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interview

Pierre-Olivier Beckers, président du COIB: "On peut viser 10 médailles à Tokyo"

©Dieter Telemans

2018 a été la meilleure année pour le sport belge depuis la 2e Guerre, selon le président du COIB, Pierre-Olivier Beckers. "C’est le résultat d’un travail de près de 15 ans. On s’est concentrés sur une dizaine de sports clés." Rencontre.

Le sport belge sort d’une année exceptionnelle. Victoires au championnat du monde de hockey et de gymnastique. A l'euro d'Athlétisme avec Nina Derwael, Nafissatou Thiam, Koen Naert et les Belgian Tornados. Sans oublier, bien entendu, l’historique troisième place des Diables Rouges à la Coupe du monde de football. Fort des résultats, l’ancien CEO de Delhaize, Pierre-Olivier Beckers, président du Comité olympique et interfédéral belge (COIB) ne cache pas sa satisfaction.

"2018 a été la meilleure année pour le sport belge depuis la 2e Guerre."

On imagine que vous êtes un homme heureux après cette année 2018 hors normes?
Je n’ai jamais connu cela. C’est le cru le plus exceptionnel depuis la 2e Guerre.

Comment l’expliquer?
C’est le résultat d’un travail de près de 15 ans. Quand je suis arrivé à la présidence du COIB en 2004, j’ai dressé plusieurs constats. Les investissements étaient à la fois limités et saupoudrés entre pleins de sports différents. La savate, discipline qui n’avait aucune tradition en Belgique, recevait plusieurs centaines de milliers d’euros! Les ministres des Sports ne se parlaient pas, pas plus que leur administration. Il n’y avait pas de coordination avec le COIB, chacun travaillait en vase clos.

Il n’y avait pas non plus de sport d’équipes de haut niveau, ce qui pesait sur l’enthousiasme du public. Or c’est un vecteur d’image, de rayonnement. On le voit avec les Diables Rouges. Et puis surtout, il n’y avait pas de culture du sport de haut niveau. Tous les moyens étaient axés sur le sort pour tous, et c’est très bien, mais on ne faisait pas le lien entre les deux. Or le sport de haut niveau sert d’exemple, il donne envie aux jeunes de se bouger, il donne une plus-value sociétale.

Qu’avez-vous fait?
On s’est concentrés sur une dizaine de sports clés, on a fait des choix pour être plus forts. On leur a assigné des objectifs de performance à long terme. Mais on a surtout lancé un projet déterminant fin 2005: Be Gold, afin de détecter des talents très jeunes avec les fédérations dans le but d’en faire un top 8 aux Jeux Olympiques. Cela prend 8 à 10 années et pas 1 an et demi comme le croient les ministres.

On a levé un budget spécifique de 3,5 millions financé par les communautés, le COIB et pour moitié par la Loterie nationale, ce qui a permis un meilleur encadrement technique médical et sportif, notamment via le stage annuel en novembre à Lanzarote où l’on rassemble tous les athlètes au travers d’entraînements, de séminaires, de team building, etc. Les résultats ont suivi puisqu’aux J.O. de Rio en 2016, 60% des athlètes étaient issus de Be Gold, dont la quasi-totalité des Red Lions, médaille d’argent en hockey, et Nafissatou Thiam, championne olympique d’heptathlon.

"On ne parle pas assez du sport comme fil rouge intergénérationnel, d’intégration et de rayonnement international pour le pays."

Ces résultats, vous l’avez dit, sont bons pour l’image de marque d’un pays. Mais tout le monde joue-t-il le jeu? En Flandre, le ministre des Sports est un N-VA…
Un ministre des Sports veut que les athlètes de sa communauté performent bien. Y compris à travers les équipes nationales, car il n’a pas vraiment le choix. Je constate de la bonne volonté. Trois fois par an, je rencontre les ministres des Sports. Chacun dans sa communauté apporte sa pierre à l’édifice et cela marche. Je prends l’exemple de Jonathan Sacoor, un des quatre "Belgian Tornados". Il est néerlandophone mais est entraîné par le francophone Jacques Borlée avec un financement flamand, francophone et du COIB. Inimaginable il y a quinze ans.

Que représente aujourd’hui le sport de haut niveau en Belgique?
C’est environ 400 athlètes, hors football. Hors football également, le budget total est de 36 millions, dont 70% viennent du privé.

