"9.000 euros pour un vol pour Varsovie! Vous êtes fou?"

©Wouter Van Vooren

Les hommes d’affaires ouvrent généralement de grands yeux lorsqu’ils entendent le prix d’un vol privé. En insistant sur le gain de temps et le confort, les opérateurs d’avions privés essaient de se défaire de leur image de luxe décadent. Nous avons testé un vol privé entre Zaventem et Liège.

Des bonbons Napoléon et des Chokotoffs à l’accueil, une cafetière Nespresso et deux petits salons avec vue sur le tarmac. Le terminal General Aviation de Brussels Airport, situé à côté du quartier général de Brussels Airlines, n’est pas particulièrement luxueux. Rien ne laisse imaginer que la fine fleur du monde des affaires belges transite par ce petit bâtiment pour sauter dans un jet privé. "Ce lounge n’est pas très souvent utilisé", explique Dominiek Deman, directeur Business Development du groupe d’aviation d’affaires Luxaviation. "Le plus grand luxe pour nos clients, c’est le temps", poursuit-il. "Si votre avion décolle à 10h30, vous ne devez être ici que 10 minutes à l’avance. C’est plus qu’assez", ajoute le directeur des ventes, Ward Bonduel.

"Le plus grand luxe pour nos clients, c’est le temps. Si votre avion décolle à 10h30, vous ne devez être ici que 10 minutes à l’avance."
Ward Bonduel
Directeur des ventes chez Luxaviation

Le gain de temps est le principal atout des avions privés. Quelques mètres seulement séparent les toilettes du contrôle des bagages. Notre sac à dos passe rapidement à travers le scanner. Nous avions envoyé à l’avance une copie de notre carte d’identité. Trente secondes plus tard, nous sommes déjà sur le tarmac, où nous attend un petit avion argenté, qui rentre à son (aéro) port d’attache, Liège, après un entretien à Zaventem.

Lorsque nous montons à bord du Bombardier Challenger 250, les pilotes Dirk et Morten sont prêts à nous accueillir. Après que Morten nous a débarrassés de notre manteau, nous allons nous asseoir dans un des neuf sièges en cuir blanc, qui peuvent être transformés en quatre lits.

Pas de champagne

Une bouteille d’Evian est disposée à côté de chaque siège. "Tout le monde pense que les avions privés sont pour les super-riches, que le champagne coule à flots et qu’on sert du caviar et du foie gras, explique Dominiek Deman. Mais à bord, on boit rarement du champagne. La plupart des clients sont des gens qui ont les pieds sur terre. Pour eux, un verre d’eau est plus que suffisant."

"Nous offrons aussi du Coca-Cola, du Fanta, des Mars et des Snickers. C’est ce que les passagers préfèrent, ajoute son collègue Ward Bonduel. Pour nos clients, l’important, c’est le gain de temps, pas le champagne, car ils se rendent généralement à des réunions."

Les sièges en cuir blanc peuvent être transformés en lits. ©Wouter Van Vooren

Quelques minutes après un court briefing de sécurité par le pilote danois Morten, l’avion décolle. "Pour le confort, nous essayons de prendre de l’altitude le plus rapidement possible pour voler au-dessus des nuages, explique Dominiek Deman. Nous volons plus haut que les avions commerciaux. Chez Ryanair, la pression en cabine est plus élevée. Résultat, après deux heures de vol, les passagers sortent de l’avion beaucoup plus fatigués. Cet avion-ci vous amène à bon port frais et dispos."

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Le public qui utilise les avions privés est très varié. De l’entrepreneur belge qui souhaite dormir tous les soirs dans son lit à l’Américain qui arrive en Europe avec un avion de ligne et qui souhaite poursuivre son périple dans un jet privé. En passant par le footballeur professionnel qui doit subir des tests médicaux dans son nouveau club juste avant la fin de la période de transfert. Ou encore le comité de direction d’une entreprise qui doit visiter six usines en trois jours. "Si vous disposez de cinq implantations en Europe et que l’une d’entre elles est difficilement accessible, vous aurez tendance à y accorder moins d’attention", explique Dominiek Deman.

