La bulle sans virus est-elle l'avenir du tourisme de luxe?

Aux alentours d’Anchorage, en Alaska, des trekkings sont proposés jusqu’aux glaciers Ruth Glacier Hut, Tidal Bore and Bear Glacier. ©chris burkard

"Avec la possibilité de louer un yacht privé ou un chalet isolé sur un glacier, le marché du tourisme de luxe dispose de tous les atouts pour séduire les voyageurs fatigués par la crise du coronavirus. La demande de lieux isolés deviendra-t-elle un héritage de la pandémie? Et quels sont les autres changements à attendre?"

Pour certaines entreprises, la crise du coronavirus fut une mine d’or, même dans un secteur durement touché comme le tourisme. Ainsi, que pensez-vous d’une hausse de 300% du chiffre d’affaires pendant l’année 2020? Ce fut le cas du Sheldon Chalet, un petit hôtel situé sur un glacier en Alaska, à l’ombre du majestueux pic Denali.

3.500 $
Le Sheldon Chalet «sans virus» coûte 35.000 dollars pour trois nuits.

Le luxueux chalet est tellement isolé qu’il a bénéficié d’une dérogation et a pu rester ouvert aux rares visiteurs capables de se permettre le transport en hélicoptère. Une chance que les riches voyageurs n’ont pas laissé passer au moment où le monde était confiné. Les propriétaires ont pu augmenter les prix de manière exorbitante et offrir le luxe ultime en cette période de pandémie: tout un hôtel pour une bulle de clients. La location des cinq chambres pour trois nuits coûte la bagatelle de 35.000 dollars pour deux personnes, mais celles-ci ne doivent pas craindre d’être contaminées par d’autres visiteurs.

"Le luxe a toujours été synonyme d’exclusivité. Vous payez une prime pour être le seul bénéficiaire. Aujourd’hui, le tourisme de luxe est prêt pour ce type de voyageur", explique Alexandra Avila, fondatrice de REYA Communication, un spécialiste en relations publiques dans le secteur du tourisme de luxe. Qu’il s’agisse de yachts, de villas ou de ranchs privés, ou du Sheldon Chalet – un client de REYA –, les gens sont prêts à payer une prime pour passer des vacances dans une intimité parfaite, poursuit Alexandra Avila. Le Sheldon Chalet est entièrement réservé jusqu’au mois d’octobre. "C’est la différence par rapport à la crise financière de 2008. Aujourd’hui, les gens ont de l’argent, mais ils ne peuvent pas le dépenser parce que tout est fermé." À l’exception d’un chalet en Alaska.

Nous adoptons un mode de voyage plus responsable. Plus sain, plus lent, plus méditatif, avec la poursuite de nouveaux hobbys.

Avec la réouverture progressive des économies et des frontières, le secteur du tourisme commence à revivre. Le segment du luxe devrait être le premier à profiter de ce retour à une forme de normalité et devrait gagner des parts de marché à long terme, affirment les spécialistes. Les hébergements de luxe comme les îles privées et les jets privés, permettent en effet de respecter les "bulles" et séduisent davantage les amateurs de voyages.

"Les destinations lointaines deviennent une nouvelle tendance", prédit Alexandra Avila. "Jusqu’où pouvez-vous aller pour vivre une expérience loin des foules? Vous ne partez pas de l’offre d’hôtels, mais de l’expérience souhaitée. Comme un safari, où vous ferez construire votre propre campement et où vous serez seuls dans la jeep avec votre famille. Ou un yacht privé qui vous mènera là où vous voudrez, loin des hôtels et des autres touristes."

Touriste de masse

On est loin du tourisme de masse, qui aura besoin de plus de temps pour retrouver la santé. Si cela ne dépendait que des ministres du Tourisme des pays du sud de l’Europe, le tourisme de masse pourrait même disparaître. Ils ont profité de la crise du coronavirus et de l’argent du fonds de relance européen pour repositionner leur offre touristique vers une classe plus aisée qui dépense davantage et reste plus longtemps qu’un week-end prolongé. Cette stratégie s’inscrit dans une ambition générale de rendre le tourisme plus durable et de lutter contre le "surtourisme" que l’on rencontre dans des villes comme Barcelone ou Venise.

Hébergement en tente au Macatoo Camp (African Horseback Safaris) dans le delta d’Okavango au Botswana ©Â© Roger de la Harpe

"Nous passons au tourisme premium", a déclaré le ministre espagnol du Tourisme au Financial Times. En Italie, le gouvernement mise sur un tourisme plus durable, avec comme premier résultat l’interdiction des gros navires de croisière à Venise. Le ministre grec du Tourisme s’attend à ce que les touristes préfèrent les destinations moins fréquentées pendant encore deux à quatre ans et pense que cette attention accrue pour la santé se perpétuera pendant toute une génération.

Business model

Si cette transformation réussit, elle serait l’une des conséquences durables de la pandémie pour le secteur du tourisme. Mais Jan van der Borg, professeur de géographie et de tourisme à la KU Leuven, se montre sceptique. "L’an dernier, j’ai participé à un débat qui postulait que le secteur touristique disposait du temps nécessaire pour réfléchir à son modèle de rentabilité. Tout le monde s’accordait à dire qu’il devait devenir plus durable, plus qualitatif, de durée plus longue et avec davantage de sécurité. Mais en réalité, tout le monde n’a qu’une envie: remettre le train sur les rails aussi vite que possible et ensuite voir s’il reste de la place pour la durabilité. C’est d’une certaine façon compréhensible, mais il est dommage que nous laissions passer ce momentum", explique Jan van der Borg.

