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interview

"Bruxelles a besoin d'un Michael Bloomberg"

©Dieter Telemans

Le ministre-président flamand déplore la non-gestion de Bruxelles: sécurité, propreté, mobilité. "On n’est nulle part", dit-il. Et il demande de la transparence dans les transferts entre flamands et francophones. Accrochez les ceintures.

Il embrasse du regard la petite place des Martyrs au centre de Bruxelles, là où se situe le siège de son gouvernement et dit: "Vous devriez voir cela en plein été, ça vit, ça bouge, une vraie scène à l’italienne." Pour sa première interview accordée à la presse francophone, le ministre-président flamand, Geert Bourgeois, répond en néerlandais. Tout de même, faut pas pousser.

Comment jugez-vous la gestion de la mobilité à Bruxelles?

Je me lève tous les jours à 5 heures pour passer avant les bouchons si je veux arriver à une heure raisonnable au bureau. La mobilité, c’est effectivement le problème majeur de Bruxelles, et c’est un problème qui n’a jamais été sérieusement abordé. Fermer les tunnels sans avoir une alternative comme certains le proposent, c’est tuer Bruxelles économiquement. Je suis convaincu qu’à l’avenir on ne pénétrera plus dans les grandes villes en voiture. Mais cela suppose de développer des alternatives valables. Or on n’est à peu près nulle part. Je vois maintenant que des entreprises veulent quitter Bruxelles tellement c’est devenu pénible…

Mais des entreprises qui menacent de déserter Bruxelles, n’est-ce pas tout bénéfice pour la Flandre?

C’est une perspective qui ne me réjouit nullement. Il ne faut surtout pas couper les liens entre Bruxelles et la Flandre. Mais ceux qui affirment que Bruxelles est une Région à part entière se trompent: Bruxelles est la capitale des deux communautés qui composent ce pays. Ce n’est pas un bastion francophone, mais une ville multiculturelle. Et je vous rappelle que moins de 50% des ménages bruxellois parlent le français à la maison désormais, c’est nouveau, et ce n’est pas sans importance. Le français devient minoritaire, tout comme le néerlandais. En fait, Bruxelles a besoin d’un Michael Bloomberg qui a su transformer New York, la rendre plus sûre et conviviale. Pourquoi Bruxelles ne pourrait-elle pas fonctionner avec un seul bourgmestre? Pourquoi toutes ces zones de police et tous ces règlements? Simplifier permettrait de développer une vision globale et cohérente pour la ville. C’est la clé pour une ville plus sûre, plus propre, plus dynamique sur le plan de l’emploi. Regardez, il n’y a quasiment plus de classe moyenne à Bruxelles, si vous comparez à Anvers ou à Gand. Bruxelles s’appauvrit encore.

L’autre problème de Bruxelles, c’est la fuite de la classe moyenne, dites-vous…

Oui, Bruxelles est devenue une ville pauvre. Le chômage y atteint toujours des sommets. C’est le résultat d’une intégration qui n’a pas été bien gérée. Il y a quinze ans déjà, je disais à la Chambre qu’il fallait se montrer plus exigeant en matière d’intégration et que je ne connaissais aucun pays où on reçoit la nationalité sans avoir bénéficié d’un parcours d’intégration. En Flandre, cela existe depuis des années. Et jusqu’il n’y a pas si longtemps, on se faisait traiter de racistes en Belgique francophone parce que nous osions poser de telles exigences. Est-il normal qu’à la troisième génération, des gens ne se sentent toujours pas intégrés? Les Flamands qui, au début du XXe siècle, se sont embarqués pour les Etats-Unis à bord de la Red Star Line à Anvers ont perdu leur langue maternelle dès la deuxième génération. Les choses sont heureusement en train de bouger au sud du pays. Mais que de temps perdu…

"Plus la Flandre performe plus elle doit payer en transferts aux francophones. Ce n’est pas équitable".

Sur quoi doit reposer un parcours d’intégration?

