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Les nouveaux indépendants défient la crise

Les nouveaux indépendants se lancent en nombre dans la construction de bâtiments; c'est, avec le commerce de détail en ligne, leur secteur de prédilection actuellement.

La Belgique se distingue de ses pays voisins par une hausse galopante du nombre d'indépendants, et ce, malgré la crise.

Malgré la crise, la population des indépendants a continué de progresser l'an dernier en Belgique. Le pays comptait, à fin décembre dernier, 37.732 indépendants de plus pour en totaliser 1.182.747, selon le recensement effectué par l'Institut national d'assurances sociales pour travailleurs indépendants (Inasti).

Ce résultat remarquable, vu le contexte, a été salué par un large concert de voix, dont celle de la Banque nationale (BNB). Dans ses Projections économiques pour la Belgique publiées la semaine dernière, celle-ci a donné une première explication du phénomène: "contrairement à ce qui a été observé dans les autres pays de la zone euro, le nombre d'indépendants a continué à croître en 2020. La structure de l'indépendance en Belgique, avec un nombre plus élevé de personnes de haut niveau d'éducation dans des fonctions professionnelles et managériales, et sa tendance haussière à long terme (contre une tendance au déclin dans la zone euro) peuvent expliquer ce résultat positif."

"La hausse du nombre total des indépendants agit un peu comme un trompe-l'œil."
Christophe Wambersie
Secrétaire général Wallonie Bruxelles, SNI

Moins de starters qu'en 2019

On nage donc à contre-courant des pays voisins, et on le fait depuis des années. Mais si la crise pandémique n'a pas "réussi" à arrêter ce mouvement, elle l'a tout de même freiné quelque peu. Car derrière cette croissance nette de 37.000 indépendants, il y a d'autres chiffres moins flatteurs. À commencer par le nombre brut de nouveaux entrepreneurs indépendants qui se sont lancés l'an dernier soit en personne physique, soit en personne morale: de 126.485 en 2019, ils sont revenus à 116.597 l'an dernier.

Le nombre de starters a donc décru de 7,8%, alors qu'il avait encore progressé de 6,3% en 2019. "La hausse du nombre total des indépendants agit un peu comme un trompe-l'œil, commente Christophe Wambersie, le secrétaire général Wallonie Bruxelles du Syndicat neutre pour indépendants (SNI): le différentiel du nombre de starters sur un an montre en fait une baisse de 14%." Il estime qu'on a surtout moins écrémé le marché, allusion au Moratoire sur les faillites qui a empêché de pousser une série d'entrepreneurs à fermer boutique. "Tous secteurs confondus, il y a eu une baisse généralisée des revenus", ajoute-t-il.

Définit un indépendant

Tout le monde n'est pas d'accord non plus sur la définition de l'indépendant. Pour l'Inasti et le SPF Economie, "l'entrepreneur indépendant est une personne qui exerce son activité indépendante sous la forme d'une entreprise individuelle (indépendant en personne physique) ou sous la forme d'une société (personne morale)". C'est cette définition qui nous conduit à cette population de 1,1 million d'indépendants.

Pour Graydon, le nombre de nouveaux indépendants n'a pas dépassé 62.390 en 2020, en recul de 2,7% sur 2019.

Pour le bureau d'analyse des données d'entreprises Graydon, qui compile chaque année l'Atlas du créateur pour le compte de l'Union des classes moyennes (UCM) et son homologue flamand Unizo, cette définition est trop large: le bureau ne reprend que les personnes physiques et classe dans d'autres catégories les indépendants en personne morale, par type de société.

C'est ainsi que pour Graydon, le nombre de nouveaux indépendants n'a pas dépassé 62.390 en 2020, en recul de 2,7% sur 2019 (64.130). Il évalue en revanche le nombre de starters (personnes physiques et morales) à 106.788 l'an dernier, en légère hausse sur 2019 (106.108): un chiffre proche du nombre de starters estimé par l'Inasti, même si ce dernier était en baisse. Au final, les deux évaluations se rejoignent quelque peu. Comme elles se rapprochent aussi sur les créations nettes: +32.500 en 2020, selon Graydon (et +37.000 indépendants pour l'Inasti).