"Je pensais que nous allions à Liège? demande tout d’un coup notre photographe. Mais je viens de voir le Watersportbaan de Gand (parcours d’aviron à cinq voies, NDLR)." Apparemment, nous faisons un petit détour à 780 km/h via Coxyde, sinon nous arriverions trop vite à Liège.

Pour se détendre à bord de l’avion, on peut regarder la série des James Bond et Intouchables sur DVD. Internet est également disponible à bord, ce qui permet d’appeler via Whatsapp. "Mais de nombreux clients nous demandent de couper la connexion internet, car ils préfèrent se reposer pendant le vol", poursuit le directeur.

Opération séduction

Comment Luxaviation recrute-t-il ses clients? "Nous lisons L’Echo et De Tijd tous les jours, explique Dominiek Deman avec un sourire complice. Auparavant, notre bible était le répertoire des 100 Belges les plus riches. Bon nombre de nos clients y sont repris, mais nous avons aussi beaucoup de nouveaux clients."

©Wouter Van Vooren

Pour séduire de nouveaux clients, Dominiek Deman – toujours coiffé et habillé impeccablement – essaie d’établir un contact direct avec les capitaines d’industrie. "Je les appelle et je leur demande: puis-je prendre 20 minutes de votre temps pour vous initier au monde merveilleux des jets privés? Ils répondent alors: passez me voir un de ces jours."

Bien entendu, tous les PDG ne se laissent pas séduire immédiatement. "Je dois les convaincre. Je leur explique qu’un billet pour Varsovie ne coûte pas 500 mais 9.000 euros. Leur première réaction est de me prendre pour un fou. Mais après un vol d’essai, c’est le déclic."

5.000 euros
Aller-retour Bruxelles-Nice
Un aller-retour Bruxelles-Nice en avion privé avoisine les 5.000 euros.

Car même si les collaborateurs de Luxaviation font d’énormes efforts pour présenter les avions privés comme étant un moyen de transport ordinaire pour personnes ordinaires, le coût reste un sérieux obstacle. Les clients paient une certaine somme par jour et par heure de vol, entre le démarrage et l’arrêt du moteur. Le plus petit avion de Luxaviation, le CJ2 de Cessna, coûte 2.500 euros/h, équipage compris. Un aller-retour Bruxelles-Nice coûte donc 5.000 euros. Il existe des abonnements pour les "frequent flyers". Ces clients paient un forfait de 80.000 euros, ce qui leur permet d’effectuer 25 vols par an à un prix avantageux.

Où se situe la valeur ajoutée d’un tel coût? "A deux niveaux: la flexibilité et la vitesse, estime Dominiek Deman. Les hommes d’affaires sont par définition impatients. Tout doit aller vite. Lorsqu’ils découvrent à quel point il est facile de se déplacer avec un avion privé, je les entends souvent dire: nous aurions dû le faire beaucoup plus tôt. Et de poursuivre avec un exemple: Imaginez que vous volez de Courtrai à New York. En dix minutes, vous êtes à l’aéroport de Wevelgem. Et 7 heures plus tard, vous sortez de l’aéroport privé de Manhattan. Le taxi est prêt et vous amène à votre rendez-vous. C’est une question de qualité de vie, le luxe du temps. Plus de file au contrôle des bagages. Fini les problèmes!"

Du travail au privé

Ceux qui découvrent la facilité des jets privés au travail ont tendance ensuite à s’offrir ce luxe dans leur vie privée. Parmi les destinations populaires, on ne trouve pas uniquement des destinations d’affaires, comme la Pologne et la Russie, mais aussi de vacances, comme Malaga ou les domaines skiables français et suisses. Alors qu’auparavant 95% des vols de Luxaviation étaient des vols d’affaires, le tourisme représente aujourd’hui la moitié du chiffre d’affaires. "Certaines familles partent skier en jet privé, explique Dominiek Deman. Souvent, la famille attend ici le businessman. Dès qu’il arrive, l’avion décolle."

50%
Vols privés
Les vols privés à caractère touristique représentent aujourd’hui la moitié des vols de Luxaviation, contre 5% auparavant.

