reportage

"Hériter d'un domaine familial est un cadeau, mais aussi un fardeau"

Le domaine Adornes date du XVe siècle. Il a très peu changé depuis. ©Jonas Lampens

Elle a épousé un comte et hérité d’une propriété familiale médiévale. Pendant que nous nous promenons dans le domaine Adornes, situé au cœur de Bruges, Véronique de Limburg Stirum raconte comment elle veille sur ce patrimoine et allège la lourde charge financière en l’ouvrant au grand public.

Si vous vous promenez un jour d’automne sur les sentiers humides du domaine Adornes, dont les pavés ont été polis par de nombreux pieds, il ne vous faudra pas de beaucoup d’imagination pour voir revivre la Bruges du Moyen-Âge. Une douce lumière tombe sur la tour en bois ocre de la chapelle Jérusalem, construite en 1429 par Anselm Adornes après un pèlerinage dans la ville sainte. Cela avait conféré à l’homme d’affaires italo-flamand, à la fois chevalier, diplomate et chrétien dévot, un statut particulier dans les hautes sphères de la ville de Bruges. La famille Adornes s’était aussi montrée généreuse. Il suffit de voir les petites et étroites maisons Dieu, où des veuves sans le sou recevaient le gîte et le couvert en échange de travail dans le potager et de l’entretien de la chapelle.

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Le domaine a peu changé depuis qu’Anselm Adornes l’a acheté et agrandi au milieu du XVe siècle. À cette différence près qu'on y trouve depuis plusieurs années, des visiteurs qui peuvent, pour 8 euros, se promener dans cette maison du quartier Sainte-Anne, au centre de Bruges, et découvrir ce témoin de l’histoire.

"Plus je viens ici, plus je me rends compte du caractère exceptionnel de cet endroit: un domaine détenu par la même famille depuis le XVe siècle et qui permet de replonger dans la vie de cette époque, raconte Véronique de Limburg Stirum pendant la visite. Prenez la maison de Gruuthuse: c’était un ami de la famille, plus riche et plus important qu’Anselm, mais sa maison est aujourd’hui un vrai musée. Notre domaine est resté authentique. J’ai su immédiatement qu’il fallait l’ouvrir au public. Nous ne vivons plus à une époque où nous pouvons faire ce genre de chose tout seul. Et il serait absurde de réserver ce domaine à une seule famille. Venez, commençons par le musée sur Anselm Adornes."

Elle doit se baisser pour passer sous la petite porte peinte en bleu qui donne accès au musée. Le domaine est totalement adapté à la taille de nos ancêtres du Moyen-Âge.

Dix-septième génération

J’ai dit à mon mari: notre famille va retrouver sa place dans ce domaine, nous allons l’occuper et je vais essayer d’en faire une réussite. Sinon, nous vendons.
Véronique de Limburg Stirum

Véronique est l’épouse du comte Maximilien de Limburg Stirum, un administrateur très demandé et intime d’Alexandre Van Damme, principal actionnaire du géant brassicole AB InBev. Maximilien fait partie de la dix-septième génération de la famille Adornes, qui a quitté Gênes au XIIIe siècle pour s’installer à Bruges. Il a hérité du domaine, ce qui est traditionnel dans les anciennes lignées, au moment de leur mariage en 1999. "C’est une chance extraordinaire, mais aussi un lourd fardeau. Cela exige du temps, de l’argent, de l’énergie et de l’attention. Parfois je me demande si c’était vraiment un cadeau (elle rit). Mais j’ai très vite compris que nous devions nous-mêmes prendre les choses en mains et éviter à tout prix de déléguer la gestion à des personnes extérieures."

