"On ne nettoie pas un Basquiat avec un chiffon mouillé"

A Miami, un salon annuel est consacré au marché en croissance des yachts de luxe. ©Bloomberg

Les super-riches qui veulent vivre avec leur temps aiment souvent décorer leur yacht avec des œuvres d’art exclusives. Mais si vous exposez votre collection sur votre bateau, mieux vaut la protéger contre les bouchons de champagne et les membres d’équipage trop zélés.

Certains multimillionnaires tiennent à initier leur progéniture à l’art. "Depuis leur plus jeune âge, mes enfants savent qui est Picasso", nous a un jour raconté un riche entrepreneur de construction belge. "C’était indispensable, a-t-il ajouté. Une céramique de l’artiste espagnol était installée au milieu du salon. Nous devions sans arrêt crier ‘Attention au Picasso!’ pour éviter qu’une partie de notre collection ne finisse en morceaux."

Historienne de l’art, la Britannique Pandora Mather-Lees, spécialiste entre autres en art romain et grec et en art abstrait du XXe siècle, connaît bien la situation. Il y a quelque temps, un milliardaire est venu frapper à sa porte parce qu’il avait un problème avec une des toiles du peintre américain Jean-Michel Basquiat, qu’il avait suspendue dans son yacht. Cet artiste tourmenté du XXe siècle, dont le travail se vend actuellement pour des millions de dollars, n’utilisait pas uniquement d’épaisses couches de peinture à l’huile, mais aussi des peintures et laques en bombes, du textile, du métal et même des corn flakes.

Cette toile avait été abîmée par l’équipe de nettoyage du yacht, qui pensait que les enfants de leur patron avaient jeté des corn flakes sur la peinture et avait dès lors décidé de la nettoyer à fond avec un chiffon humide. Conséquence: plusieurs milliers de dollars de dégâts.

Hallucinant

"C’est probablement une des histoires les plus hallucinantes que j’aie entendues, se souvient Pandora Mather-Lees. Mais en réalité, c’est un problème que les riches collectionneurs rencontrent souvent lorsqu’ils décident de décorer leur yacht avec une partie de leur collection. Les équipages de ces bateaux ont pour la plupart fait leurs armes dans des restaurants. Mais ils ont beau être bien formés, vous ne pouvez pas attendre d’eux qu’ils soient experts en art et dans la manière de traiter vos œuvres."

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Pour former les équipages, les "family offices" et les compagnies maritimes à la gestion de l’art en mer, Pandora Mather-Lees collabore aujourd’hui avec Acrew, un spécialiste néerlandais dans l’organisation d’événements sur les yachts. Un marché en croissance, si l’on en croit les statistiques. Les super-yachts – nous parlons ici de bateaux de luxe de plus de 40 m – plaisent clairement aux super-riches. Selon les estimations, plus de 10.000 de ces navires de luxe sillonnent aujourd’hui les mers et ce nombre devrait continuer à augmenter. Il se vend aujourd’hui de plus en plus d’immenses yachts, à des niveaux de prix à l’avenant.

Selon le magazine spécialisé Superyacht-Times, le yacht ayant battu un record à la vente l’an dernier était le Jubilee. Ce géant de 110 m de long était jusqu’à tout récemment la propriété de la famille royale qatarie mais a été cédé en décembre au milliardaire américain et propriétaire du club de foot Arsenal, Stan Kroenke. Prix: 245 millions d’euros. Et la fièvre acheteuse ne retombe pas. L’Areti, un bateau âgé de deux ans et qui fait 85 m de long, équipé de son propre centre de wellness, a trouvé acquéreur pour 175 millions d’euros.

"Il faut éviter de déplacer trop souvent un yacht ayant à son bord des objets d’art. De trop grandes fluctuations de température et de taux d’humidité peuvent endommager les œuvres."
Pandora Mather-Lees
Historienne d’art britannique

Si l’achat d’un navire est une chose, il faut aussi le décorer. De plus en plus de riches agrémentent leur intérieur d’œuvres exclusives, choisies parmi leur vaste collection. En partie pour étaler leur érudition et en partie pour rivaliser avec leurs concurrents: si ces derniers aménagent un espace d’exposition sur leur yacht, il est difficile de faire moins bien, n’est-ce pas?

Bien entendu, ce n’est pas sans risque, et la liste des "do’s" et "don’ts" en mer est apparemment assez longue. "Malgré tout, certains nouveaux super-yachts sont tellement bien conçus que votre collection y est plus en sécurité que chez vous", explique Pandora Mather-Lees.