C’est assez? À la veille d’une année électorale, allez-vous plaider auprès des pouvoirs publics pour une hausse des moyens?
Absolument. On vient de terminer un mémorandum qui est en train de partir vers tous les partis politiques avec quelques points clés. Il faut assurer un financement du sport de haut niveau, reconnaître de manière plus systématique son rôle économique et sociétal. Contrairement à la culture on ne parle pas assez du sport comme fil rouge intergénérationnel, d’intégration et de rayonnement international pour le pays. Sauf quand il faut remettre une médaille…

8.000 personnes qui se rassemblent pour fêter les Red Lions en milieu de semaine dans le froid sur la Grand-Place, ça vous procure quoi?
Beaucoup d’émotion et quelques larmes. Mais je m’y attendais. La Belgique a envie et besoin de signes positifs. Cela dépasse le sport. Il y avait aussi un parallèle intéressant entre cette célébration d’un projet à long terme et la chute du gouvernement qui tombe le même jour sur des vues à court terme. Le message que nos sportifs envoient à nos dirigeants est clair.

"Le message que nos sportifs envoient à nos dirigeants est clair: la Belgique a envie et besoin de signes positifs."

Dans ce contexte, le manque d’infrastructures n’est-il pas la première de vos revendications?
À ce niveau-là, on en est encore à l’âge de pierre. Pendant des années, on a fait des guéguerres politiques et économiques pour savoir s’il fallait faire un stade et où. La question ne devrait pas se poser. Il y a trois ans, la Belgique a gagné l’organisation de l’Euro de natation. Six mois avant le début de la compétition, nous avons dû renoncer car nous n’avions aucune piscine aux normes nécessaires. C’est quand même un souci.

Croyez-vous encore à de grands projets?
J’y crois raisonnablement. Ce qui est pénible, c’est le temps nécessaire pour chaque décision. Pour un pays de 11 millions d’habitants, on pourrait avoir trois infrastructures permettant d’accueillir des événements internationaux: un stade national de football digne du rang des Diables Rouges, un stade Roi Baudouin rénové et une salle omnisports dont le manque est criant.

J’ai récemment été visiter une salle omnisports à Philadelphie. Elle est occupée 420 fois par an, par des équipes de sport, mais aussi par des concerts, des spectacles et des conventions d’entreprises. En Belgique, on fait des infrastructures qu’on utilise 15 fois par an. Ce n’est pas rentable. Il faut aller plus loin.

Les entreprises suivent-elles assez?
Jusqu’à la fin des années 90, les entreprises actives dans le sport avaient surtout une philosophie de mécénat. En 1994 avec Delhaize, on est devenu sponsor principal de l’équipe nationale de hockey pour environ 50.000 francs belges. Mais les exigences de return ont changé la donne. Depuis 2017, on ressent une nouvelle dynamique. Aujourd’hui les retours sont bien réels. Sur la Grand-Place, lors de la célébration des Red Lions, je peux vous assurer que Marc Raisière, le CEO de Belfius (principal sponsor des Red Lions, NDLR) avait un grand sourire!

Les Red Lions, joueurs de hockey, champions du monde, lors d'un bain de foule au balcon de l'hôtel de Ville à Bruxelles. ©Photo News

Comment les sociétés peuvent-elles s’impliquer autrement?
Elles peuvent aider le sport de haut niveau en accueillant un athlète comme employé ou stagiaire. Nous avons développé un partenariat avec la FEB qui est intéressée par l’idée. Nous l’avons débuté en 2014 mais j’aurais espéré que les entreprises répondent davantage et plus vite. Elles n’ont pas encore compris tout l’intérêt d’une telle démarche pour l’esprit d’équipe. Au COIB, nous avons dix "ambassadeurs" olympiens à la disposition de nos sponsors. Cela marche super bien.

Comment le sport peut-il inspirer le monde de l’entreprise au-delà des traditionnelles vertus d’esprit d’équipe et de dépassement de soi?
Ce qui me frappe, c’est la différence dans la gestion du travail. En entreprise, les équipes sont constamment à fond et dans le rouge. Les athlètes fonctionnent, eux, par cycles, avec des périodes très intenses, suivies de temps de récupération, avant de repartir plus haut. Installer ce rythme en entreprise pourrait être bénéfique. On pourrait imaginer qu’à la fin d’un gros dossier, l’employé s’implique sur un projet plus transversal, où il serait moins exposé. Cela permettrait de limiter les risques de burn-out…

Dans quelles disciplines pouvons-nous espérer de belles surprises aux Jeux Olympiques de Tokyo 2020?
Nous avons le potentiel pour faire une dizaine de médailles. Mais il y a aussi forcément toujours des impondérables. À Rio, plusieurs médailles qui semblaient acquises n’ont pas été gagnées…

 

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