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"No Brexit" pour Londres, reine de la tech

Silicon Roundabout, le cœur de l'industrie tech londonienne situé dans le quartier Shoreditch. ©Bloomberg

Dans la foulée de Google, une myriade de start-ups se sont installées autour de Shoreditch, sur les rives nord de la Tamise. Deliveroo, Improbable Worlds… Ici, les talents affluent de partout et les levées de fonds sont gigantesques. Au point que tous semblent (ou veulent?) ignorer les potentielles conséquences d’une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne.

C’est un jeudi relax, en plein été. La City, le cœur financier de Londres, semble déserte. Mais à quelques kilomètres de là, la cave d’une maison de Bonhill Street bouillonne d’activités. Sur le Campus, un espace de coworking du géant Google destiné aux jeunes entreprises technologiques, tous les postes de travail sont occupés. 800 mètres plus loin, dans une filiale du géant du coworking WeWork, le spectacle est identique. Une musique lounge baigne l’ensemble dans un doux chaos. Nous le faisons remarquer à Joe, le community manager qui nous accueille. "C’est pourtant très calme aujourd’hui. En règle générale, 95% des 980 places sont réservées." Et ce n’est qu’un des quatorze sites de WeWork à Londres.

Cela donne d’emblée le ton de notre plongée dans l’univers de la technologie et des start-ups de la capitale britannique. "Londres est très prisée par les starters", explique Sarah Drinkwater, responsable du Campus de Google. D’après les chiffres, la capitale britannique mérite bien le titre de centre européen de la technologie. On y dénombre entre 4.300 et 5.900 start-ups actives, peut-on lire dans le Global Startup Ecosystem Ranking du bureau d’analyses Startup Genome.

King David Cameron

La ville a permis l’émergence d’un écosystème d’une valeur de 44 milliards de dollars. Le nombre de starters est aussi élevé qu’à Paris et Berlin réunis. En outre, il faut prendre en compte les investissements et les bureaux futuristes du trio technologique que forment Google , Facebook et Apple , destinés à accueillir des milliers de travailleurs.

Pour bien saisir l’ampleur du succès ici dans la City, nous nous rendons à un rond-point, situé à mi-chemin entre les sites de coworking de Google et de WeWork. L’usager lambda du métro connaît ce nœud gordien comme étant l’arrêt "Old Street". Mais le petit monde de la technologie l’a rebaptisé "Silicon Roundabout". Avec le Shoreditch tout proche, le quartier est celui qui, en Europe, se rapproche le plus de la Silicon Valley.

502 mios $
En mai dernier, Improbable Worlds, qui a développé une plateforme permettant de créer des mondes virtuels, a collecté 502 millions de dollars, entre autres auprès du fonds Softbank. Soit la plus grande collecte de capitaux à risque en Europe.

Sur des panneaux géants brillent des publicités pour Google Home, le haut-parleur intelligent du géant des moteurs de recherche. Ceux qui se promènent dans les rues alentour tombent très vite sur le siège social de Seedrs, une plateforme de crowdfunding, et sur le Ministry of Startups, un autre acteur du travail flexible. À l’autre bout de Old Street, à 500 mètres de là, on trouve les bureaux d’Improbable Worlds, qui a développé une plateforme permettant de créer des mondes virtuels. En mai dernier, cette start-up a collecté 502 millions de dollars, entre autres auprès du fonds Softbank, ce qui lui a permis de signer la plus grande collecte de capitaux à risque en Europe.

"Le quartier Shoreditch a changé radicalement d’aspect depuis la crise financière d’il y a dix ans", explique David Slater, directeur du commerce international et des investissements chez London&Partners, l’agence de relations publiques du maire de Londres, Sadiq Khan. "Suite à la crise, de nombreux entrepôts de Shoreditch ont été transformés en bureaux relativement bon marché."

Cela a eu un effet d’aimant sur des starters comme Last.fm, un service qui crée un profil musical sur la base du comportement d’écoute des utilisateurs. Entre 2007 et 2010, le nombre de starters à la recherche d’un endroit bon marché a augmenté de 15 à plus de 100.