La société Luxaviation ne possède pourtant aucun avion propre. Le tout nouveau Bombardier dans lequel nous volons (prix d’achat: 26 millions de dollars) est la propriété d’un homme d’affaires liégeois qui se rend régulièrement à Dubai avec son jet privé. Quand il n’a pas besoin de son avion, Luxaviation affrète l’appareil pour ses clients et paie le propriétaire sur la base d’un tarif horaire. Le groupe d’aviation d’affaires gère ainsi une flotte de 22 avions et 85 pilotes se relaient pour 6 à 7.000 heures de vol par an. Certains CEO appellent Dominiek Deman directement lorsqu’ils ont besoin d’un avion. "Nous avons des pilotes en stand-by, explique-t-il. S’il le faut, nous sommes prêts à partir dans l’heure."

Luxaviation est également connu sous son ancien nom Abelag (Association Belge d’Aviation Générale), appellation sous laquelle la société a été créée en 1964. Après plusieurs acquisitions, l’entreprise est détenue depuis 2013 par Luxaviation, le groupe de l’entrepreneur luxembourgeois Patrick Hansen et du groupe chinois CMIG.

En Belgique, Luxaviation, leader du marché, réalise un chiffre d’affaires de 60 millions d’euros par an et compte deux concurrents. D’une part, la société anversoise Flying Group (chiffre d’affaires en Belgique: 43 millions d’euros), aux mains de l’entrepreneur Bernard Van Milders, un descendant de la famille fondatrice de la chaine de restaurants Carestel. D’autre part, ASL Group, de l’entrepreneur limbourgeois Philippe Bodson, qui réalise un chiffre d’affaires annuel de 20 millions d’euros. Attention à ne pas confondre ASL Group avec ASL Aviation, la compagnie aérienne revendue au début de l’année par l’armateur belge Saverys.

26 millions
Bombardier
Un Bombardier, un avion privé type, coûte 25 millions de dollars à l’achat.

Ces trois leaders disposent de bases dans plusieurs aéroports. ASL vole à partir d’Anvers et de Zaventem et devrait bientôt construire un terminal privé à Liège, tandis que Luxaviation travaille à partir de Bruxelles et de Wevelgem. "Auparavant, tout le monde pensait que seules les multinationales utilisaient des avions privés. Aujourd’hui, les PME s’en servent également. C’est pourquoi nous sommes présents à Courtrai", explique Dominiek Deman.

Flying Group, pour sa part, a son siège social à Deurne, mais devrait ouvrir une nouvelle base à Wevelgem au cours de l’été. "Notre clientèle locale de Flandre-Orientale préfère éviter Anvers, à cause des problèmes de mobilité et se rend plus volontiers à Courtrai", ajoute Bernard Van Milders. C’est d’ailleurs ce qui explique que Luxaviation a cessé ses activités à Deurne il y a trois ans. "Anvers a perdu des plumes", explique Dominiek Deman. "Un de nos clients passait plus de temps en voiture, en route vers Anvers, que dans l’avion. Un client de Saint-Nicolas préfère aujourd’hui se rendre à Courtrai plutôt qu’à Anvers."

Les sièges en cuir blanc peuvent être transformés en lits. ©Wouter Van Vooren


Petit calcul

Après un vol de moins de 40 minutes, nous atterrissons à Liège. L’aéroport spécialisé en fret ne dispose aujourd’hui que d’une "petite structure" dédiée à l’aviation privée. Combien avons-nous consommé pendant ce court vol? Le pilote Morten entre quelques chiffres sur sa calculatrice. "Normalement, nous consommons 1.100 litres de carburant pendant la première heure. L’avion pèse tout de même 18 tonnes. Ce n’est pas rien. Pour ce vol, nous avons consommé près de 800 litres pour parcourir 850 kilomètres."

Pour ceux qui souhaitent réduire leur empreinte écologique, le jet privé n’est bien entendu pas le meilleur moyen de transport. "Nous essayons de convaincre les propriétaires d’acheter les derniers modèles, explique Dominiek Deman. Dans un monde idéal, nous devrions faire du covoiturage pour aller à Bruxelles, les Ferrari n’existeraient pas et nous ferions tous nos déplacements en train ou en bus. Mais l’aviation continuera à exister."

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