Et la convergence de vues est entière sur les secteurs choisis en priorité par les starters: la construction et le commerce de détail en ligne sont les deux indiscutables gagnants, alors qu'à l'autre extrémité du paysage l'horeca, le transport et l'événementiel ont été logiquement délaissés.

"Les créations montrent de grandes disparités régionales: elles sont toujours en hausse en Flandre, mais stagnent ou reculent à Bruxelles et en Wallonie."
Arnaud Deplae
Secrétaire général, UCM

Chômage temporaire, moratoire et aides

Retenons les deux tendances de fond: le nombre d'indépendants a encore progressé, mais moins rapidement qu'en 2019. Au-delà de la particularité belge pointée par la BNB, comment l'expliquer? "Plusieurs facteurs sont à relever, répond Arnaud Deplae, secrétaire général de l'Union des classes moyennes (UCM). Un, les créations montrent de grandes disparités régionales: elles sont toujours en hausse en Flandre, mais stagnent ou reculent à Bruxelles et en Wallonie. Sur les dix dernières années, on voit clairement un décrochage en faveur de la Flandre. Ce sont les Régions qui ont la politique économique dans leurs compétences : l'esprit d'entreprise est moins présent au centre et au sud du pays.

Deux, il est possible que le chômage temporaire ait poussé certains salariés à se lancer comme indépendant à titre principal ou complémentaire (d'autant plus que des employés ont perdu leur boulot à la suite d'une restructuration ou d'une fermeture). Trois, globalement, on continue de créer plus qu'on ne perd, c'est toujours positif!

Quatre, on a connu beaucoup moins de faillites en 2020, mais il y aura sans doute une correction cette année quand le Moratoire sur les faillites et son prolongement via l'ONSS et l'administration fiscale seront levés. Beaucoup d'entreprises de l'horeca ont d'ailleurs décidé de ne pas reprendre leur activité au 9 juin dernier, car trop impactées.

L'UCM plaide auprès du gouvernement fédéral pour qu'il maintienne la mesure qui consiste à demander à l'ONSS et au fisc de s'abstenir provisoirement de citer des entreprises en faillite.

Cinq, même si les Régions bruxelloise et wallonne sont persuadées qu'à la fin, les différences entre niveaux d'aides ne seront pas trop marquées, en pleine crise l'aide a été plus efficace en Flandre grâce à son 'per diem'" (une indemnité octroyée par jour d'(in)activité aux PME).

On notera au passage que l'UCM plaide auprès du gouvernement fédéral pour qu'il maintienne la mesure dévoilée en février par le ministre de la Justice Vincent Van Quickenborne (Open Vld), et qui consiste à demander à l'ONSS et au fisc de s'abstenir provisoirement de citer des entreprises en faillite. "On ne désespère pas de le convaincre de prolonger la mesure au 31 décembre 2021, précise Arnaud Deplae, pour éviter un effet boule-de-neige où les faillites en emporteraient d'autres en aval."

L'amélioration du statut de l'indépendant ces dernières années et les mesures d'aides exceptionnelles décidées en 2020 et 2021 ont renforcé la confiance du citoyen dans cette forme d'entrepreneuriat, souligne, de son côté, Nadine Morren, directrice Starters et Indépendants chez Acerta, qui revendique le titre de première caisse d'assurances sociales pour indépendants avec une part de marché de quelque 30%. "La crise est une chose, la décision de se lancer comme indépendant, une autre, nuance-t-elle. C'est une décision souvent mûrement réfléchie et qui prend un certain temps, d'autant plus qu'il s'agit dans maints cas d'un projet de vie."

Selon elle, le télétravail et le chômage temporaire ont donné le temps à certains candidats starters de peaufiner leur projet. Les confinements ont, en somme, ouvert une phase d'analyse et de réflexion inattendue, mais bienvenue, suivie pour beaucoup du passage à l'acte.

La bonne surprise du début 2021

L'année 2021 a par ailleurs commencé à un rythme bien plus soutenu qu'attendu, souligne Nadine Morren. "À fin mai 2021, on enregistre chez Acerta une augmentation de 27% des nouvelles affiliations, pour totaliser 312.000 indépendants, soit une population de clients en hausse de 4%. C'est énorme." La même tendance est observée dans les trois Régions. Et comme Acerta représente 30% du marché, on peut extrapoler même si à l'Inasti, qui compile les statistiques de toutes les caisses, on ne peut pas nous donner actuellement le chiffre global sur les cinq premiers mois. Il semble bel et bien que le mouvement s'accélère alors que la sortie de crise ne fait que s'amorcer.