En novembre 2010, en pleine bourrasque financière, le Premier ministre David Cameron, à peine nommé, a saisi l’occasion de mettre à l’avant-plan une nouvelle économie. "Nous ne soutenons pas uniquement les grandes sociétés d’aujourd’hui, mais aussi les entreprises de demain." L’est de Londres, et plus particulièrement Shoreditch, devait devenir le challenger de la Silicon Valley. "David Cameron et son ministre des Finances George Osborne ont mis les start-ups technologiques sous les projecteurs", reconnaît David Slater.

Silicon Europe | Londres

La pieuvre Google

Le géant américain Google fut le premier, en 2012, à concrétiser les paroles de Cameron. "À Shoreditch, nous avions déjà beaucoup de start-ups à cette époque, mais peu d’entre elles réussissaient à se développer, raconte Sarah Drinkwater dans la cave très animée du Google Campus. Notre objectif n’était pas de brancher les starters londoniens sur Google, mais de les pousser à collaborer. Cela peut être très enrichissant si quelqu’un à côté de vous a six mois d’avance dans son processus de création d’entreprise." Cette approche fut la base du modèle de Campus, que l’on retrouve aujourd’hui aussi bien à Madrid, Tel Aviv et Varsovie qu’à Sao Paolo ou Séoul.

Google Campus ©rv

Google n’utilise pas ce campus comme un shopping center des dernières idées et technologies, explique Sarah Drinkwater. Mais le site est un lieu d’échange avec l’univers du groupe. Cela lui donne quelques longueurs d’avance par rapport à d’autres incubateurs. En effet, tous les incubateurs ou sites de coworking ne sont pas capables d’attirer des orateurs comme Demis Hassabis, le brillantissime patron de l’intelligence artificielle chez Google Deepmind.

Pour des boîtes comme Prix.ai, qui utilise l’intelligence artificielle pour mettre en place une tarification dynamique des hôtels, ces événements sont une bénédiction. "Grâce au Campus, nous avons accès à l’énorme réseau de Google", juge Jens Munch, son CEO. Il a été sélectionné avec son entreprise pour participer à "Start-up in residence", programme dont l’objectif est d’aider les starters dans la phase délicate entre la levée des capitaux de départ et les "Séries A", les premières véritables et importantes levées de fonds.

"Il n’y a que Londres, en Europe, qui déroule un tel tapis rouge aux financements pour les champions du digital."
Pieterjan Bouten
CEO de showpad

À Shoreditch, la présence de Google a rapidement attiré d’autres acteurs. Le deuxième coup de pouce est venu du monde financier. En 2012, le gouvernement Cameron a décidé d’accorder un avantage fiscal de 50% à ceux qui étaient prêts à investir dans des entreprises de moins de deux ans souhaitant collecter jusqu’à 150.000 livres sterling. Ce programme – appelé Seed Enterprise Investment Scheme (SEIS) – fut décisif. Les capitaux, qui abondent dans la City, ont afflué vers les jeunes entreprises en croissance à Shoreditch, déjà privilégiées par la présence de tous les grands investisseurs de capitaux à risques. "Les autres hubs technologiques en Europe ne disposent pas vraiment d’une telle communauté d’investisseurs. Il n’y a que Londres qui déroule un tel tapis rouge vers le financement", estime Pieterjan Bouten, CEO du producteur gantois de logiciels Showpad, actif à Londres depuis 2014.

Le boom grâce au fisc

En 2012, le Royaume-Uni a lancé le programme "SEIS", un avantage fiscal destiné à encourager les investissements dans les start-ups. Depuis, l’écosystème a explosé. D’après le Global Start-up Ecosystem Ranking, Londres compte de 4.300 à 5.900 starters actifs, un écosystème estimé à 44 milliards de dollars. Selon Oxford Economics, Londres accueille au total 46.000 entreprises technologiques, qui fournissent du travail à 240.000 Londoniens.