Les liens de la famille avec le domaine s’étaient beaucoup dilués. Pendant des décennies, il ne fut occupé que par des religieuses. En 1987, les dernières nonnes l’ont quitté pour aller s’installer dans une maison de repos. "Mon beau-père passait de temps en temps pour discuter avec la mère supérieure. Mais, je souhaitais que les liens entre la famille et le domaine se renforcent et je ne voulais pas qu’ils se limitent à un coup de téléphone et à une facture pour le remplacement d’une gouttière. J’ai dit à mon mari: notre famille va retrouver sa place dans ce domaine, nous allons l’occuper et je vais essayer d’en faire une réussite. Sinon, nous vendons. Vous devez vous imaginer ce que cela aurait signifié pour quelqu’un de la dix-septième génération: vendre était impensable, cela aurait été trop pénible. Nous n’avions donc pas le choix: ça devait être un succès."

Les rénovations nécessaires ont été estimées à près de 100.000 euros par an. Et nous avons des travaux planifiés pour 15 ans...


2,2 millions d'euros investis en 10 ans

La gestion d’un domaine médiéval exige beaucoup d’argent. Les frais de chauffage sont élevés et les travaux de rénovation coûtent cher. Via l’asbl Adornes, la famille a investi 2,2 millions d’euros de fonds propres au cours des dix dernières années dans la rénovation des bâtiments accessibles au public. Elle a reçu pour cela 217.000 euros de subsides. La vente de billets d’entrée, l’organisation d’événements, la location de bâtiments au Centre de la dentelle, installé dans ses murs, et la location que la famille paie pour l’utilisation personnelle de la maison de maître – en partie accessible au grand public – génère des revenus annuels de 180.000 euros à l’asbl.

©Jonas Lampens

Mais la gestion (exploitation, énergie, maintenance, assurance) coûte pratiquement le même montant: de 180.000 à 190.000 euros par an. "Et c’est sans mon salaire de gestionnaire. Cela donne une image déformée, explique Véronique de Limburg Stirum. Un jour, quelqu’un devra me remplacer. Et ce ne sera pas nécessairement un membre de la famille, même si celle-ci s’est toujours beaucoup impliquée. Mais une organisation professionnelle exige une gestion professionnelle, qu’il faudra rémunérer."

Une expérience qui doit rester exclusive

Elle reste cependant nuancée pour l’avenir. "Le musée n’est ouvert que depuis 2014. Nous avons connu une forte baisse du nombre de visiteurs après les attentats de Bruxelles, mais les gens ont recommencé à venir et nous sommes aujourd’hui pratiquement à l’équilibre. Il y a encore beaucoup de travail à réaliser. Les rénovations nécessaires ont été estimées à près de 100.000 euros par an. Et nous avons des travaux planifiés pour 15 ans..."

En continuant à développer le domaine comme destination touristique exclusive, il est possible de générer des revenus pour financer les futurs travaux de rénovation. Véronique de Limburg Stirum pense que le domaine dispose encore de potentiel. "Nous en sommes aujourd’hui à 16.000 visiteurs par an, et leur nombre pourrait augmenter. Nous avons encore beaucoup d’idées et de projets. Nous pourrions aussi augmenter le prix du billet d’entrée. Nous ne misons pas sur le tourisme de masse, mais sur une expérience exclusive: un luxe. Il n’est d’ailleurs pas souhaitable que le nombre de visiteurs dépasse les 25.000 par an. Cela nuirait à la qualité de l’expérience."

Je ne fais pas de politique, mais lorsque j’entends parler le ministre de la Culture, cela montre à quel point il est dangereux de compter sur des subsides.


Noblesse ne rime pas forcément avec richesse

Les gens pensent encore souvent que noblesse rime avec richesse. C’est loin d’être le cas pour de nombreuses familles, précise Véronique de Limburg Stirum. "Mais je comprends que lever des fonds pour le domaine Adornes ne rencontrerait pas beaucoup de succès, et je comprends aussi pourquoi."