"Mais là encore, vous devez faire attention à la façon dont vous accrochez ces œuvres au mur. La toile n’est-elle pas trop exposée aux rayons du soleil? Est-elle suspendue juste en dessous d’un sprinkler? Quelle est la destination du yacht? Si le bateau se déplace trop souvent, il est probable que la température et le taux d’humidité changeront. De trop grandes fluctuations peuvent bien entendu endommager les œuvres."

Sculpture classique

S’il est possible de former votre équipage, c’est une autre affaire pour vos invités. "Les visiteurs peuvent en effet occasionner beaucoup de dégâts, souligne Pandora Mather-Lees. Il peut arriver que pendant une fête, du vin soit renversé sur un tapis précieux ou qu’une œuvre d’art soit abîmée. Il est déjà arrivé qu’une toile soit endommagée par un bouchon de champagne."

"Une sculpture classique placée à l’entrée des toilettes d’un yacht a été abîmée parce que les invités avaient pour habitude de caresser le ventre de la statue lors de chaque visite aux toilettes."
Pandora Mather-Lees
Historienne d’art britannique

"J’ai eu un jour un client qui avait placé une sculpture classique à l’entrée des toilettes sur son bateau, poursuit l’expert. Elle a été endommagée parce que les invités avaient pris pour habitude de caresser le ventre de la statue lors de chaque visite aux toilettes."

Les membres d’équipage et les invités maladroits ne sont cependant pas les principaux responsables des dégâts. "La plupart des problèmes se produisent lors du transport des œuvres, explique Pandora Mather-Lees. En réalité, être déplacée est la pire chose qui puisse arriver à une œuvre, notamment parce que presque tout est décidé en dernière minute. L’acheteur décide tout d’un coup de placer l’œuvre sur son yacht ou de la vendre à un autre collectionneur, etc. Si le transport n’est pas soigneusement planifié, il y aura forcément des problèmes."

"En fait, chaque étape du transport doit être minutieusement préparée – de l’emballage au chargement/déchargement – et documentée afin qu’en cas de dégât, on puisse établir les responsabilités. Les assureurs y tiennent également: ils exigent par exemple que votre œuvre d’art soit transportée par une firme spécialisée. Dans le cas contraire, ils se réservent le droit de refuser de l’assurer."

Drones et plongeurs

La technologie joue également un rôle important dans la protection de votre collection flottante contre des invités maladroits ou des voleurs. "Il existe des applications qui vous avertissent lorsque quelqu’un s’approche d’une œuvre, explique Pandora Mather-Lees. Mais vous pouvez aussi utiliser des systèmes radars qui vous préviennent si des plongeurs se rapprochent du bateau ou si des drones survolent le yacht."

On trouve de plus en plus souvent des œuvres d’art dans les yachts de luxe. Certains sont cependant tellement bien conçus qu’une collection d’art y est parfois plus en sécurité que dans une demeure classique. ©Bloomberg

La consultante en art cite une nouvelle tendance: le scanning 3D. "Pour se protéger en cas de discussion éventuelle avec les assureurs, de plus en plus de collectionneurs choisissent de faire scanner leurs œuvres dans les moindres détails avant de les embarquer ou de les prêter. Il est ainsi plus facile d’apporter la preuve que les dégâts éventuels sont récents."

La technologie 3D ouvre également la porte à d’autres applications. À Londres, dans la galerie Tate Britain, on peut admirer jusqu’à la mi-août une réplique des Iris, une des dernières toiles de Vincent Van Gogh. Vu l’extrême fragilité de la toile originale – le peintre néerlandais était tellement pauvre qu’il ne pouvait se permettre que de la peinture de très mauvaise qualité – les organisateurs de l’exposition londonienne ont décidé de recréer l’œuvre numériquement après un scan en 3D. Cette technique n’est pas encore très populaire auprès des riches collectionneurs, mais le recours à ces copies de qualité à bord des bateaux est peut-être la meilleure protection contre tout dommage.

Certains riches utilisent déjà cette technique, mais pour une autre raison, explique Pandora Mather-Lees. "Il est arrivé que des familles fortunées décident de vendre une partie de leur collection après des déboires financiers. Elles vendent l’œuvre originale après l’avoir fait reproduire, ce qui leur évite de devoir expliquer à tout le monde pourquoi elles se sont tout d’un coup défaites d’une partie de leur collection."

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