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Les employeurs face à la vaccination des travailleurs

©Bloomberg

Recommander ou sensibiliser, mais ne pas obliger. Les employeurs ne font pas ce qu'ils veulent quand il est question de la vaccination des travailleurs.

La question du contrôle par les employeurs de la vaccination (ou non) de leurs travailleurs est délicate. Voire relève totalement de la vie privée. Il n'empêche, le thème fait débat et chacun tente de se positionner comme il peut. Le point de départ de notre réflexion se trouve à Bastogne, dans les bureaux d'Ice-Watch. Comptant quatre travailleurs non vaccinés dans ses rangs, Jean-Pierre Lutgen, le CEO de la société, a décidé de les mettre à l'isolement dans un bureau séparé des autres travailleurs. Ils doivent porter le masque en permanence et ne peuvent pas aller manger au réfectoire en compagnie de leurs collègues.

"J'estime que quelqu'un qui n'est pas vacciné est comme quelqu'un qui roule à du 200 km/h, il fait courir des risques aux autres."
Jean-Pierre Lutgen
CEO d'Ice-Watch

"J'estime que quelqu'un qui n'est pas vacciné est comme quelqu'un qui roule à du 200 km/h, il fait courir des risques aux autres", explique Jean-Pierre Lutgen. Et ce dernier de rappeler que si l'horeca a pu rouvrir ses portes et si l'économie a pu redémarrer, c'est essentiellement grâce aux gens qui se sont fait vacciner. Petite précision (qui a toute son importance), le CEO d'Ice-Watch n'a pas demandé à ses travailleurs qui était vacciné et qui ne l'était pas; ce sont les non-vaccinés qui se sont fait connaître. "Je respecte la liberté de chacun, mais j'estime que les travailleurs non vaccinés doivent être confinés pour ne pas contaminer les autres. Il faut gérer cette crise et continuer à isoler les non-vaccinés", ajoute-t-il encore. "La vie humaine est plus importante que tout le reste", rétorque-t-il lorsqu'on lui explique que la vaccination relève de la vie privée et que tout n'est pas permis pour les employeurs.

Pas de discrimination

En réalité, comme nous l'ont expliqué les avocates Lucia Bellobuono et Hanka Van Nerum (Loyens & Loeff), un travailleur non vacciné ne peut pas être défavorisé par rapport à ses collègues. Tout comme il est bon de rappeler qu'un employeur n'a - à ce stade - pas le droit de forcer ses travailleurs à se faire vacciner. Dans le cas d'une discrimination avérée, Lucia Bellobuono et Hanka Van Nerum précisent que les travailleurs pourraient se retourner pénalement contre leur employeur et réclamer des dommages et intérêts.

"Ils pourraient dire que l'on a modifié un élément essentiel dans leur contrat de travail, ce qui pourrait entraîner une rupture aux torts de l'employeur". On s'en doute, mais cette question de la vaccination des travailleurs relève de leur vie privée et l'employeur ne peut en aucun cas récolter des informations médicales concernant leurs travailleurs.

L'article 7 du Code du bien-être au travail prévoit cependant quelques cas de vaccination obligatoire pour certains secteurs. C'est le cas, par exemple, du tétanos pour les secteurs de l'agriculture, des abattoirs ou pour les travailleurs chargés de nettoyer les égouts. C'est aussi le cas du vaccin contre la tuberculose pour certains pans du secteur des soins de santé ou pour différents laboratoires, pour ne citer que ceux-là.

On l'a compris, en matière de contrôle de la vaccination de leurs travailleurs, les employeurs marchent sur des œufs. Mais cela ne les empêche pas de prendre position dans ce débat d'une façon ou d'une autre, à l'image du chocolatier Pierre Marcolini. "Je crois plus dans le rapport au dialogue plutôt que d'imposer quoi que ce soit", nous a-t-il expliqué. Le sujet est débattu avec les syndicats qui jouent un peu les courroies de transmission entre la direction de la société et les employés, mais le chocolatier sait que le sujet est sensible. "On frôle la vie privée".

"Cette question de la vaccination devient un débat hors norme. Je trouve dommage que les gens n'aient pas compris qu'il s'agissait de ma conviction personnelle."
Pierre Marcolini
Chocolatier

Preuve que le sujet est sensible, le chocolatier s'est quelque peu fait crosser sur les réseaux sociaux après avoir accepté de participer à la campagne "je me vaccine" de l'Agence pour une vie de qualité (Aviq). "J'ai accepté de participer à cette campagne à titre personnel, parce que je suis convaincu", nous a expliqué Pierre Marcolini, avant de préciser qu'il avait eu plus de 300 messages de reproches, voire d'appel au boycott. "Cette question de la vaccination devient un débat hors norme. Je trouve dommage que les gens n'aient pas compris qu'il s'agissait de ma conviction personnelle".

Par rapport à ses travailleurs, Pierre Marcolini ne veut pas savoir qui est vacciné et qui ne l'est pas. "C'est une barrière que je ne veux pas franchir. Je ne suis pas là pour cela, je suis là pour faire du chocolat et procurer des émotions", explique le chocolatier.

