chantier sera la présidence d'un groupe de travail sur la résilience alimentaire, dans le cadre du Food Summit des Nations unies. L'occasion de renouer avec l'engagement de ses 7 ans, celui où rien qu'en achetant des tomates, un enfant prenait conscience que ses choix avaient le pouvoir d'influencer le monde.

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