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Pourquoi la droite radicale peine à s'implanter en Belgique francophone

Après avoir vu son meeting interdit à Herstal, le nouveau parti "Chez Nous" a été lancé ce mercredi soir près d'Enghien, sous le parrainage du Vlaams Belang flamand et du Rassemblement national français. ©Valentin Bianchi / Hans Lucas

Mercredi, une nouvelle formation politique s'est lancée dans l'arène. Le parti Chez Nous vise la droite de la droite. Un positionnement périlleux, sur lequel de nombreux partis se sont déjà cassé les dents.

Cela bouge de nouveau à la droite de la droite, en Belgique francophone. Ce n'est clairement pas la première fois qu'un parti essaie de doubler le MR via la bande de droite. Une histoire jusqu'ici jalonnée d'échecs plus ou moins retentissants – on se souvient évidemment du Front national, du Parti populaire (PP) ou encore des Listes Destexhe – et caractérisée par la coexistence d'une multitude de petites formations politiques vivotant, pas forcément en harmonie – ne citons, parmi les actuelles, que Nation, les Libéraux démocrates ou le Parti national européen.

Un nouveau venu, donc. Nommé "Chez Nous" et lancé officiellement mercredi soir, en présence de deux "guest stars" qui en disent long sur le pedigree du parti: Tom Van Grieken du Vlaams Belang et Jordan Bardella du Rassemblement national. À la manœuvre, Jérôme Munier et Gregory Vanden Bruel, passés par le PP (et brièvement par le MR pour le premier). Il n'en fallait pas plus pour déjà susciter des remous, avec des appels au rassemblement afin de constituer une "réponse antifasciste populaire".

©Valentin Bianchi / Hans Lucas

"Les partis de droite radicale européens connaissent le marais que constitue historiquement l'extrême droite en Belgique francophone."
Pascal Delwit
Politologue (ULB)

Un nouveau venu qui draine une série d'interrogations, dont certaines sont familières. Débutons peut-être par la plus anecdotique: comment diable un parti à peine né parvient-il à inviter deux "pointures" à son baptême? "C'est assez étonnant", estime Pascal Delwit, professeur de science politique à l'ULB. "Parce que les partis de droite radicale européens connaissent le marais que constitue historiquement l'extrême droite en Belgique francophone. On se serait attendu à davantage de prudence."

D'extrême droite?

Passons au plat de résistance. Chez Nous relève-t-il de l'extrême droite? Corollaire: quelles sont ses chances d'implantation et de succès, au vu du destin des partis qui l'ont précédé dans ce pré carré?

Tom Van Grieken (président du Vlaams Belang), Jérôme Munier (président de Chez Nous) et Jordan Bardella (président du Rassemblement National). ©Valentin Bianchi / Hans Lucas

Il y a déjà ce nom, dont le "nous" fait écho à un "eux", qui ne seraient, eux, pas chez eux. Le programme fourni en invitation constitue une autre indication, puisqu'il est question de respect de "nos traditions, notre identité et nos valeurs", de refus de "l'immigration massive", de combat contre "l'islamisation" qui serait elle aussi "massive" et "transforme le pays".

"De manière générale, on retrouve deux marqueurs principaux", situe Pascal Delwit. Premièrement, cette idée de la nation. "Les études montrent que ce nationalisme est ce qui structure les partis d'extrême droite, pour leurs cadres et militants. On le voit en France, avec cette course à l'échalote entre Marine Le Pen et Éric Zemmour." La nation et le récit qui en est fait: celle qui fut grande et forte, qui est aujourd'hui attaquée de l'intérieur.

La nation, et celui qui lui est étranger

Ce qui nous mène au second marqueur. Le constat que les choses vont mal, à cause de l'étranger, celui qui ne fait pas partie de la nation. "Au fil du temps, cette notion d'étranger a évolué. Et peut viser des personnes n'ayant pas une nationalité étrangère, mais considérées comme étrangères à la nation, ses valeurs et ses traditions. Aujourd'hui, cet étranger, c'est bien souvent le musulman."