Véronique de Limburg Stirum ©Jonas Lampens

Elle se montre par ailleurs prudente en ce qui concerne les subsides. "Je ne fais pas de politique, mais lorsque j’entends parler le ministre de la Culture (Jan Jambon, à la fois ministre-président et ministre flamand de la Culture, avait annoncé la veille de l’interview que le gouvernement flamand allait sensiblement réduire les subsides pour la culture, NDLR), cela montre à quel point il est dangereux de compter sur des subsides. Le modèle opérationnel doit contribuer à couvrir les coûts du domaine, et nous payons le reste: c’est notre philosophie. Mais ces montants doivent rester raisonnables. Je dois également veiller à ce que nos enfants ne se retrouvent pas avec une charge trop lourde, car à un moment donné, ils devront reprendre le flambeau."

"Je suis à la fois manager, conservatrice et chef de chantier"

Véronique de Limburg Stirum a fait carrière dans le monde de la banque et des assurances. À la suggestion de son mari, elle a pris en charge en 2006 la fondation de la famille Adornes au moment où elle faisait une pause carrière. "Je suis ingénieur commercial, pas conservatrice de musée. J’ai souvent pensé: ‘heureusement!’ (elle rit). Aujourd’hui, je gère une entreprise de la même complexité qu’une grande société, mais sans les moyens. Je suis à la fois manager, conservatrice et chef de chantier. Et si une ampoule rend l’âme, c’est moi qui la remplace."

Sa carrière lui manque-t-elle? "Non, mais parfois le salaire, oui (elle rit). Sur le plan intellectuel, c’est un travail fantastique. C’est varié et très concret, et vous observez quotidiennement les résultats. Vous recevez des réactions positives et encourageantes des visiteurs. Mais c’est aussi très lourd, et j’aimerais un moment donné pouvoir lever le pied."

L’attachement de la famille au domaine s’est renforcé. Ses trois fils ont été baptisés dans la chapelle et toute la famille s’y retrouve pour fêter Noël. Le dimanche, le domaine est fermé afin que la famille puisse se détendre. Ce fut une décision difficile, reconnaît-elle. "Cela crée un énorme manque à gagner lorsque vous fermez le dimanche. Mais il est très important que nous puissions aussi en profiter."

Un lounge aux accents écossais

Elle a ouvert une boutique dans le musée – on y trouve même des cabas à la mode au logo Adornes – et a installé, dans le salon écossais, un petit café où les visiteurs peuvent prendre une collation pour quelques euros. Le magasin et le lounge génèrent quelques milliers d’euros de revenus pour l’asbl. "Toutes ces petites initiatives finissent par faire de grandes rivières. Mais cela signifie aussi que nous devons compter sur l’honnêteté des visiteurs, car il n’y a pas de service dans le lounge", nous explique-t-elle pendant qu’elle nous prépare deux cafés.

Les confortables canapés recouverts de tartan écossais sont un clin d’œil au diplomate Anselm Adornes, qui en tant que représentant du duc de Bourgogne Charles le Téméraire fut envoyé en Écosse pour rétablir les liens avec la Flandre après le boycott écossais en 1467 des précieux draps flamands et de l’alun, dont il était lui-même négociant. Les relations avec l’Écosse sont restées chaleureuses, il a reçu en cadeau des terres du roi d’Écosse James III.

Anselm est lui-même décédé (et a été enterré) dans la ville écossaise de Linlithgow, après une attaque de brigands. Dans la chapelle familiale brugeoise, se trouve uniquement son cœur, qui a été rapatrié dans la sépulture familiale.

La chapelle du domaine Adornes date de 1429.Les enfants de la famille y sont encore toujours baptisés. ©Jonas Lampens

Du côté privé

Nous quittons le lounge pour nous rendre dans la maison de maître familiale, qui n’est accessible qu’aux visiteurs accompagnés d’un guide et lors d’événements organisés par des entreprises. Véronique de Limburg Stirum ouvre une barrière en fer forgé, nous passons par une lourde porte en bois et un étroit escalier de pierre en colimaçon. "Cela fait partie du charme de la maison."

Nous nous trouvons au cœur de la partie privée, dont les murs sont garnis des portraits des différentes générations d’Adornes, y compris une récente peinture de Véronique et Maximilien de Limburg Stirum et leurs trois fils aux cheveux roux, Hadrien, Gabriel et Edgar. Elle sourit subrepticement. "Oui, c’est moi avec ma famille."