Je distingue trois volets. Premièrement, l’apprentissage de la langue. Je signale que parmi les réfugiés qui arrivent en ce moment du Moyen-Orient, 15% sont analphabètes et 50% n’ont pas été correctement scolarisés. Deuxièmement, il faut imposer un socle de valeurs de base. Ce sont des valeurs héritées des Lumières et qui conservent toute leur pertinence pour améliorer le vivre ensemble: l’égalité entre hommes et femmes, le pluralisme religieux et philosophique ou encore la séparation du temporel et du spirituel. Qu’on comprenne bien que dans ce pays, si une femme veut circuler dehors avec un décolleté ou une minijupe, elle a le droit de le faire sans être importunée. Enfin, il y a l’intégration sur le marché du travail.

Et là, beaucoup reste à faire…

Il suffit de consulter les chiffres relatifs au taux d’activité. En Flandre, chez les personnes ayant la nationalité belge, le taux d’activité est de 75%. Chez les immigrés non-européens, il est inférieur à 50%. Je rappelle que l’objectif de la Flandre est d’arriver à un taux d’activité de 76% en 2020. Aujourd’hui, on est à 72,1%.

Pourquoi plaidez-vous aujourd’hui pour une Constitution flamande?

J’ai évoqué le sujet dans le cadre d’une journée d’étude organisée par la KU Leuven. Le constat de départ est que la Belgique ne dispose pas d’une culture constitutionnelle. Une Constitution doit permettre de tisser un lien entre les citoyens au sein d’une nation. En Allemagne et aux Etats-Unis, il existe un patriotisme constitutionnel. Les cantons suisses, les Länder allemands, les Etats australiens disposent tous de leur propre Constitution. J’ai développé cette idée dans mon discours et ensuite les médias se sont emballés…

À quand alors une Constitution flamande?

Le problème, c’est que la Flandre ne dispose pas d’autonomie constitutive. Nous ne pouvons par exemple pas organiser nos élections. Je suis du reste opposé au principe des élections concomitantes, comme c’est prévu pour 2019. Les Français ont eu 11 scrutins depuis 2012 et ils ne s’en plaignent pas. Au contraire, c’est cela qui rend la démocratie vivante.

Vous comptez exiger une 7e réforme de l’Etat?

Nous avons convenu d’une pause communautaire jusqu’en 2019 et je compte rester loyal sur ce point. Mais personne ne pourra m’empêcher de réfléchir à propos de l’avenir. Je vais ici m’exprimer en tant que membre de la N-VA: il faudra relancer un processus de révision constitutionnelle en 2019. Pour notre part, nous visons toujours la mise en place d’un Etat confédéral couplé à une responsabilisation accrue des entités fédérées. Notre ADN n’a pas changé.

La responsabilisation fait-elle défaut?

Le mécanisme de solidarité contenu dans la 6e réforme de l’Etat prévoit un transfert en plus de 364 millions d’euros de la Flandre vers la Wallonie et Bruxelles en 2016 En 2017, ce montant annuel sera ramené à 216 millions sur une période de dix ans. Ces transferts résultent de la capacité fiscale supérieure de la Flandre par rapport aux deux autres Régions. La croissance flamande était de 1,5% en 2015 contre 1,3% pour la Wallonie et 1% pour Bruxelles. Donc plus la Flandre performe, plus elle devra effectuer des transferts vers les deux autres Régions. Ce n’est pas juste, ce n’est pas équitable.

Faut-il mettre un terme aux transferts, dès lors?

Nous sommes pour la solidarité, mais moyennant transparence et responsabilisation. Or ce n’est pas le cas actuellement. La responsabilisation est la meilleure façon d’aider la Wallonie. Depuis que je suis en politique, ça fait déjà plus de trente ans, j’entends le même discours côté wallon: donnez-nous dix ans de plus. Spitaels disait ça, Di Rupo disait ça et maintenant Magnette dit la même chose. Mais on oublie que la Flandre a également subi la reconversion de certaines branches industrielles comme le lin ou la chaussure. Donc la solidarité oui, mais avec des transferts dégressifs. Sinon, ce n’est pas un bon service que l’on rend à la Wallonie.

"Je ne souhaite rien d’autre qu’une Wallonie prospère, mais il subsiste certains problèmes en Région wallonne."

Vous en avez parlé avec votre homologue wallon Paul Magnette?

Non, mais en 2019, il faudra en reparler. La Flandre aussi est confrontée à des besoins de financement, que ce soit pour la mobilité, les infrastructures, l’enseignement, l’aide aux personnes âgées ou l’intégration sur le marché du travail. On doit donc poser des limites.

