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"La crise du coronavirus a rendu le marché de l’art plus transparent"

L’impact de la crise du coronavirus s’est particulièrement fait sentir sur le marché international de l’art. ©BELGAIMAGE

La crise sanitaire a poussé les clients fortunés à passer au crible non seulement leur portefeuille, mais aussi leur collection d’art. Cela a bien entendu eu un impact, mais les conseillers en art des banques privées et gestionnaires patrimoniaux ont également identifié de nouvelles tendances. "Aujourd’hui, ce sont surtout les millenials qui pensent à se constituer leur propre collection."

L’an dernier, l’émission «Danse avec les stars» a-t-elle remis le marché international de l’art sur les rails? Tout comme les grandes maisons d’enchères, la britannique Sotheby’s a rapidement compris au printemps dernier qu’elle devait se préparer à faire face à des moments difficiles. Chez le numéro deux mondial des ventes aux enchères, on vend de l’art depuis 1744. Mais pendant la crise du coronavirus, le modèle traditionnel – qui consiste à réunir périodiquement un club sélect d’acheteurs potentiels dans une salle de vente traditionnelle – s’est révélé impossible à mettre en œuvre.

La maison Sotheby’s – rachetée un an avant la pandémie par le milliardaire français Patrick Drahi – a donc opéré un changement radical et investi massivement dans la vente aux enchères en ligne. En collaboration avec Chrome Productions, le groupe britannique – qui a imaginé le concept original d’émissions telles que «Danse avec les stars» et «The X-Factor» – a créé en moins de deux mois un nouveau concept permettant à Sotheby’s de vendre aux enchères des chefs-d’œuvre dans le monde entier de manière entièrement digitale. La première vente estivale organisée en ligne par Sotheby’s a immédiatement remporté un immense succès.

Les cinq heures de diffusion en continu de la vente aux enchères ont attiré 250.000 téléspectateurs du monde entier. L’œuvre phare de la soirée, le «Tryptique» de Francis Bacon, inspiré de l’Orestie d’Eschyle, a trouvé acquéreur pour 85 millions de dollars malgré l’absence évidente de «dancing stars». Un tour de force si l’on sait qu’avant la pandémie, seules les œuvres de moins de 1 million de dollars étaient mises en vente en ligne.

Le marché de l’art s’en ressent

L’anecdote résume à la perfection l’année mouvementée qu’a traversée le marché international de l’art. Ici aussi, l’impact de la crise du coronavirus s’est particulièrement fait sentir. L’an dernier, selon le très influent rapport annuel du groupe bancaire suisse UBS et de la foire Art Basel, les ventes d’art et d’antiquités n’ont guère dépassé 50,1 milliards de dollars, ce qui représente une baisse de 22% par rapport à 2019. D’un autre côté, les ventes en ligne n’avaient jamais atteint les niveaux que l’on connaît actuellement. Au total, les amateurs d’art ont acheté en ligne l’équivalent de 12,4 milliards de dollars d’art et d’antiquités, ce qui représente 25% du total de l’année 2020. L’année précédente, elles ne représentaient que 6 milliards de dollars. Les experts ne s’attendent pas à ce que le canal des ventes en ligne disparaisse après la pandémie.

"Je m’attends à ce qu’après la pandémie, 30% des foires d’arts et d’antiquités disparaissent."
Hubert d’Ursel
Conseiller en art

C’est aussi l’avis des experts en art des banques privées et gestionnaires patrimoniaux belges. «Le marché a de toute façon changé», explique Hubert d’Ursel, ancien administrateur de Sotheby’s, qui conseille les clients de Degroof Petercam dans leurs investissements en art depuis 2012. «Je m’attends à ce qu’après la pandémie, 30% des foires d’arts et d’antiquités disparaissent. Pour des raisons écologiques également, les acheteurs potentiels seront moins enclins à voyager pour voir une œuvre. Au lieu de se rendre à New York en avion, ils auront davantage recours à internet. Par conséquent, on peut s’attendre à ce que le rôle des conseillers en art gagne en importance.»

«Au fond, les banques, les maisons de ventes aux enchères et les galeries ont connu la même évolution au cours des derniers mois», ajoute Alison Leslie qui, à partir de Paris, conseille les riches clients de BNP Paribas Fortis dans leurs investissements dans l’art. «Tout le monde a cherché une façon de se rapprocher de ses clients malgré la fermeture des canaux traditionnels. Il a fallu investir énormément en très peu de temps dans des solutions digitales pour permettre au marché de continuer à fonctionner.»