Une autre nouvelle tendance est de télétravailler à partir d’un pays étranger, tout en profitant de l’atmosphère locale.

Le professeur émet également des réserves sur les ambitions de l’Europe du Sud. "Le tourisme de qualité et de luxe sont deux choses différentes. Vous ne devez pas uniquement regarder les revenus, mais aussi le coût total pour la société, et dans ce cas, le tourisme de luxe n’est pas l’option la plus valable. Par tourisme de qualité, j’entends par exemple de jeunes voyageurs, cherchant une valeur ajoutée culturelle, qui dépensent peut-être moins, mais qui accordent davantage d’importance aux structures sociales de leur destination, à la société locale et aux discussions enrichissantes avec la population. C’est très différent des bulles que sont les villages de vacances exclusifs, avec terrain de golf, dont l’entretien n’est pas durable."

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Le tourisme de luxe a également pour réputation d’accorder plus d’importance à l’expérience locale. Avant la pandémie, le "slow travel" était déjà en pleine expansion et aurait reçu un coup de pouce de la crise. Ce concept exclut les visites rapides des "must see" et tend à immerger les visiteurs dans un lieu pour en saisir "l’authenticité" par le biais de rencontres et d’expériences, ce qui a comme avantage pratique de réduire les déplacements – et les risques de contamination.

Cela s’explique aussi par le changement de mentalité suite aux périodes de confinement, indiquent les observateurs du marché. La pandémie nous a fait réfléchir à nos objectifs personnelsy compris en matière de voyages – et nous a amenés à veiller à notre santé physique et mentale. La réduction des émissions de CO₂ durant le confinement nous a incité à faire attention à l’environnement et à la durabilité.

Tout ceci doit encore se traduire par une façon plus consciente de voyager. Plus lente, plus méditative, plus saine (sport, fitness, spa) en approfondissant les des hobbys découverts pendant le confinement. Les hôtels peuvent proposer ces activités, y compris des expériences "locales", telles qu’une balade en chameau au clair de lune dans les zones non contaminées de l’hôtel, comme le propose le Ritz-Carlton près de Dubaï.

Davantage d’hygiène

Après la pandémie, les acteurs du tourisme de luxe devront encore davantage personnaliser leur offre et tenir compte d’autres variables, explique Vicky Steylaerts, responsable du programme de formation en tourisme à l’Institut Thomas More. "Auparavant, le luxe se résumait à un hôtel chic. Aujourd’hui les voyageurs souhaitent vivre dans leur propre bulle, avec une distanciation sociale personnalisée. Les clients souhaitent plus d’intimité, d’hygiène, des expériences plus personnelles. Les agents de voyages devront mieux écouter leurs clients et préparer les voyages, ce qui est propre au segment du luxe."

De nombreuses familles, éloignées durant la crise, souhaitent maintenant rattraper le temps perdu en voyageant, pour fêter les évènements qui ont dû être reportés.

Pour répondre à la demande d’un environnement plus hygiénique – et sans virus – les hôtels ont installé des comptoirs d’accueil sans contact qui permettent de faire le "check-in" via une app, en plus des clés des chambres fonctionnant avec un smartphone. Il est aussi possible de créer sa propre bulle en louant un étage entier pour la famille. Cet étage est d’autant plus facile à remplir que les voyages "multigénérationnels" ont le vent en poupe. "De nombreuses familles, éloignées durant la crise, souhaitent maintenant rattraper le temps perdu en voyageant, pour fêter les évènements qui ont dû être reportés", poursuit Alexandra Avila.

Un road-trip dans la Vallée de la Mort aux USA ©Benjamin Guillot-Moueix

Une autre nouvelle tendance: les "vacances-travail". Une formule née grâce au télétravail qui est devenu la norme pendant le confinement et qui pourrait le rester, du moins en partie. Pourquoi ne pas passer un mois ou plus dans une villa ou un hôtel et travailler depuis son lieu de villégiature tout en profitant de l’atmosphère locale? Seul ou en famille. Certains hôtels surfent sur cette vague en prévoyant des espaces de travail et une connexion wifi sécurisée.

Roadtrips

Enfin, certains prolongent leurs vacances grâce à la flexibilité offerte par les compagnies aériennes et la suppression des frais de report, explique Alexandra Avila. Les voyages en voiture sont également en hausse aux États-Unis. À cause du danger lié au coronavirus dans les transports publics, mais aussi parce que de plus en plus de consommateurs ont acheté une voiture après avoir quitté la ville pour vivre à la campagne. Les villes moins fréquentées pourraient ainsi se retrouver sur le radar des touristes au détriment des mégapoles et de leurs supposés foyers de contamination.

Tant que l’économie n’aura pas retrouvé totalement sa normalité, nous voyagerons plus localement et plus lentement, en voiture, en train, à vélo.

Le secteur du tourisme "régénérateur" attend également un coup de pouce du coronavirus. Alors que le tourisme durable veille à ce que les destinations ne soient pas davantage endommagées, le tourisme régénérateur va un pas plus loin en faisant en sorte que les touristes laissent le lieu de vacances en meilleur état qu’à leur arrivée. "Toerisme Vlaanderen y travaille, en privilégiant la qualité par rapport à la quantité", explique Vicky Steylaerts. Et ce, au moment où les Belges sont d’une certaine manière obligés de visiter leur propre pays. "Tant que l’économie n’aura pas retrouvé totalement sa normalité, nous voyagerons plus localement et plus lentement, en voiture, en train, à vélo. Mais cette tendance se poursuivra-t-elle lorsque les frontières seront rouvertes?", s’interroge-t-elle.

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