Brexit Blasphem

Et le Brexit? Pratiquement tous nos interlocuteurs, à Shoreditch ou ailleurs, se sont montrés tellement enthousiastes à propos du mix entre capitaux, talents et espace de travail, que parler du départ des Britanniques de l’Union européenne semblait relever du blasphème.

Le monde britannique de la technologie ne pense pas encore au moment où le royaume de Sa Majesté ne fera plus partie de l’Union européenne. "53% de nos entrepreneurs trouvent que c’est une mauvaise idée. 7% estiment que c’est positif et 40% pensent qu’il est trop tôt pour s’exprimer, poursuit Sarah Drinkwater. Nous nous en sortirons."

©REUTERS

Par contre, un point les inquiète: le flux de talents en provenance de l’Union européenne. Chez Peak, une entreprise britannique créée par deux Bruxellois qui développent des "brain games", le problème semble réel. Le COO Xavier Louis, Français d’origine et présent depuis quelques années dans la capitale britannique, craint un assèchement de l’afflux de talents en provenance du continent. "Dans les écoles pour les enfants des expatriés français, on a déjà fermé plusieurs classes. La perspective du tarissement de l’arrivée de talents européens est une réelle source d’inquiétude."

Mais ce climat d’incertitude ne se traduit pas encore dans les chiffres. Après le référendum de l’an dernier, Google, Facebook, Apple et Amazon ont promis de créer des milliers de nouveaux emplois. Ceux qui, à partir de l’an prochain, prendront l’Eurostar à Saint Pancras International, pourront découvrir le nouveau bâtiment futuriste de Google, construit à Kings Cross pour la modique somme de 1 milliard de livres sterling. Et comme nous l’avons dit précédemment, le Royaume-Uni, avec Improbable Worlds, a signé la plus grande levée de capitaux à risque européenne de tous les temps.

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Antoine Nussenbaum, investisseur de capital à risque chez Felix Capital, explique pourquoi le Brexit ne semble pas avoir d’impact immédiat. Le principal argument selon lui, c’est l’important marché que représente Londres, avec ses 9 millions d’habitants. "Londres est une excellente rampe de lancement pour les starters qui visent le marché américain. Si vous avez du succès ici vous êtes bien parti pour réussir aux Etats-Unis." Le vrai "proof test" avant l’envol vers la Silicon Valley et les States. C’est ce qui explique entre autres le succès du commerce en ligne à Londres, un secteur qui exige une certaine taille. "Londres a une longueur d’avance dans le domaine de l’e-commerce. Ici, près de 13% des transactions se font en ligne. À Paris, ce chiffre atteint à peine 4 à 5%."


Deliveroo

Une autre preuve vivante du succès de l’e-commerce, c’est le service de livraison de repas Deliveroo, créé par Will Shu, un ancien banquier d’affaires de 37 ans. Il est l’exemple type du banquier londonien qui a pratiquement tout vu dans sa "corporate life". Prenant conscience du potentiel du riche marché londonien, il a parfaitement réussi à en tirer parti avec Deliveroo. Kristof Van Beveren, ancien consultant chez McKinsey, aujourd’hui responsable du marché britannique chez Showpad, l’a bien compris: "La population internationale de Londres travaille d’arrache-pied. Elle est donc aussi à la recherche de confort. Il est très courant de se faire livrer ses repas et ses courses."

Le caractère international et ouvert de la ville s’exprime aussi d’une autre manière, souligne Kristof Van Beveren: "De tous les endroits où j’ai travaillé, Londres est la ville où j’ai vu le plus de tolérance et d’ouverture d’esprit." Cela se remarque aussi lorsque nous repassons le soir le long du Campus de Google: plus de dix start-ups du continent africain en visite en Europe y sont accueillies par les applaudissements spontanés d’une salle enthousiaste. Les Britanniques qui se replient sur leur île? "Nous sommes bien loin du compte!"

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