Bruxelles peine encore à se mettre en selle

©Kristof Vadino

La Région bruxelloise a consacré un budget de 2 millions d’euros pour la réfection des voiries qui seront empruntées par les coureurs du Tour de France ce week-end. Sous leurs roues, l’asphalte sera donc parfaitement lisse. Mais pour les citoyens qui enfourchent la petite reine au quotidien, la réalité est nettement plus rugueuse.

Katia Xenophontos a troqué sa voiture pour un vélo en novembre 2015. "J’étais bloquée dans ma voiture pour faire les 4 km qui séparent mon domicile de mon lieu de travail et je voyais les vélos me dépasser. Alors qu’il pleuvait, je me suis dit: demain je prendrai un Villo! J’ai fait ça durant quelques mois avant d’acheter mon propre vélo et puis de vendre ma voiture", se souvient celle qui est désormais plus connue sous son pseudonyme de la Nomade sédentaire. Sur son blog éponyme, elle relate son quotidien de "vélotafeuse". "Le grand point positif, c’est le nombre de cyclistes qui augmente. Plus nous sommes nombreux, plus nous sommes en sécurité car les automobilistes font plus attention à nous. Les profils sont aussi plus variés. On voit de plus en plus d’hommes en costard et de femmes en tailleur", affirme-t-elle.

Tour de Bruxelles

Nous avons testé le parcours du contre-la-montre de Bruxelles en heure de pointe, afin de vérifier l'état des infrastructures cyclables de la capitale.

Découvrez notre grand format Tour de Bruxelles sur www.lecho.be/tourdebruxelles

Son ressenti est corroboré par l’Observatoire régional du vélo qui fait état d’une tendance à la hausse du nombre de cyclistes depuis les années 2000, avec un taux de croissance annuel moyen de 13% depuis 2010. En augmentation depuis les débuts de l’Observatoire, la proportion de femmes stagne ces dernières années autour de 35%. "On dit souvent que le pourcentage de femmes est un bon indicateur de la cyclabilité d’une ville", souligne Florine Cuignet, porte-parole du Gracq (Les Cyclistes quotidiens). En filmant ses trajets à vélo à l’aide d’une GoPro, la Nomade sédentaire entend démystifier le vélo en milieu urbain et donner envie à d’autres gens de se mettre en selle. Pourtant, elle ne résiste parfois pas à la tentation de relayer l’une ou l’autre de ses mésaventures sur Twitter. Après avoir été frôlée de trop près par un SUV ou obligée de contourner plusieurs véhicules garés sur la piste cyclable, les réseaux sociaux servent de sas de décompression.

"On dit souvent que le pourcentage de femmes est un bon indicateur de la cyclabilité d’une ville."

Ces infractions mettant la vie des usagers faibles en danger sont-elles prises au sérieux par les forces de l’ordre? S’il y avait une certaine frilosité à coller les automobilistes pour ce type de faits dans le passé, ce n’est plus le cas aujourd’hui, assure David Stevens, chef d’une brigade cycliste de la zone de police Bruxelles-Capitale-Ixelles entièrement dédiée à la sécurité routière. En témoigne notamment le nombre de procès-verbaux dressés qui devrait franchir la barre des 50.000 pour la première fois cette année. "Nous faisons un travail de prévention et de verbalisation qui a permis d’apaiser certains quartiers. Mais la meilleure solution reste d’adapter la voirie pour rendre les infractions impossibles: rues plus étroites, dos-d’âne, pistes cyclables protégées par des piquets… Car nous ne pouvons pas être partout en même temps."

Des pistes cyclables sécurisées

Tous nos interlocuteurs sont unanimes: les infrastructures cyclables s’améliorent dans la capitale. Sous l’ère de l’énergique Pascal Smet, ministre bruxellois de la Mobilité depuis 2014, 35 kilomètres de nouvelles pistes cyclables séparées du trafic ont été aménagées. Notamment sur l’avenue Roosevelt, le boulevard Général Jacques et le boulevard de la Woluwe. Morceau par morceau, le socialiste néerlandophone concrétise également son projet de Petite Ceinture cyclable. "Mais c’est encore trop lent! Alors qu’on nous parle de problèmes de mobilité et de qualité de l’air, le moindre aménagement doit être arraché avec les dents", déplore Florine Cuignet, qui fait référence à certains blocages politiques. Tout récemment, un projet de piste cyclable bidirectionnelle sur l’avenue de Tervueren était combattu par la commune d’Etterbeek…

"Pour changer les mentalités en profondeur, il faut enseigner le vélo aux enfants comme on enseigne la natation."

