Publicité
Publicité
interview

Christian Laborde: "Le Tour de France, c'est plus qu'un sport, c'est une épopée"

©doc

Ecrivain et poète, Christian Laborde vient de publier un abécédaire du Tour de France, où il relate une foule d’anecdotes qui ont jalonné l’histoire de la Grande Boucle. Entretien.

Lorsque Christian Laborde parle du Tour de France, c’est un mélange de Marcel Pagnol et d’Antoine Blondin, le célèbre chroniqueur du journal L’Equipe. Ecrivain et poète, Christian Laborde vit à Pau. Il vient de publier un abécédaire du Tour de France, où il relate une foule d’anecdotes qui ont jalonné l’histoire de la Grande Boucle et qui illustrent à quel point cette course a su créer une osmose entre le public et ceux qu’Albert Londres avait rebaptisé les "forçats de la route".

À quand remontent vos premiers souvenirs sur le Tour?
C’était dans la cuisine, chez mes parents, lorsque mon père racontait des histoires du Tour de France. J’écoutais ces noms merveilleux pleins de voyelles – Coppi, Bartali, Vietto, Trueba – et leurs exploits. Puis, l’été venu, nous partions dans le Tourmalet et mon père pointait: "Le voilà." Et on voyait Bahamontes en solitaire, précédé d’une moto, ouvrir la route.

"Les golfeurs et les tennismen sont des champions pour lesquels je tire mon chapeau. Mais ceux qui montent le Tourmalet, ce sont des héros."

Pourquoi tant de gens suivent-ils le Tour de France alors qu’ils ne regardent pour ainsi dire pas les autres courses?
Parce que pour voir le Tour, on prend sa chaise et on s’installe devant sa porte. Le Tour ne se passe pas dans les stades mais sur les départementales.

Outre cette dimension géographique, il y a une dimension épique. Le Tour, c’est plus qu’un sport, c’est une épopée, avec ses exploits mais aussi ses trahisons et ses coups tordus. Aujourd’hui, l’Alpe d’Huez et l’Aubisque sont domestiquées par la voiture. Mais l’espace du Tour, ces cols, redeviennent des lieux à conquérir. Avec la boxe et la navigation en solitaire, le cyclisme est le sport qui a le plus inspiré les écrivains, comme Jean d’Ormesson, Colette ou Curzio Malaparte.

Qu’est-ce que les coureurs du Tour de France ont de plus que les autres sportifs?
Les golfeurs et les tennismen sont des champions pour lesquels je tire mon chapeau. Mais ceux qui montent le Tourmalet, ce sont des héros. Avec les jazzmen et les écrivains, ils ont cette volonté de s’échapper. Le peloton, c’est la société dont ils veulent s’arracher en tentant une échappée. Comme les jazzmen, certains coureurs sont aussi des héros tragiques. Regardez Marco Pantani, décédé d’une overdose comme Janis Joplin. Et puis, on fait rarement fortune dans le cyclisme. Même si les coureurs sont aujourd’hui mieux payés qu’avant, leurs gains sont dérisoires par rapport aux footballeurs ou aux joueurs de tennis.

"Parce que vous croyez qu’il suffit de se doper pour gagner le Tour de France?"

Le fait qu’il y ait des leaders et des porteurs d’eau, ce n’est pas un peu contraire à l’esprit du sport?
Le peloton est une mafia, avec ses parrains, ses porte-flingues et ses porteurs d’eau. Chacun y a sa place, c’est une société régulée, hiérarchisée. L’équipier amène le champion au pied de l’Alpe d’Huez, à charge pour lui de mener à bien l’ascension finale. Tout le monde n’est pas Merckx, mais qu’est-ce que c’est beau d’être l’équipier de Merckx! Le cyclisme est un univers régit par des lois, mais des lois qui sont justes.

Que répondre aux éternelles allégations de dopage?
Si j’avais écrit un livre sur la Coupe du monde de football ou sur Roland Garros, on ne me presserait pas de questions sur le dopage. On enquête sur le vélo mais pas sur les autres sports. Pourquoi? Quand on voit l’argent que brasse le football, on ne pose pas de questions. On n’importune pas un champion du ballon rond qui descend dans un palace, mais on vient chercher Richard Virenque sous la douche dans un hôtel Ibis. On s’acharne sur le vélo pour se donner bonne conscience de ne pas avoir été cherché ailleurs. Le vélo, c’est le bouc émissaire.

"Nous sommes entourés par des gens qui jugent, moi j’essaie juste de comprendre."

Cela n’empêche que le dopage a pu fausser certains résultats et certains palmarès.
Parce que vous croyez qu’il suffit de se doper pour gagner le Tour de France? S’il suffisait de cela, la Belgique n’attendrait pas un nouveau vainqueur du Tour depuis Lucien Van Impe en 1976. Il suffirait de le fabriquer. Le problème, c’est qu’on ne fabrique pas un Merckx ou un Hinault. Une fois retraité, Anquetil a reconnu qu’il prenait des amphétamines. Mais je ne fouille pas les poches d’Anquetil comme je ne fouille pas les poches de Miles Davis. Cette chasse à l’homme à laquelle nous assistons aujourd’hui m’inquiète. Que recherche-t-on au juste? On voudrait une société pure, mais l’homme n’est pas pur. Il faut le prendre tel qu’il est, avec sa gloire et sa part d’ombre. Nous sommes entourés de gens qui jugent. Moi, j’essaie juste de comprendre.

Fallait-il rayer Armstrong des tablettes du Tour?
Reléguer ainsi Armstrong dans les poubelles de l’histoire est un scandale. On ne peut même plus prononcer son nom. Il s’est passé ce qu’il s’est passé et on en pense ce que l’on veut. Mais on ne réécrit pas l’histoire comme cela se faisait en Union Soviétique. Lors de la montée de l’Alpe d’Huez en 2001, Armstrong attaque et lâche Jan Ulrich. Il se retourne et plante son regard dans celui d’Ullrich. Certains y ont vu une marque d’arrogance. Pour ma part, je pense qu’il ne regardait pas Ullrich. Ayant vaincu le cancer quelques années auparavant, Armstrong regardait si la mort ne le suivait pas. À ce moment précis, la mort a pris un coup sur la tronche…

"Le Tour de France", Christian Laborde, éditions du Rocher, 376 pages, 21,90 euros.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité