"Je ne veux pas être celui qui a dû vendre le château"

©Diego Franssens

Pour éviter que le château familial historique ne disparaisse dans les plis de l’histoire, une nouvelle génération de propriétaires essaie de trouver des sources de revenus alternatives. Car il faut galérer si l’on veut transmettre un château rutilant à la génération montante. "Mais c’est notre responsabilité."

"Les vœux de Noël sont terminés. Vous pouvez rentrer chez vous!", proclame le prince Simon de Mérode. Il est visiblement sous le charme de la Magie de Noël, le spectacle annuel organisé au château et conçu ici, dans son bureau situé au-dessus d’un escalier en colimaçon datant du Moyen Âge.

Son interprétation enthousiaste de pirate aide le prince de Mérode à oublier les tracasseries administratives. Par exemple, les conversations téléphoniques avec les banquiers à propos des tax shelters dont peuvent bénéficier les investisseurs potentiels dans son spectacle de Noël, qui se déroulera du 7 au 23 décembre et qui conduira une fois de plus de nombreux enfants à travers les pièces de son château à Westerlo. "J’ai grandi dans un château français. Noël a toujours été pour moi une expérience unique. Et qu’y a-t-il de plus beau et plus authentique que d’apporter de la magie à un château habité?"

Un château a beau faire rêver, son coût n’en est pas moins astronomique. En particulier lorsqu’il a été laissé à l’abandon pendant des décennies et que les sources de revenus classiques des terrains environnants ont disparu. C’est le sort de nombreux châteaux en Belgique, une situation qui chagrine le prince de Mérode. "Aucun pays ne possède autant de châteaux au mètre carré. Chaque région bénéficie d’un potentiel équivalent à celui de Disneyland. Malheureusement, l’entretien de cet héritage n’est pas une priorité, comme c’est le cas en France, qui investit beaucoup plus dans son patrimoine, qu’elle considère comme un véritable atout culturel."

Dès lors, le prince (37 ans) cherche inlassablement à générer des revenus propres pour rendre au château familial sa gloire d’antan. Une de ces sources est sa "Magie de Noël", qu’il organise également cette année dans trois autres châteaux en Flandre. "Nous louons ces châteaux et prenons donc tous les risques financiers liés à la vente des billets."

"Il est rare d’hériter d’un château et de suffisamment de moyens pour l’entretenir."
Prince Simon de Mérode

Et ce n’est pas tout: son festival de musique bisannuel organisé sur le domaine est encore plus ambitieux. Il s’agit d’une production propre créée à partir de rien et qui a attiré cette année pas moins de 30.000 visiteurs. "Pour notre festival musical Rubens de l’été dernier, le budget dépassait les 2 millions d’euros. Je suis alors debout de 7 heures du matin à minuit pour tout superviser, car on peut facilement perdre beaucoup d’argent avec ce genre de production. C’est très stressant. Je passe de nombreuses nuits blanches."

Mais Simon de Mérode n’a pas vraiment le choix. "Il est très rare d’hériter d’un château et de suffisamment de moyens pour l’entretenir. Il y a une dizaine d’années, j’ai racheté le château d’un oncle et d’une tante avec ma sœur et mes frères. Nous nous sommes endettés pour le conserver au sein de la famille et lui donner le statut de patrimoine historique qu’il mérite. Peut-être ai-je été naïf à l’époque, mais je considère cela comme une responsabilité et un défi passionnant. Un château n’est certainement pas un héritage facile." Le prince devra en effet rembourser un emprunt bancaire pendant des dizaines d’années, tout en continuant à chercher les moyens d’entretenir et de restaurer ce château du XIVe siècle.

Conservation du domaine

Ces doléances sont familières à l’oreille de Steven Heyde. En tant que chercheur à la Haute École de Gand, il étudie la manière dont les châteaux belges et étrangers génèrent de nouvelles sources de revenus pour préserver leur héritage.

"Napoléon est responsable du déclin de nombreux domaines, en obligeant de répartir également les propriétés entre tous les héritiers."
Steven Heyde
Chercheur à la Haute École de Gand

"Il existe de nombreux exemples de propriétaires de châteaux qui ont du mal à financer les travaux de restauration et qui risquent de se retrouver totalement ruinés, explique Steven Heyde. Cette situation remonte à Napoléon, qui souhaitait réduire le pouvoir de la noblesse – propriétaire des biens fonciers – en répartissant également les propriétés entre tous les héritiers au lieu de tout léguer au premier héritier mâle de la famille. Conséquence: les patrimoines historiques ont été divisés en plusieurs lots. Les terrains et forêts domaniaux ont souvent été les premiers à être vendus. Avec eux disparaissaient les revenus traditionnels des châteaux: fermages, exploitation forestière, droits de chasse." Et un pan d’histoire.