Quel regard portez-vous sur la Wallonie et son économie?

Il y a d’excellentes choses qui ont été faites, comme le Plan Marshall qui a su poser les accents justes. La Wallonie a de belles PME et mise à juste titre sur les exportations pour relancer son économie. Elle suit en cela l’exemple flamand, puisque la Flandre assure à elle seule 83% des exportations de la Belgique. Les exportations par habitant sont trois fois supérieures en Flandre qu’en Allemagne. Je ne souhaite d’ailleurs rien d’autre qu’une Wallonie prospère. Ceci dit, je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais certains problèmes subsistent en Wallonie. Pensons à l’enseignement, qui n’est pas du même niveau qu’en Flandre. Je pense aussi à l’efficacité de la fonction publique. En Flandre, nous aurons réduit le nombre de fonctionnaires de 4.000 unités en 2019. Tout cela pour le même output, même un meilleur. Je pense enfin à l’intégration des personnes d’origine immigrée. Ces trois paramètres-là devraient être améliorés.

Le dernier sondage de la VRT vous place assez loin en termes de popularité, alors que Kris Peeters incarnait à lui seul le gouvernement flamand. Comment comptez-vous remédier à ce déficit d’image?

La situation est très différente aujourd’hui que du temps de Kris Peeters. Toute l’attention est en ce moment focalisée sur le Fédéral. Avec la lutte contre le terrorisme, l’accueil des réfugiés et le tax shift, c’est lui qui monopolise l’agenda politique. En plus: les caméras ne sont pas présentes chaque semaine devant le 19, place des Martyrs, comme c’est le cas à la rue de la Loi. Ceci nous évite les petites phrases médiatiques chaque semaine. Le relatif effacement du gouvernement flamand est aussi symptomatique d’une équipe soudée. Partout où je me rends, je n’ai que des réactions positives de personnes qui apprécient notre travail. Il faudra nous juger sur notre bilan en 2019.

Il y a quand même la "Turteltaks" (taxe sur l’électricité, NDLR) qui reste en travers de la gorge de bien des gens en Flandre…

C’est un héritage du passé. Certains secteurs, comme les panneaux solaires, ont été sur-subsidiés. À cela s’ajoute l’ardoise laissée par Johan Vande Lanotte (sp.a) lorsqu’il a décidé de bloquer le prix sur l’électricité. Il fallait solder ce passif au plus vite, même si j’en conviens, il n’est jamais agréable de taxer les gens. Une fois que cela sera réglé, nous pourrons nous tourner vers l’avenir. Ainsi, je m’attends à ne plus devoir subsidier l’énergie éolienne à partir de 2020. C’est une évolution nécessaire quand on sait que d’ici 2020, nous devons arriver à 10,33% d’énergies renouvelables. Alors que nous ne sommes qu’à 5,5% aujourd’hui.

Un défi que vous êtes en mesure de relever?

Je crois beaucoup à la recherche et à l’innovation pour progresser dans ce domaine. Mais il faut être réaliste aussi. Pour un territoire aussi densément peuplé que la Flandre, c’est un défi énorme, pratiquement impossible à relever. C’est pourquoi je plaide aussi pour une solidarité européenne en la matière. L’Ecosse par exemple est déjà à 50% d’énergies renouvelables, mais elle dispose de ressources et de caractéristiques géographiques que nous n’avons pas.

Le Fédéral connaît des soucis budgétaires. Comme quoi, ce n’est pas si facile, même sans le PS…

Il faut voir ce qui a été réalisé. Nous sommes redevenus compétitifs. Du moins par rapport à 1996. Il subsiste un écart antérieur à 1996 à combler. En attendant, on crée de l’emploi et des start-ups voient le jour. Il ne reste plus qu’à corriger la trajectoire budgétaire. C’est urgent, car imaginez que les taux d’intérêt repartent à la hausse: ce serait la catastrophe. À force d’attendre, on reporte la facture sur nos enfants et petits-enfants. Il faut sortir de ce cercle vicieux au plus vite. Et je tire mon chapeau au Fédéral qui, en plus du budget, se charge de gérer la crise des migrants et le problème du terrorisme.

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