Des mesures nettement plus drastiques sont préconisées par le Gracq pour faire de Bruxelles une ville cyclable. Partant du principe que l’insécurité des cyclistes est causée par le trop grand nombre de voitures et la vitesse, l’association plaide pour l’instauration d’un péage urbain et la réduction du nombre de places de parking. "Le taux d’emplacements par habitant est très élevé à Bruxelles et c’est un énorme incitant à l’usage de la voiture. Au niveau du discours, tout le monde est d’accord de faire de la place au vélo. Mais on ne retrouve pas encore de volonté claire de limiter l’usage de la voiture. Or, on ne peut pas développer le vélo sans toucher à la voiture. C’est un discours auquel on ne croit pas", lâche la porte-parole des Cyclistes quotidiens.

Tour de Bruxelles | Le parcours du contre-la-montre du Tour testé pour vous

Actuellement à l’enquête publique, le nouveau plan régional de mobilité suscite beaucoup d’espoir chez les adeptes du deux-roues. Baptisé Good Move, ce plan prévoit notamment de faire du 30km/h la norme de base en Région bruxelloise. De quoi permettre aux deux-roues de circuler sans danger dans de petites artères impossibles à doter d’infrastructures spécifiques. En revanche, la formation au vélo manque toujours à l’appel. "On constate une méconnaissance des règles. Certains comportements ne sont pas compris comme, par exemple, lorsque l’on s’écarte pour ne pas rouler trop près des portières.L’apprentissage, dès l’école, des règles dans l’espace public permettrait de désamorcer des conflits", estime Florine Cuignet. "Pour changer les mentalités en profondeur, il faut enseigner le vélo aux enfants comme on enseigne la natation", considère Katia Xenophontos, qui rappelle, sur son blog, les règles du code de la route à l’usage des cyclistes. "Par exemple, certains automobilistes vont penser que des cyclistes brûlent des feux rouges parce qu’ils ne connaissent pas les panneaux B22 et B23 qui les autorisent à franchir les signaux lumineux."

Le fléau des vols de vélos

En ce qui concerne la cyclabilité de Bruxelles, tous les indicateurs démontrent une amélioration. Sauf un, celui des vols de vélos. Or, il s’agit de l’un des principaux freins à la mise en selle. Malgré les efforts réalisés en matière de prévention, les statistiques de la police faisaient état de 3.543 plaintes en 2017 pour la seule Région bruxelloise. Soit près d’une dizaine de vols de deux-roues chaque jour en comptant uniquement les cas signalés. Exaspéré de s’être fait dérober son vélo trois fois en moins d’un an, Thibault Dujardin vient de lancer le hashtag "#protectourbikes" sur les réseaux sociaux. Il profite ainsi de l’engouement pour le Tour de France pour attirer l’attention des autorités sur cette problématique.

Le cycliste bruxellois est soutenu dans sa démarche par le Gracq qui estime que le développement de l’offre de parking sécurisé est la meilleure réponse à ce fléau. Des avancées ont été engrangées ces dernières années, notamment avec la création de la plateforme Cycloparking qui permet de localiser et de réserver un emplacement au sein d’un box vélo. Aux yeux de l’association, l’intégration de parkings de grande capacité dans les stations de métro Bourse et De Brouckère représente aussi un pas dans la bonne direction.

Destinée à enrayer la revente de vélos volés, la plateforme d’enregistrement en ligne des vélos mybike.brussels a été lancée il y a peu par la Région bruxelloise. Pour gagner en efficacité, le système devra encore se populariser. "Mais le grand problème reste le sentiment d’impunité. Les auteurs doivent être poursuivis par le parquet et il faut des peines dissuasives. Les efforts doivent s’intensifier pour ne pas que les cyclistes se sentent abandonnés", prévient Florine Cuignet.

Publicité
Publicité