Ici, la famille a mis la main à la pâte. "Lorsque je suis venue ici pour la première fois, il n’y avait rien d’autre qu’une table et quatre chaises, recouvertes de plastique et d’une épaisse couche de poussière. Les murs étaient entièrement enduits de plâtre blanc. Nous les avons nous-mêmes décapés, ce qui a représenté un travail de titan."

Il est clair qu’il devient de plus en plus difficile de faire soi-même quelque chose de semblable à ce que nous faisons ici. Simon de Mérode organise des spectacles dans le château de Westerloo et à Laarne, on organise un événement à Noël.

La salle de séjour est décorée avec goût à l’aide de tapisseries, de photos de famille et de meubles anciens. De nombreuses pièces du château de Humbeek ont trouvé place ici, à Bruges. Ce domaine fut aussi un jour aux mains de la famille de Limburg Stirum, mais il a été vendu. Dans un coin, on trouve même le lit – remarquablement petit – du dernier propriétaire du château de Humbeek. "Je n’ai pas trouvé d’autre endroit pour le lit, mais finalement, c’est agréable de s’asseoir ici l’après-midi, avec la vue sur le jardin. Je ne le remarque plus, mais tous ceux qui viennent ici posent la question. La plupart des visiteurs trouvent sa présence un peu bizarre."

Les portraits de plusieurs ancêtres ornent la maison de maître. ©Jonas Lampens


Un patrimoine riche qui met les familles sous pression

Nous parlons de l’abondant patrimoine flamand encore aux mains du privé, et qui se trouve de ce fait sous forte pression. "Il existe encore tellement de magnifiques maisons et châteaux pour lesquels il faut trouver une solution, estime Véronique de Limburg Stirum. Il est clair qu’il devient de plus en plus difficile de faire soi-même quelque chose de semblable à ce que nous faisons ici. Simon de Mérode organise des spectacles dans le château de Westerloo et à Laarne, on organise un événement à Noël (géré par la famille de Pessemier ‘s Gravendries, NDLR)."

De plus en plus de châteaux devront s’ouvrir – du moins en partie – au grand public, estime Véronique de Limburg Stirum. "Les jeunes ne veulent plus vivre dans ces endroits tellement difficiles à chauffer, loin de la ville et de leur travail. La gestion d’un château est un travail à temps plein."

Elle nous amène fièrement dans l’ancienne remise, qui accueille une exposition temporaire d’art contemporain – peintures et sculptures. "Nous organisons des expositions deux fois par an. Il est aussi important de faire en sorte que les gens reviennent. Sinon, ils n’achètent qu’une seule fois un billet d’entrée. Mais le principal objectif est de ne pas s’accrocher au passé. Cet endroit doit vivre. Le tourisme est un secteur en croissance. En ouvrant un tel domaine au public, vous contribuez donc aussi à l’essor économique."

Le patrimoine est un symbole de puissance et de force. Si vous ne savez pas d’où vous venez, il est difficile de déterminer où vous allez.


Investir dans le passé pour savoir où l'on va

Elle explique avoir longuement réfléchi au patrimoine et à ce qu’il représente. "La préservation du patrimoine coûte cher et c’est de l’argent que vous ne pouvez pas investir ailleurs. C’est un message difficile à entendre pour les jeunes, car nous investissons de l’argent dans le passé et pas dans leur avenir. Je trouve donc la question importante: pourquoi investissons-nous dans le patrimoine?"

Sa réponse: "Le patrimoine est un symbole de puissance et de force. Si vous ne savez pas d’où vous venez, il est difficile de déterminer où vous allez. Au moment où la société est confrontée à la migration se pose précisément la question: qui sommes-nous? Même si je suis francophone (l’interview se déroule dans un néerlandais parfait, NDLR), je trouve que c’est une bonne chose pour nos expositions d’art contemporain que nous choisissions de préférence des artistes belges, le plus souvent flamands. Car c’est de cela qu’il s’agit: de notre identité."


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