"On ne peut rien faire, nous ne contrôlons pas et nous ne sensibilisons pas. Les travailleurs doivent prendre leurs responsabilités."
Roel Dekelver
Porte-parole de Delhaize

"Nous ne faisons rien", assure de son côté Roel Dekelver, le porte-parole de Delhaize, avant de rappeler que cette question de la vaccination des travailleurs relève de la vie privée. "On ne peut rien faire, nous ne contrôlons pas et nous ne sensibilisons pas. Les travailleurs doivent prendre leurs responsabilités", explique encore le porte-parole du distributeur. Comme d'autres chaînes, Delhaize a pris contact avec les autorités afin d'autoriser la vaccination des clients dans les magasins, mais le groupe attend toujours une réponse.

Une vidéo en faveur de la vaccination

Du côté de RTL-TVI, à quelques jours des préparatifs du Télévie qui, cette année, se tiendra au Wex de Marche-en-Famenne le 18 septembre prochain, Philippe Delusinne, le patron de la chaîne, a décidé de prendre le sujet à bras-le-corps. Les quelque 80 personnes qui, durant une semaine, participeront à la préparation de l'événement devront montrer patte blanche à l'entrée de la salle. Le travailleur qui n'est pas immunisé, employé de RTL ou sous-traitant, devra faire demi-tour, assure le patron de la chaîne.

"On a fait une vidéo où j'ai chaudement recommandé aux employés de se faire vacciner."
Philippe Delusinne
CEO de RTL TVI

Qui n'a pas hésité à franchir un pas supplémentaire en tournant une vidéo diffusée en interne. "On a fait une vidéo où j'ai chaudement recommandé aux employés de se faire vacciner", nous a-t-il expliqué. La vidéo en question a été diffusée il y a quelques jours, sans réellement susciter de commentaires. "Je demande aux gens de se faire vacciner, je dis que je suis vacciné, mais je n'impose rien, je recommande", nous a encore précisé Philippe Delusinne.

Du côté de la RTBF, la stratégie suivie diffère quelque peu, comme nous l'a précisé Axelle Pollet, la porte-parole de la chaîne publique. Du côté du boulevard Reyers, on précise que la question de la vaccination des travailleurs relève de la sphère privée et que les gens sont libres de faire ce que bon leur semble. Mais, de son côté, la chaîne a ouvertement pris position en faveur de la vaccination, comme on peut le lire dans un message diffusé en interne, précisant au passage que les travailleurs qui souhaiteraient se faire vacciner peuvent s'absenter du travail le temps de la vaccination.

Enfin, la chaîne publique a fait réaliser une enquête (anonymement) auprès de ses employés afin de prendre le pouls de la situation. Sur un peu plus de 38% des répondants, 41% sont totalement vaccinés, 49% le sont partiellement tandis que 3% d'entre eux ne souhaitent pas se faire vacciner.

Du côté de chez Solvay, on encourage la vaccination des travailleurs par le biais de la communication, comme nous l'a expliqué Nathalie van Ypersele, en charge de la communication du groupe. Cette sensibilisation se fait par le biais des newsletters ou via le réseau de médecins qui travaillent pour Solvay au niveau mondial.

Vaccination en entreprises

Souhaitant jouer sa partition également, l'organisation patronale Beci a lancé un appel auprès des entreprises afin de rendre possible la vaccination sur le lieu du travail. À partir de dix travailleurs souhaitant se faire vacciner, une équipe de la Commission communautaire commune (Cocom) fournit des vaccins et du personnel médical. Il semble que le message ait été entendu. En début de semaine, on apprenait que bpost, la SNCB et la STIB avaient l'intention de faire vacciner leurs travailleurs qui le souhaitent.

Pour Agoria, le taux de vaccination en entreprise doit aider à combattre le virus

Bart Steukers, le CEO de la fédération technologique Agoria, plaide pour que chaque employeur connaisse le pourcentage de personnes vaccinées au sein de son entreprise. Cette mesure permettrait de garder l’équilibre entre la protection des employés et l’assouplissement des mesures.

"Maintenir toutes les mesures en place ou tout assouplir immédiatement n'est pas une option alors que nous ne pouvons pas évaluer suffisamment l'impact des assouplissements actuels", souligne-t-il. L'employeur pourrait ainsi prendre des mesures concrètes lorsque le nombre de personnes vaccinées est faible.

Pour Steukers, le secteur de la technologie est prêt pour cela. Des milliers d’entreprises ont ainsi déjà commencé à travailler avec un guide du télétravail, un guide de ventilation et un coronascan. Depuis avril, Agoria mène également sa propre campagne de vaccination avec des visages du secteur.

Le résumé

  • En matière de contrôle de la vaccination de leurs travailleurs, les employeurs n'ont pas les mains libres. Ils peuvent recommander, mais pas obliger.
  • La volonté de se vacciner - ou non - relève de la vie privée des travailleurs.
  • Des initiatives voient le jour et certains organisent des moments de vaccination sur les lieux du travail.

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