Steven Heyde cherche en effet comment conserver les domaines historiques dans leur totalité, avec les parcs et les bois. Un projet pilote donne un nouveau souffle à ce passé grâce à une approche innovante: la "gastronomie botanique", comme Steven Heyde aime la décrire. "Le domaine auquel je fais allusion est situé à proximité de Bruges. C’était déjà un jardin botanique au début du XIXe siècle et qui était innovant en matière de cultures. Mais dans le courant du XXe siècle, l’entretien du jardin a cessé d’être rentable, poursuit Steven Heyde. Aujourd’hui, le parc du château va accueillir une série de cultures en partie inconnues, mais qui offrent un important potentiel gastronomique. Cela ouvre de nouvelles possibilités commerciales pour financier l’entretien du domaine, un peu à la manière d’un restaurant pop-up ou d’un ‘food festival’."

Mais tous les propriétaires de châteaux ne sont pas prêts à se lancer dans ce type de projet. "Le montant des investissements de départ en effraie plus d’un. De plus, il faut disposer de certaines compétences, et de nombreux propriétaires ont une autre profession, difficile à combiner avec la gestion du domaine. Ils doivent également se battre avec différentes réglementations, du patrimoine à la gestion forestière en passant par l’aménagement du territoire et le tourisme", poursuit Steven Heyde.

Fondation

La baronne Isabelle van Caloen (58 ans) en sait quelque chose. "Je n’étais pas consciente de ce qui m’attendait lorsqu’il y a huit ans, j’ai repris la gestion du château de ma belle-mère, devenue trop âgée", raconte-t-elle tout en faisant visiter le château de Loppem. "Je suis infirmière de formation et ne connaissais rien en patrimoine ni en gestion de personnel. Je ne savais pas à quoi ressemblait le style néogothique." Aujourd’hui, elle explique avec enthousiasme que ce n’est pas un hasard si l’imposant hall d’entrée, avec ses hauts plafonds, fait penser à une église. "Le maître d’œuvre, le trisaïeul de mon mari, était très chrétien."

L’imposant hall d’entrée du château de Loppem, avec ses hauts plafonds, fait penser à une église. "Le maître d’œuvre, le trisaïeul de mon mari, était très chrétien." ©Diego Franssens

La décision de conserver le château et son contenu – conçu sur mesure par l’architecte – et de le léguer à la postérité a été prise par la génération des grands-parents. Pour faciliter les choses, Jean van Caloen a érigé une fondation en 1951, et en 2008, il a créé un nouveau dispositif de verrouillage juridique via une fondation d’utilité publique. Elle permet d’éviter que les différentes successions fassent éclater le domaine et que les autorités publiques exigent leur part lors de chaque succession.

"Nous avons la chance que Jean van Caloen et son fils Roland aient déjà fait don de l’entièreté de leur patrimoine à la fondation. Nous bénéficions ainsi d’une réserve pour respecter leur souhait: faire rayonner le château aux niveaux culturel et historique", explique Isabelle van Caloen.

Cette année, le patrimoine historique a fait l’objet de beaucoup d’attention, grâce aux commémorations de la fin de la Première Guerre Mondiale. Le roi Albert Ier et la reine Elisabeth ont en effet résidé un mois dans le château lors de l’offensive d’octobre-novembre 1918, qui a mené à la libération. Le roi, aux côtés de hauts responsables politiques, y a pris des décisions majeures, comme l’introduction du suffrage universel pour les hommes et la reconnaissance des syndicats. Ces derniers mois, le château a accueilli une exposition, une pièce de théâtre-promenade, ainsi qu’un colloque scientifique sur le thème de l’histoire nationale. Il a également permis à une colonne militaire de bivouaquer sur le domaine dans le cadre d’une reconstitution de la dernière offensive.

C’est dans le château néogothique de Loppem qu’a été voté en 1918 le suffrage universel pour les hommes. ©Diego Franssens

Grâce à ces activités notamment, le château de Loppem devrait accueillir cette année jusqu’à 20.000 visiteurs, soit dix fois plus qu’avant l’arrivée d’Isabelle van Caloen. Elle a insufflé une nouvelle dynamique, attirant chaque année de 6.000 à 7.000 touristes de bateaux de croisière. Si vous ajoutez la location de salles pour les mariages et autres événements, comme les séances photos, un festival folk et un marché d’alimentation bio, il ne faut pas s’étonner que la baronne réponde encore parfois à ses mails à 11 heures du soir.

Budget

Mais ces revenus directs ne suffisent pas. "Lors de l’ouverture d’un château au public, il y a de nombreux coûts supplémentaires obligatoires si l’on veut obtenir des subsides: installation d’un système d’alarme et de 30 caméras, sécurisation contre les risques d’incendie, assurances, poursuit Isabelle van Caloen, qui habite à proximité du château. Les revenus des visites du château et les loyers suffisent à peine à couvrir les salaires de deux employés à temps plein, dont le concierge. Heureusement, les réserves de la fondation – qui comprend notamment un portefeuille immobilier – génèrent suffisamment de revenus pour financer l’entretien et les travaux de rénovation. Il n’empêche que nous devons surveiller de près un budget serré."