"Le niveau de fermeture à l'autre n'est pas supérieur en Flandre; la crainte et le repli sur soi existent également en Wallonie. Simplement, ils ne sont pas couplés et ne s'articulent pas avec cette vision du nationalisme fermé, cette idée d'une nation supérieure aux autres."
Pascal Delwit
Politologue (ULB)

Deux marqueurs, et une difficulté en Belgique francophone, qui n'est pas à proprement parler traversée par un vibrant sentiment national ou identitaire. "Et si l'on y trouve du nationalisme, celui-ci sera plus ouvert et universaliste que fermé et essentialiste. On dit que les Liégeois sont fiers, mais cela ne s'inscrit pas dans l'idée au-dessus des autres."

Ce qui ne veut pas dire qu'un certain sentiment d'ethnocentrisme ne vit pas en Wallonie, nuance Pascal Delwit. "Le niveau de fermeture à l'autre n'est pas supérieur en Flandre; la crainte et le repli sur soi existent également en Wallonie. Simplement, ils ne s'articulent pas avec cette vision du nationalisme fermé, cette idée d'une nation supérieure aux autres."

©Valentin Bianchi / Hans Lucas

Manque de leader?

Subsiste toutefois cette idée qu'il ne manquerait pas grand-chose pour que la mayonnaise prenne en Wallonie. Une personnalité charismatique, par exemple. "C'est peut-être vrai. Mais ce n'est pas pour rien non plus qu'il n'en existe pas. Dans les autres pays d'Europe, les personnalités qui incarnent ce nationalisme sont également nées dedans."

"Parti populaire et Listes Destexhe ont tenu un discours très libéral sur le plan économique. Ce qui ne correspond plus tout à fait au profil des droites radicales contemporaines, qui ont mis l'accent sur la question sociale."
Pascal Delwit
Politologue (ULB)

À vrai dire, si l'on se penche sur la séquence où le Front national, made in Belgium, a rencontré un certain succès, lors des poussées de 1994-1995 et de 1999-2000, c'est avec des éléments structurants importés de France. "Une étiquette et un discours empruntés, qui n'ont pas permis d'amener une structuration, les victoires étant suivies de défaites". Puis de la disparition dans des guerres intestines après l'interdiction de l'usage de l'oriflamme et du nom du grand frère français.

La barre trop à droite?

Parti populaire et Listes Destexhe ont également souffert, sans jamais réussir à véritablement s'implanter. "Des formations fondées, oui, sur un sentiment de rejet de l'autre, mais tenant par ailleurs un discours très libéral sur le plan économique", souligne Pascal Delwit. "Ce qui ne correspond plus tout à fait au profil des droites radicales contemporaines, qui ont mis l'accent sur la question sociale. C'est pour cela que l'on parle de 'welfare chauvinism', que l'on pourrait traduire par 'chauvinisme de bien-être'."

"Comment est constitué l'électorat des partis de droite radicale? Il y a, d'un côté, la droite traditionnelle qui a franchi le Rubicon. Et de l'autre, un public plutôt populaire, peu politisé, mais qui vit sa difficulté sous le prisme de la présence de l'autre."
Pascal Delwit
Politologue (ULB)

Soit l'attention portée au bien-être, mais uniquement pour les nationaux. "À l'instar du Vlaams Belang en 2019, qui a tenu un discours avec une forte empreinte sociale. Abaissement de l'âge de la pension ou hausse de la pension minimale. Pour les Flamands." Teinte sociale qui faisait défaut chez les formations cornaquées par Mischaël Modrikamen et Alain Destexhe.

C'est en partie là que blessait le bât. Car comment est constitué l'électorat des partis de droite radicale? Il y a, d'un côté, "la droite traditionnelle qui a franchi le Rubicon". Et de l'autre, "un public plutôt populaire, peu politisé, mais qui vit sa difficulté sous le prisme de la présence de l'autre." Public populaire que ni le Parti populaire – un comble – ni les Listes Destexhe n'ont su réellement toucher.

"Law & order"

Voilà pour les fondements de base, que l'on retrouve partiellement auprès de Chez Nous, avec ce mélange de respect des traditions et de combat contre l'islamisation. À cela s'ajoute cette marotte de la droite radicale pour tout ce qui touche au "law & order", comme résume Pascal Delwit. "Valorisation de la police, lutte contre la criminalité et la délinquance: il y a une large focale sur les aspects liés à la sécurité. Et ce dans une approche répressive, peu articulée sur les notions de prévention ou de réparation. Centrée également sur les aspects les plus visibles, comme la petite délinquance, qui touche directement le citoyen."

