Les cryptomonnaies, une terra incognita de la banque privée

Elon Musk, patron de Tesla, s’est fait remarquer en ce début d’année en annonçant que son entreprise procédait au rachat de pas moins d’un milliard et demi de dollars de bitcoins. ©AFP

La flambée du cours du bitcoin suscite des rêves fous chez les investisseurs friands de risques. Mais face à un actif volatil et opaque, les banquiers privés jouent la prudence.

L’année 2020 fut celle de tous les extrêmes, notamment sur les marchés financiers. Alors qu’une partie de l’économie s’effondrait sous le poids de la crise économique, d’autres entreprises tiraient les marrons chauds du feu.

Ainsi, Tesla a vu son cours progresser de 743% et son patron Elon Musk devenir une des plus grosses fortunes de la planète. Avec son nouveau pactole, le fringant quadragénaire s’est aussi fait remarquer en ce début d’année lorsqu’il a annoncé que son entreprise procédait au rachat de pas moins d’un milliard et demi de dollars de bitcoins et que la cryptodevise serait acceptée par l’entreprise californienne pour réaliser l’acquisition de ses bolides. Cette décision n’a rien de surprenant, dans la mesure où l’excentrique inventeur et milliardaire vante régulièrement les mérites du bitcoin et d’autres cryptomonnaies sur son compte Twitter, suivi par quelque cinquante millions de personnes.

Institutionnalisation

La prise de position de Tesla, une entreprise technologique au demeurant, s’inscrit dans un contexte où plusieurs acteurs de la finance, et non des moindres, se sont ouverts aux cryptoactifs. En octobre dernier, PayPal annonçait la possibilité d’utiliser des bitcoins et d’autres devises numériques sur son réseau aux États-Unis. Cette possibilité devrait être élargie à ses quelque 360 millions d’utilisateurs et 29 millions de vendeurs à travers le monde dans les prochains mois ou les prochaines années.

Des institutions plus traditionnelles ont également franchi le pas. JPMorgan, Bank of New York Mellon, Goldman Sachs et BlackRock proposent des fonds spécialisés à leurs clients qui désirent y investir, tandis que MasterCard permet aujourd’hui aux titulaires de ses cartes de crédit d’effectuer des transactions en cryptomonnaies.
Cet engouement soudain pour les cryptoactifs concorde bien évidemment avec l’envolée du cours du bitcoin. Alors qu’il évoluait aux alentours des 7.000 dollars début janvier 2020, il s’est envolé pour dépasser les 20.000 dollars en décembre et atteindre un record à 64.000 dollars au mois d’avril, poussé dans le dos par l’introduction en bourse gargantuesque de la plateforme Coinbase.

Prudence et méconnaissance

La courbe du bitcoin s’envole et aiguise les appétits des investisseurs, mais semble laisser de marbre les banquiers privés. En Belgique en tout cas, ils sont peu nombreux à se lancer dans la danse.

«Vu la nature parfois trouble des cryptomonnaies, l’achat et la vente de ce produit via nos comptes peut poser un risque pour les clients et la banque.»
Hans Marien
Directeur de la communication chez BNP Paribas Fortis

Ainsi, BNP Paribas Fortis ne considère pas les cryptoactifs comme des monnaies à part entière, car cela nécessite un cadre réglementaire et une gestion prudente de la protection des données et du risque de blanchiment d’argent. «Dans ce contexte, nous pouvons comprendre l’engouement pour l’innovation, mais étant donné la nature parfois trouble des cryptomonnaies, l’achat et la vente de ce produit via nos comptes peut poser un risque pour les clients et la banque. C’est pourquoi nous appelons nos clients à rester vigilants dans l’utilisation de ces actifs non réglementés», commente Hans Marien, directeur de la communication chez BNP Paribas Fortis.

Belfius prône également la prudence. Selon le bancassureur public, «pour spéculer en bitcoin, il faut être capable de faire face aux montagnes russes financières, car il est loin d’être stable». Il considère la cryptomonnaie comme «une loterie» avec une «demande énergétique monstrueuse» et échappant à tout contrôle, «ce qui en fait un outil idéal de criminalité».

Chez KBC également, on pointe les risques associés à l’investissement, le manque de transparence, ainsi que l’absence de cadre juridique. «Nous recevons beaucoup de demandes de clients qui ne souhaitent pas tant investir que s’informer», indique Ilse De Muyer, porte-parole du bancassureur.

ING indique pour sa part examiner «si et comment (elle veut) potentiellement jouer un rôle dans cet environnement», mais souligne ne pas être actif dans ce domaine à l’heure actuelle.

Risque réputationnel

Les autres banques privées avec pignon sur rue telles Delen et Deutsche Bank ne proposent pas non plus de produits liés aux monnaies cryptographiques. Une frilosité qui s’explique par plusieurs éléments pour Marc Toledo, CFO de la plateforme belge de transactions de cryptomonnaies Bit4You et naturellement apôtre de ce type d’actifs. «Je pense que certains voudraient bien se lancer, mais craignent un risque réputationnel. Les cryptodevises sont trop souvent considérées comme volatiles, encourageant le blanchiment d’argent et dommageables pour l’environnement.» Des arguments qu’il estime pour une bonne partie injustifiés.
Autant de points qui viennent s’ajouter à la méconnaissance qui entoure ces actifs. «Warren Buffett n’a jamais voulu investir dans ce qu’il ne comprenait pas», indique Stéphane d’Udekem d’Acoz, wealth manager chez CBP Quilvest. «Nous ne pouvons pas vendre n’importe quoi à n’importe qui.» La volatilité en elle-même ne constitue pas un problème, ajoute Xavier Rubbens, directeur de CBP Quilvest Belgique. «Ce qui est plus épineux, c’est qu’on ne sait pas quand il faut acheter ou vendre des bitcoins! J’aimerais d’ailleurs entendre le pep talk d’un gestionnaire américain tentant de convaincre son client d’en acquérir.»

Le gestionnaire d’actifs néerlandais Robeco estime cependant que les cryptomonnaies peuvent aujourd’hui avoir une place (restreinte) dans un portefeuille multiactifs bien diversifié, à condition d’appliquer certains contrôles en matière de risque et des règles de gestion strictes.

Plus spéculatif qu’une action?

«Notre mission est de créer de la richesse pour pouvoir vivre tous les jours. Nous ne pouvons pas nous permettre une volatilité pareille», rétorque Stéphane d’Udekem d’Acoz. «Le banquier a un rôle de garde-fou.»

"Les plateformes crypto ne sont-elles pas les hedge funds de 2007? Pour moi, elles sont en tout cas plus proches des tulipes que des placements de bon père de famille."
Xavier Rubbens
Directeur de CBP Quilvest Belgique

«Est-ce que les plateformes crypto d’aujourd’hui ne sont pas les hedge funds de 2007?», s’interroge à voix haute Xavier Rubbens. «Pour moi, elles sont en tout cas plus proches des tulipes que des placements de bon père de famille.» Une vision à laquelle Marc Toledo ne peut adhérer. «Je trouve cela assez drôle de critiquer ceux qui prennent un risque. Acheter une action est motivé par un profit et n’est pas forcément spéculatif. Le bitcoin peut aussi constituer un refuge contre l’inflation», fait-il valoir.

Partisans et détracteurs des cryptomonnaies se tiennent tête. L’appétence pour les risques des premiers s’oppose à la prudence des seconds, qui pourraient progressivement tourner casaque si les cours poursuivent leur folle ascension…

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