"À fin mai 2021, on enregistre chez Acerta une augmentation de 27% des nouvelles affiliations."
Nadine Morren
Directrice Starters et Indépendants, Acerta

"C'est la preuve que les gens ont confiance dans l'environnement actuel en Belgique, commente Nadine Morren, et qu'ils osent prendre leur avenir en mains. Alors qu'on parle tout le temps de crise, il se passe là quelque chose de positif."

Même conclusion enthousiaste à l'UCM, avec un clin d'œil à l'adresse de nos gouvernants: "Même dans un contexte difficile, les citoyens voient des opportunités, dit Arnaud Deplae. Il faut que les politiques se rendent compte de la chance qu'ils ont que les gens se lancent encore dans l'entrepreneuriat, car cela signifie des emplois, de la croissance et des impôts."

3 questions à

Bastien Ranschaert

Indépendant depuis 2020, fondateur et exploitant du magasin de vélos "Manneken Fiets" à Wemmel

Quand avez-vous démarré? Comment avez-vous osé, à ce moment-là?

À fin mai 2020. Comme entrepreneur indépendant, j’ai lancé mon business sous la forme d’une SRL. C’était une période relativement propice pour un magasin de vélos. J’ai procédé à une évaluation des risques. C’était évidemment une période compliquée, mais ma passion pour ce métier m’a poussé. Je caressais ce projet avant mars 2020, mais à long terme, sans aucune idée sur le timing. L’idée a germé, puis j’ai rapidement trouvé une bonne localisation, un trou à combler dans le marché près de la commune où j’habite: c’était le moment ou jamais.

Quel statut aviez-vous jusque-là? Et avec un an de recul, pensez-vous avoir pris la bonne décision?

J’étais salarié dans un autre magasin de vélos. Oui, je crois avoir bien fait. Il y a beaucoup de sacrifices là-derrière, aussi bien au plan personnel que moral ou financier, mais c’est aussi une immense joie de pouvoir réaliser ma passion. Tout comme je suis fier d’avoir créé une entreprise en période de crise et d’avoir engagé une personne comme salariée. Mais on avance encore à tâtons.

Le chiffre d’affaires et les clients sont-ils au rendez-vous? Avez-vous bénéficié d’aides? Et conseilleriez-vous aux jeunes de vous imiter?

J’ai trop peu de recul encore pour répondre, mais je suis resté en bons termes avec mon ancien patron, qui me donne une vue sur ses chiffres. On y voit une nette augmentation du chiffre d’affaires, mais qui ne se traduit pas en hausse du bénéfice. Ce secteur vit une situation spécifique, avec de gros problèmes d’approvisionnement qui se répercutent sur les prix. Ce qui nous pousse à constituer plus de stocks que ce que notre taille nous permettrait. D’où beaucoup d’incertitudes. Et non, je n’ai reçu aucune aide : comme j’ai démarré en pleine crise, je n’ai pas pu faire valoir de baisse du chiffre d’affaires. Je conseillerais enfin aux candidats indépendants d’oser se lancer, bien qu'il faille avoir les épaules solides. J’ai eu la chance d’avoir suivi auparavant une formation en gestion et en communication. Et j’avais déjà travaillé durant six ans comme salarié, dans plusieurs emplois différents : j’avais réalisé assez longtemps des choses qui ne me convenaient pas… pour avoir la force d’entreprendre !

Le résumé

  • Le nombre d'indépendants a continué à progresser en Belgique l'an dernier malgré la crise, avec une population en hausse nette de 37.732 indépendants (Inasti).
  • La Belgique se distingue à cet égard des autres pays de la zone euro, où ils sont en recul.
  • Il y a toutefois eu moins de starters qu'en 2019, selon l'Inasti, ou légèrement plus selon Graydon qui définit autrement les indépendants.
  • Il y a aussi eu moins de "stoppers" grâce au Moratoire sur les faillites et aux aides.
  • Le mouvement semble encore se renforcer actuellement: sur les 5 premiers mois de 2021, la plus grande caisse d'assurances sociales pour indépendants enregistre un bond de 27% des nouveaux indépendants.

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