«Parallèlement, le marché de l’art a gagné en transparence», expliquent Peter Vermeiren et Olivier Goerens de Belfius Weath Management. «Pendant la pandémie, les clients n’ont pas seulement tenu à l’œil leurs fonds et autres produits financiers. Ils ont aussi tenu à diversifier leur portefeuille à l’aide d’autres catégories d’actifs. Nous avons constaté que leur besoin de vivre des choses agréables, comme l’art, est resté important. Nous voulons également nous positionner de manière plus affirmée sur ce segment du marché.»

«Nous ne disons jamais à nos clients “achetez ceci ou cela”, nous les conseillons sur la manière de diversifier leur portefeuille.»
Olivier Van Belleghem
Directeur du département Wealth Management chez BNP Paribas Fortis

Ces dernières années, les nombreuses banques privées et gestionnaires patrimoniaux ont élargi leurs départements de conseil en art. Mais en quoi consiste en réalité ce travail? Olivier Van Belleghem, directeur du département Wealth Management chez BNP Paribas Fortis, souhaite dissiper un malentendu. «Nous ne disons jamais à nos clients “achetez ceci ou cela, vous ferez certainement fortune”», explique-t-il. «Nous conseillons nos clients sur la manière dont ils peuvent diversifier leur portefeuille, et non sur quoi spéculer. Les aspects juridiques et fiscaux sont très importants lorsqu’il s’agit d’investir dans l’art. Une œuvre peut être achetée par une personne, mais quelques générations plus tard, elle se retrouvera peut-être aux mains de toute une famille. Nous pouvons aider à organiser la transmission d’une collection à la génération suivante, ou conseiller la famille si tous les héritiers ne souhaitent pas conserver une œuvre ou ne sont pas en mesure d’estimer sa valeur exacte. En tant que banque, nous pouvons fournir des conseils totalement objectifs.»

Partage d’expertise

«Nous ne donnons jamais des noms d’artistes dans lesquels il faut investir», confirme Bénédicte Bouton, qui cogère la collection d’œuvres d’art de Belfius et collabore étroitement avec le département Wealth Management de la banque pour conseiller les clients. Avec 4.300 œuvres, la collection Belfius est une des plus importantes collections d’art d’entreprise du pays. «L’expertise que nous avons accumulée grâce à notre propre collection peut être mise à la disposition de nos clients», explique Bouton. «Si un client ne cherche que des noms connus, nous lui donnons par exemple les références de galeries et d’autres partenaires avec qui nous collaborons. Nous ne disons pas à quoi doit ressembler la collection idéale, mais la façon dont il doit la composer pour atteindre un certain équilibre, comment il doit s’assurer et comment la collection doit être gérée d’un point de vue patrimonial.»

«En réalité, ce sont toujours les mêmes questions qui reviennent», poursuit Hubert d’Ursel de Degroof Petercam. «Comment puis-je améliorer la qualité de ma collection – en d’autres termes de mon patrimoine familial? Où trouver les meilleures personnes à qui acheter de nouvelles œuvres à un prix correct et comment découvrir les nouvelles tendances?»

NFT

Une des tendances les plus remarquables des derniers mois sur le marché de l’art est sans aucun doute l’émergence des NFT. Un énorme hype s’est récemment développé autour de ces «Non Fungible Tokens», un certificat de propriété enregistré sur la blockchain. En mars, chez Christie’s, un de ces NFT lié à une œuvre digitale de l’artiste américain Beeple s’est vendu pour près de 70 millions de dollars.

70 millions $
En mars, chez Christie’s, unNFT lié à une œuvre digitale de l’artiste américain Beeple s’est vendu pour près de 70 millions de dollars.

«Nous sommes également en train d’examiner ce nouveau marché de l’art digital», explique Bénédicte Bouton de Belfius. Soyons clairs: la banque n’envisage pas de vendre une partie de sa collection via des NFT. «Mais nous analysons par exemple comment nous pouvons conseiller nos clients sur ce nouveau segment. Ils pourraient par exemple vendre des œuvres de leur collection pour une bonne cause via des NFT.»

Alison Leslie de BNP Paribas lève les yeux au ciel lorsque nous lui demandons si ses clients s’intéressent aux NFT. «Non, pour l’instant, nous n’avons pas encore eu de questions à ce sujet. Par ailleurs, si vous vous rendez sur le site de Vignesh Sundaresan, qui a acheté le NFT de Beeple sous le nom Metakovan, vous serez invité à investir dans cet art via des parts virtuelles distinctes. Tout le monde doit mener ses propres recherches et décider si un investissement en vaut la peine. Il est clair que nous vivons des moments fascinants. Les choses sont en train de changer dans pratiquement tous les aspects du marché de l’art.»

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