"La présence du PTB, très impliqué sur le terrain, rend plus complexe la montée d'un parti de droite radicale. Surtout dans les anciens bassins industriels."
Pascal Delwit
Politologue (ULB)

En Wallonie, s'ajoute cette difficulté supplémentaire pour qui entend naviguer à droite toute. Le PTB y est bien installé, captant une partie du vote contestataire. PTB dont une partie de l'électorat est volatil et pourrait être séduit par la droite radicale. À condition que celle-ci vienne avec une offre teintée de social. "Ce qui a fait défaut à beaucoup de formations ces quinze dernières années."

Alors oui, c'est un fait, les accents xénophobes sont absents du message de la gauche radicale. "Mais pas ce soutien social. De ce fait, la présence du PTB, très impliqué sur le terrain, rend plus complexe la montée d'un parti de droite radicale", estime le politologue. "Surtout dans les anciens bassins industriels."

Wallonie, terre d'accueil et de lutte sociale

L'histoire et la culture wallonnes pourraient jouer le rôle d'embûches. L'histoire, parce que celle de la Wallonie, avec ses mines, sa sidérurgie, ses industries du verre ou du textile, est fortement liée à celle des luttes ouvrières. "Dont la rhétorique voulait que les nationalités n'ont guère d'importance." Or avec le monde syndical, mutualiste ou certains partis, il en reste, des reliquats des piliers socialistes ou démocrates chrétiens.

"Nettement plus par exemple que dans le Pas-de-Calais", illustre Pascal Delwit. "Où si l'on voit encore, dans les noms, des traces de l'existence du parti communiste, il n'existe plus aucun acteur de terrain. Or le sentiment d'abandon et de se trouver seul face aux difficultés est un élément qui joue dans la montée de la droite radicale."

La culture, ensuite, ou du moins le récit qui en est fait, de cette Wallonie terre d'accueil, "même si dans la réalité, les choses sont nettement plus nuancées". Reste que cela ne simplifie pas la venue de joueurs venant contrer ce discours d'ouverture que beaucoup diffusent encore. La preuve en est avec ce lancement de Chez Nous, qui devait initialement se dérouler à Herstal, avant que le bourgmestre n'interdise le rassemblement. Avec un rapatriement d'urgence dans une salle du côté d'Enghien.

Redoutable cordon

Un dernier élément, pour la route. L'existence d'un cordon sanitaire en Belgique francophone pèse évidemment. "Cela a joué un très grand rôle dans la non-installation structurelle du Front National." De manière indirecte, en ne lui permettant pas d'exercer une influence sur la définition de l'agenda médiatique. "Et il joue encore un rôle actuellement, même si les réseaux sociaux permettent de le court-circuiter partiellement."

À noter que ledit cordon peut aussi amoindrir l'attractivité des formations auxquelles il s'applique. "Ne pas avoir d'accès aux médias, même régionaux, pourrait décourager les personnes désireuses de s'engager."

Extrême droite ou droite radicale?

Après une ou deux références à l'extrême droite, Pascal Delwit en est rapidement venu à décortiquer ce qui caractérisait l'offre politique de la droite radicale. Chou vert et vert chou? Pas exactement. "Cela fait encore l'objet d'un débat entre politologues. Même si la plupart ont opté pour 'droite radicale'."

Et ce pour deux raisons. La première est en quelque sortie liée au point de départ. "L'origine des partis de droite radicale contemporains, c'est la radicalisation de la droite classique." Imparable.

La seconde est que cette appellation plus large permet de rassembler des partis présentant des profils pas exactement identiques. "Et que même s'il subsiste des points communs avec l'extrême droite de l'entre-deux-guerres, il existe également une série de différences. Certaines formations de droite radicale ne remettent pas en cause le régime parlementaire, toutes ne sont pas stricto sensu racistes, leurs électorats ne sont pas identiques, le rapport avec la religion, par exemple, étant à présent nettement plus ténu, voire absent dans certains cas."

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