La baronne Isabelle van Caloen: "Je n’étais pas consciente de ce qui m’attendait lorsqu’il y a huit ans, j’ai repris la gestion du château de ma belle-mère, devenue trop âgée." ©Diego Franssens

Quant à l’organisation d’événements, elle est à double tranchant. "Cela provoque des dégâts au patrimoine. Par exemple, il arrive que les camions qui viennent livrer des tentes défoncent le portique ou le pont. Résultat: nous devons effectuer de fréquentes réparations." Isabelle Van Caloen essaie par ailleurs de faire profiter la communauté locale des revenus du château. Par exemple, le produit de la cafétéria de certains événements est versé à des associations locales qui envoient alors des bénévoles. "J’essaie autant que possible d’impliquer le village dans la vie du château et de faire en sorte que chacun puisse avoir sa part du gâteau."

S’il est possible d’obtenir des subsides pour certaines rénovations, ces dernières années, les pouvoirs publics se sont montrés plus chiches et plus exigeants, explique la baronne. "J’ai dû préparer avec deux journalistes un dossier de 60 pages pour justifier pourquoi nous avions droit à ces aides financières. Parfois, je cours pendant six mois pour obtenir un subside de 2.000 euros. C’est ainsi." Ces dernières années, le château a fait l’objet d’importants travaux de rénovation, dont le remplacement de toutes les fenêtres, du toit et de 22.000 pierres de la façade.

Même chose pour le prince de Mérode, qui nous parle du coût de ces rénovations en toute transparence: "Cette année, nous allons remplacer les balustrades, ce qui doit se faire impérativement avec des pierres naturelles d’origine, parce qu’il s’agit d’un bien classé. Coût: 220.000 euros, dont 60% financés sur fonds propres. Le remplacement des 220 fenêtres coûtera 1 million d’euros."

Le château de Westerlo ne bénéficiant pas du soutien d’une riche fondation, le prince – en tant qu’administrateur d’une SA – doit lui-même générer l’ensemble des revenus. Aussi la participation de bénévoles – associés sous le nom "Les amis du château" – est-elle capitale. Grâce à leur aide, les activités de type horeca dans le cadre des événements permettent de générer des revenus supplémentaires. Les enfants des bénévoles jouent aussi le rôle très recherché de figurant dans les comédies musicales historiques. Pour les grandes rénovations, le château bénéficie de la contribution de mécènes via la Fondation Roi Baudouin.

Actuellement, le château de Westerlo accueille chaque année 50.000 visiteurs, dont 10.000 lors de la "Coppa Classic", un événement qui rassemble des voitures de collection. Le nombre de collaborateurs permanents augmente aussi régulièrement et se monte à cinq actuellement. "Cela démontre que l’histoire a un avenir et que le patrimoine peut générer un retour pour la région", estime Simon de Mérode.

Prince Simon de Mérode: "Le remplacement des 220 fenêtres du château de Westerlo coûtera 1 million d’euros." ©Diego Franssens

Même si on est proche de la limite. "Je ne veux pas transformer le château en parc d’attractions. Par ailleurs, ce n’est pas rentable de garder le château ouvert toute l’année pour des visites, car les frais de personnel ne sont pas couverts les jours où l’on ne compte qu’un ou deux visiteurs. Il y a cependant encore un segment que je souhaite développer: nos comédies musicales Historalia. Ce concept peut également fonctionner dans d’autres châteaux, en Belgique et à l’étranger." Le prince pense aussi à un dessin animé sur le thème de la magie de Noël. "Cette idée vient de mes enfants."

En réalité, c’est pour ses enfants que Simon de Mérode quitte tous les jours son appartement de Bruxelles à 6h30 du matin pour se rendre à Westerlo. "Mon objectif est de léguer un château en bon état à la génération suivante. Aujourd’hui, nous disposons d’une bonne base, et si je réussis à bien gérer la croissance, ça devrait fonctionner. Bien entendu, il y a toujours un risque d’échec: dans ce cas, l’histoire se souviendra de moi comme la génération qui a dû vendre le château. Ce serait dommage."

Steven Heyde remarque que ce sens des responsabilités anime de nombreux propriétaires de châteaux. "Certains se sentent responsables envers la société. J’ai eu l’occasion de discuter avec un propriétaire néerlandais très professionnel. Il m’a raconté qu’il avait pratiquement été obligé de vendre son domaine dans les années 90 parce qu’il était en pertes. Il en avait les larmes aux yeux. Cela lui brisait le cœur de penser qu’il serait la génération responsable de cet échec. Finalement, grâce à quelques initiatives réussies – par exemple, en offrant aux visiteurs la possibilité d’adopter un arbre fruitier et de ce fait d’avoir droit à un pique-nique ou à la cueillette des fruits – il a réussi à renverser la situation."

Cependant, il ne suffit pas de transmettre à ses descendants un "château impeccable", comme Isabelle van Caloen est déterminée à le faire. "La génération suivante doit aussi avoir envie de reprendre le flambeau, explique la baronne. Ce n’est pas évident, car dans les jeunes couples aujourd’hui, les deux conjoints travaillent et mènent leur propre carrière. Ceux qui feront le choix de gérer le château devront être rémunérés correctement. Heureusement, ce château a encore beaucoup de potentiel au niveau commercial." Autre bonus: son successeur détiendra l’impressionnant trousseau de clés de 800g qu’elle porte sur elle. Un privilège réservé au gestionnaire du château…

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content